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La vie politique de Dante

Pendant de longues années, il y eut de temps en temps, dans les rues et sur les places publiques de Florence, entre les Blancs et les Noirs, des escarmouches, des rencontres, des provocations, des duels, des scènes de tumulte, d'émeute, de meurtre, et d'assassinat. Les choses en vinrent au point que le magistrat municipal dut songer à prendre des mesures pour assurer le repos et la tranquillité aux citoyens paisibles et laborieux.

Ce fut dans ces circonstances que le gentilhomme AUigbieri, âgé de 35 ans, immatriculé dès 1297, médecin pharmacien (in arte dei medici e degli speziali), connu

comme poëte et savant, et qui avait déjà rendu des services à la république dans des missions diplomatiques, en dernier lieu, en 4298, comme envoyé à la cour de France, et d'Angleterre (voy. plus bas), fut porté au pouvoir municipal, en Tannée 1300, ayant été élu, par la bourgeoisie reconnaissante, l'un des six Prieurs ou magistrats suprêmes de la commune. Dante crut devoir profiter de son pouvoir consulaire qui, d'après la loi, ne devait durer que deux mois, du 15 juin au 15 août suivant, pour prendre des mesures décisives, afin de rendre impossible le retour des désordres qui, depuis trop longtemps, avaient affligé la Cité. De concert avec ses collègues et d'après le conseil de l'historiographe, homme d'état, Dino Campagniy qui était alors syndic de la Seigneurie, il prit un arrêté par lequel il relégua hors du territoire de la ville les meneurs des Blancs et des Noirs, principalement le plus factieux d'entre eux, le chef des Noirs, Corso le Baron. Cette mesure n'a été au fond qu'une simple mesure de police municipale, nécessitée par la situation, et ne devant avoir, dans la pensée de ses auteurs, aucune portée politique. Aussi fut elle exécutée sans éprouver d'abord beaucoup de résistance de la part des Blancs et des Noirs. Mais dans les républiques, comme dans les monarchies , de simples mesures de police amènent quelquefois des révolutions politiques, les partis hostiles se coalisant contre le pouvoir, et réagissant contre une mesure d'ordre, comme si elle portait atteinte au droit constitutionnel établi. Les deux partis de la noblesse <ie Florence, s'étant coalisés, conjurèrent contre la Municipalité ou la Seigneurie, et ce qui était plus coupable, ils intriguèrent pour être soutenus par l'étranger. A Paris, ils firent dire : a nous sommes c Guelfes de Florence , fidèles à la maison de France 3», insinuant ainsi qu'ils étaient les ennemis de l'Empereur,

leur suzerain légitime, et les alliés du roi de France, son rival. Philippe le Bel, qui profitait de toute occasion pour se mêler des affaires d'Italie, envoya chercher fortune dans la Péninsule, son frère Charles de Valois, surnommé Sans Terre, prince aventurier qui, sous tous les rapports, n'avait rien à perdre et tout à gagner dans cette expédition. Les nobles coalisés intriguèrent également, à Rome, pour obtenir la protection du pape. Afin de déjouer, autant que possible, leurs intrigues, Dante fut envoyé par ses collègues auprès de Boniface VIII. Le Pape sachant parfaitement qu'à l'Empereur seul appartenait le rôle d'arbitre et de pacificateur (paciere) en Italie, donna néanmoins cette mission à l'aventurier Charles, qui, après avoir pris des instructions à Rome, se présenta devant Florence, et parvint, tant par ses promesses mensongères qu'il fît au Magistrat, que par la trahison des Blancs et des Noirs , à entrer dans la ville le 4 novembre 1301. A peine y fut il, qu'une révolution se fit contre la Seigneurie de la commune : tous les amis du régime démocratique municipal, ainsi que ceux qui s'étaient déclarés contre les Blancs et les Noirs, contre l'immixtion de la maison de France, et contre le parti du Saint Siège, furent expulsés, et leurs biens confisqués. Dante revenant de Rome, où il avait été retenu traîtreusement sous différents prétextes, apprit en route qu'il avait été condamné à l'exil pour deux ans, par décret du 27 janvier 1302. Le 10 mars suivant, par une nouvelle sentence plus inique encore, il fut condamné à l'exil perpétuel et à être brûlé, s'il se laissait prendre sur le territoire de la commune. Ainsi, pour avoir voulu servir loyalement sa patrie, le patriote intègre et désintéressé en fut récompensé par la confiscation de tous ses biens, et de plus séparé, par l'exil, de sa femme Cemma, de ses six garçons en bas âge, et de sa fille Béatrice, encore à la mamelle.

Ayant été expulsés de la commune par un acte de violence, les exilés tentèrent d'abord, à plusieurs reprises, d'y rentrer à force armée; mais bientôt la dissension s^étant mise entre eux, Dante reconnut que rien n'est plus indisciplinable et plus inintelligent qu'un parti politique, quand il n'est pas guidé par la justice et le patriotisme, mais qu'il agit, comme c'est le plus souvent le cas , sous l'impulsion d'intérêts purement personnels. Dante était trop intelligent et trop honnête pour se faire l'exploiteur ou le séide d'un parti politique ou religieux quelconque ; il forma donc dès lors, vers 1304, comme il dit à lui seul son propre parti, et se séparant des autres exilés, il suivit, pour agir, son propre jugement et sa conscience de philosophe et de chrétien. Qu'on cesse donc, une fois pour toutes, de représenter Dante comme un homme de parti, comme un Gibelin, combattant par fanatisme les intérêts des Guelfes !

Lorsque plus tard, vers 1340, l'empereur Henri de Luxembourg descendit en Italie pour rétablir son autorité méconnue, et pour se faire couronner à Rome, Dante lui conseilla de marcher directement sur Florence, pour y surprendre et vaincre ses adversaires, et pour ramener les exilés dans leur ville natale. Mais Henri, galant homme plutôt qu'homme de tête et habile stratégiste, perdit son temps au siège de Brescia, et, après avoir été repoussé de Rome, repoussé de Florence, repoussé de Pise,il mourut du typhus, près du bourg de Poggibonsi, le 24 août 1313. — Des soi-disant patriotes en font un crime à Dante d'avoir invoqué contre Florence le secours de l'Empereur, comme si l'empereur avait été pour les Italiens un prince étranger; comme si Dante avait dû avoir scrupule d'en appeler au Pacificateur, au suzerain légitime, contre la faction dominante qui n'était arrivée

au pouvoir, qu'à l'aide de l'étranger et de la trahison, en livrant la république au parti de la Curie romaine et au parti de la cour de France.

Plus tard en 4317, un religieux, ami de Dante, profita des dispositions de douceur où la paix avait placé les esprits, pour demander au gouvernement de Florence qu'il permît à l'exilé de rentrer dans la commune. La Seigneurie * se montra disposée à accorder cette permission, mais elle y mit, selon les usages juridiques du Moyen âge, des conditions dégradantes, qui pour un homme de caractère tel que l'Allighieri, n'étaient pas acceptables. L'exilé devait se soumettre à la cérémonie humiliante appelée oblationy c'est à dire sacrifice et expiation envers la commune (candeletto del suo commune). Il devait se constituer prisonnier dans la geôle communale ; puis, à un grand jour de fête, se présenter dans l'église cathédrale, un cierge à la main, en chemise de pénitent^ et implorer dans cet état la miséricorde de l'assemblée. Dante refusa — ; sa lettre de refus se termine par ces paroles mémorables, qui expriment pathétiquement ses motifs : oc Arrière l'homme ! qui , ami de la philosophie, « serait porté, par une aussi téméraire, aussi terrestre « bassesse de cœur, à venir ainsi qu'un infâme, qu'un « prisonnier garotté, faire l'oblation de sa personne ! — «Arrière l'homme! qui, après avoir prêché Ja justice, « après avoir souffert l'injure, viendrait trouver ceux qui

«l'ont insulté, comme s'ils étaient bien méritants Ce

« n'est pas là le chemin par lequel on revient dans sa « patrie. Mais si Vous ou vos amis, vous en voyez un « autre, qui ne déroge ni à la renommée de Dante, ni à

^ Je crois que Dante, à la demande du religieux, a compose exprès pour cette circonstance un carmen lyricum en latin sur son exil. Filelfo dit positivement avoir vu et lu ce carmen.

« son honneur, j'accourai à grands pas ; — si l'on n'entre « pas à Florence par une autre voie, je n'entrerai pas à

« Florence ! »

Dante n'y rentra plus; il mourut dans l'exil, à Ravenne, le 44 septembre 4324, après avoir éprouvé pendant près de vingt ans, malgré les hautes amitiés qui l'ont soutenu, combien « le pain de l'étranger était amer » et combien «il était pénible de monter et de descendre l'escalier « d'autrui. »

Mais si l'exil a été pour notre poète la source de beaucoup de misères, il a aussi été la cause de sa gloire immortelle, en ce qu'il lui a fait concevoir et exécuter la composition de sa Comédie, En effet, voyant dans sa patrie le triomphe des principes de l'injustice politique et cléricale, qu'il avait cru de son devoir, comme Prieur et comme patriote, de combattre, Dante rentra d'abord en lui même, pour examiner de nouveau dans sa conscience intime, ainsi que le font les sages vaincus, la légitimité^ ia vérité, la sincérité des convictions, dont il était devenu le martyr.

Ensuite il se remit à étudier les grandes questions concernant le salut temporel des individus et des peuples. Pour cela il n'avait pas besoin de quitter l'Italie, d'aller de nouveau, comme ou l'a prétendu, à Paris entendre les docteurs en Sorbonne; il se sentait, avec raison, posséder déjà une science et une conscience supérieure à celle des philosophes et théologiens de France, qui d'ailleurs, ne l'attiraient guère, à cette époque, parce qu'ils s'étaient même attaqués à son maître Thomas d'Aquin, S'étant raffermi par l'étude dans sa conviction que le mal social, politique, et religieux dont souffrait l'Europe, l'Italie, et Florence, provenait de ce que la chrétienté, à commencer par le Pape et par l'Empereur, n'observait plus les prin-

cipes de TÉvangile pur, il résolut d'exposer au inonde égaré et corrompu ce qu'il croyait être la véritable doctrine du salut terrestre et éternel de l'humanité. Or voici le résumé des principes constitutifs du système social, politique, et religieux tel que Dante Ta exposé théoriquement dans ses écrits, et surtout dans son traité De Monarchia (du gouvernement impérial), composé dans les années de 1306 à 1310.

D'après l'AUighieri, les hommes, individus et peuples, ont besoin d'être détournés du mal par deux institutions, qui sont le gouvernement séculier et le gouvernement spirituel. Le gouvernement séculier ou l'État doit les détourner de l'injustice, en usant même de contrainte, et en employant la force. Le gouvernement spirituel ou l'Église, au contraire, doit éloigner les hommes du péché par la seule persuasion, moyennant la foi et l'exemple. L'un et l'autre gouvernement sont d'institution divine ; tous deux, quant à leur origine historique, sont contemporains, et ils ont une valeur politique et morale égale. Ils ne doivent pas empiéter l'un sur les attributions de l'autre, mais marcher ensemble, en bonne intelligence, sous la même direction du Saint-Esprit, vers le même but, qui est le salut temporel et éternel de l'humanité. D'après Dante, l'Empereur et le Pape sont institués dans l'intérêt spirituel des hommes, et non les hommes créés par Dieu au profit des intérêts séculiers de l'Empereur et du Pape. Tout homme qui, par ses efforts vertueux, arrive par la justice à reconquérir l'innocence première, et par elle, sa justification, n'a plus besoin, pour se guider, de gouvernement, ni séculier ni ecclésiastique; il sera désormais son propre pape et son propre empereur.

Les mêmes institutions politiques ne sont pas nécessaires pour régir uniformément toutes les nations ; mais

chaque peuple doit se gouverner d'après des lois conformes à ses mœurs, à son tempérament, et à ses besoins.

La liberté politicpie trouve sa meilleure expression dans le régime municipal autonome. Les villes libres, ou communes laïques indépendantes et souveraines, doivent former une confédération d'amis. A la tête des confédérations se trouvera le monarque ou l'Empereur, qui est l'arbitre, le modérateur, le pacificateur des républiques confédérées. Daiite, homme de la tradition unitaire du Moyen âge comme il l'était, attribuait, en bonne conscience, ce pouvoir suprême à l'Empereur d'Allemagne, comme à l'héritier légitime, selon les idées singulières du temps, de l'Empire romain. C'est dans ce sens et d'après cette théorie, partagée et approuvée du reste généralement par tous les théologiens , jurisconsultes, et publicistes du Moyen âge, que Dante a été, comme qui dirait un républicain impérialiste, et, poussé par les circonstances, se montra même, dans le traité De monarchia^ ultra-impérialiste.

Bien que Dante admît en théorie à la fois l'égalité et la séparation du pouvoir séculier et du pouvoir sacerdotal, les événements contemporains lui apprirent qu'il y avait impossibilité de mettre ces deux pouvoirs en harmonie d'action et d'intérêt. Gomme d'ailleurs son esprit tendait en toutes choses à l'unité parfaite, l'idée surgit en lui de réunir le chef séculier et le chef de l'Église dans une seule et même personne (v. plus bas). Cette idée, les peuples latins catholiquesn'ont jamais essayé de la réaliser, mais l'Église orthodoxe grecque l'a admise en partie , puisque l'Empereur de Russie est le chef de l'Église, et les Anglais ne l'ont pas rejetée, puisque le souverain est théoriquement le chef de l'Église anglicane. Ajoutons que du temps de Dante le pouvoir impérial, affaibli et contesté en Italie, avait besoin d'être moralement renforcé plus que le pou-

voir papal, qui, avec Télranger, intriguait contre l'empereur. Aussi Dante crut il nécessaire d'appuyer principalement l'empereur, et c'est pourquoi il a donné à son traité le titre de De monarchia, lequel accentue l'autorité du gouvernement impérial bien plus que celle du gouvernement du pape.

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