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L'encadrement poétique de La Comédie

Quant à la forme à donner à sa Comédie, Dante crut devoir suivre un usage littéraire, qui était généralement observé dans tous les genres de poésie, mais principalement dans le genre didactique, et qui consistait à renfer-

-Ramer renseignement, qui devait résulter du poème, dans une narration plus ou moins fictive, destinée à lui servir à la fois d'encadrement et d'ornement poétique (voy. La Fascination de Gulfi, p. 50-72). 11 choisit, avec habileté, pour cadre épique de son poème didactique, le récit d'un voyage supposé fait par lui-même à travers l'Enfer, le Purgatoire, et le Paradis. En effet c'est en parcourant les trois mondes d'outre-tombe, que le poète est censé voir, entendre, et apprendre les grandes vérités dont la lumière procurera le salut, d'abord à lui-même, qui en aura reçu l'enseignement direct, et puis, à tous ceux qui, après lui, liront et méditeront son récit instructif. Ensuite, en représentant cet enseignement comme lui ayant été révélé dans les trois séjours où finit toute erreur, toute illusion, et tout mensonge, Dante lui imprimera par cela même, un caractère d'autorité, comme à une espèce de révélation divine. Car la doctrine qu'il rapportera de l'autre monde, et qu'il exposera dans son poème sera supposée ne rien enseigner que ce qui se déduit du jugement infaillible de Dieu même, qui, par les peines qu'il inflige dans l'Enfer, par les pénitences qu'il exige et impose dans le Purgatoire, et par les félicités qu'il accorde dans le Paradis, déclare d'une manière irréfragable, d'abord ce qui est décidément mauvais et coupable, ensuite ce qui est insuffisant pour le salut éternel, et enfin ce qui constitue la béatitude suprême.

En représentant par l'encadrement de La Comédie son enseignement comme donné dans l'Enfer, le Purgatoire, et le Paradis, le poète non seulement communique au poème un caractère d'autorité comme à une révélation d'outre-tombe, mais il lui donne encore la sanction d'une révélation de plus en plus élevée et divine. En effet, à mesure que l'Allighieri passe de l'Enfer au Purgatoire, et de

là au Paradis, renseignement progressif qu'il est censé y recevoir à chaque pas est pour lui comme une initiation de plus en plus compréhensive et intime aux vérités de l'ordre temporel et de l'ordre éternel ; son voyage est une ascension physique, morale, et spirituelle, par laquelle, il s'éloigne de plus en plus des has-fonds infernaux des erreurs mondaines et de ses propres angoisses que le doute a jetées dans son âme, pour s'élever, de degré en degré, à l'intuition de la vérité, jusqu'à ce qu'il arrive enfin à la contemplation immédiate de la Sainte -Trinité, qui est la cause infinie de la béatitude suprême, au delà de laquelle il n'y a plus d'aspiration supérieure possible.

13. L'Enfer, le Purgatoire, et le Paradis sont ils, pour Dante, articles de foi?

Ici se présente une question qu'on n'a pas même songé à se poser, la question de savoir si Dante, qui, dans sa Comédie, parle en poète, croit aussi, en philosophe, à l'Enfer, au Purçatoire, et au Paradis, et s'il les croit constitués réellement tels qu'il nous les représente? On répondra peut-être que Dante a dû croire sincèrement aux vérités qu'il enseigne ou aux doctrines qui forment le f(md didactique de La Comédie; mais que, quant au cadre épique du poème, Dante, en y parlant en poète, et la poésie étant fiction, ni lui-même ni son lecteur n'entendent prendre ces fictions pour des articles de foi. Une telle réponse renfermerait des erreurs qu'il importe ici de redresser. Disons d'abord que tout poète sérieux, aussi bien que le théologien et le philosophe, croit à la vérité de ce qu'il dit et expose. Même la forme poétique dont il revêt la vérité, et que nous prenons pour des fictions sans réalité, seront pour lui, non pas certes des articles de foi.

mais du moins des conceptions qu'il juge possibles, vraisemblables, et probables. De même que, par exemple, Hérodote, comme historien, croit non seulement à là tradition, mais s'imagine même que les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages sont à peu près ce qu'ils ont dû dire, de même Homère, le poète, croit non seulement aux traditions de la guerre de Troie, mais aussi à ses conceptions mythologiques, qui ne sont nullement pour lui de simples fictions ou ornements poétiques. C'est seulement quand la poésie , qui doit toujours être de son temps, sort de son véritable domaine, et, au lieu d'être l'expression sincère de l'idéal ou de la foi de l'époque, se fait le pastiche de la poésie des temps passés, avec ses mœurs et ses croyances surannées, qu'elle devient une composition de pures fictions destinées à amuser seulement l'imagination. Pour Dante, la poésie est ce qu'elle doit être, l'expression de ce que lui , d'après les principes et les données de son temps, a cru beau, vrai, et sacré ; elle n'est pas pour lui un simple amusement de l'imagination, mais une édiûcation de l'intelligence et de la conscience. Gomme le fond de toutes ses conceptions lui est donné par la tradition, il y croit, n'ayant aucune raison de ne pas y croire. C'est que, partout et toujours, même les hommes de génie, malgré leur originalité^ croient naturellement et spontanément, comme les plus simples esprits, à ce que leur siècle considère comme des ventés traditionnelles. Personne n'abandonne les croyances et la foi de son temps, si ce n'est quand il croit devoir les remplacer par d'autres convictions qu'il juge plus conformes à la vérité. Or Dante ne trouvait pas encore, dans la science de son époque, des raisons péremptoires pour abandonner la croyance traditionnelle de l'Enfer, du Purgatoire, et du Paradis. Il a donc maintenu dans sa

conviction sincère , et non pas par accommodation ou par fiction poétique, cette ancienne foi, qui, surannée aujourd'hui, fait disparate dans la science du dix-neuvième

siècle.

Ajoutons que l'homme de génie, surtout l'artiste et le poète, ne peuvent pas laisser, comme le commun des hommes, les données et conceptions de la foi traditionnelle dans leur forme vague et dans leur expression indéterminée ; leur esprit les porte à s'en former, comme le philosophe et le savant, une idée nette et une image précise. Si donc Dante a ajouté ou retranché certains détails à la tradition et l'a modifiée, ces additions et ces modifications ne sont pas des fictions arbitraires^ mais des conceptions selon lui plus précises, plus vraies, que celles de la tradition ; ce sont des conceptions plus conformes aux données de sa propre science et de sa propre conscience. Rappelons encore que, pour tout homme sincère, qui ne veut pas se tromper lui-même, ni feindre de propos délibéré, s'imaginer une chose, c^est y croire^ c'est croire qu'elle est, sinon exactement, du moins à peu près telle qu'on se l'imagine. Si donc l'on avait adressé à Dante cette question : croyez-vous au fond et à la forme des choses que vous représentez dans La Comédie? il aurait répondu : je n'ai dit que ce que je croyais vrai pour le fond, et vraisemblable quant à la forme. La Comédie n'est donc point une œuvre composée de pures fictions, destinées à l'amusement frivole de l'imagination, elle est l'énoncé sérieux de la foi d'un homme d'une haute intelligence et d'une âme élevée. Cette foi, même si nous ne la partageons plus, est respectable comme étant l'expression de la foi d'une époque de l'humanité, et nous espérons que la postérité aura pour la foi de notre siècle, que probablement elle ne pourra plus partager, la même tolérance et indul-

gence que nous devons avoir pour la foi des grands esprits de l'Antiquité, de l'Orient, et du Moyen âge.

14. Gomment Dante se fignret il et représentet il l'Enfer, le Purgatoire, et le Paradis?

V Enfer. — Les Anciens se figuraient le séjour des trépassés comme un grand caveau souterrain, tel que le Shéol (creux) des Hébreux, le Hâeidès (p. Hâilès, cf. koilos creux) des Grecs, le Kàlyas (p. kvaîias creux, sombre) dés Hindous, le Hêl (sansc. kâlyâ; cf. ail. Hôlle) des peuples germaniques.

Cette caverne souterraine fut considérée ensuite comme un cul de basse fosse ou de citerne, servant de prison, comme la citerne de Joseph et la fosse de Daniel. Or comme les prisons sont les lieux où l'on infligeait les tourments, les punitions, et les supplices, l'Enfer était aussi considéré comme une prison où les pécheurs subissaient leurs punitions. Au Moyen âge on remplaçait généralement les prisons souterraines par des tours. Aussi dans plusieurs représentations théâtrales des Mystères, l'Enfer était il représenté, sur la scène, par des tours où l'on voyait les damnés renfermés et punis.

Partant ensuite de l'idée que les damnés de l'Enfer sont dévorés ou engloutis par Satan, on représentait l'Enfer comme l'immense gueule béante du Diable, ainsi que cela se voit dans un bas- relief du portail de la cathédrale de Strasbourg. Comme la gueule béante du Dragon-Satan formait un gouffre dévorateur (gr. barathron, lat. voratrùm, sans, vritra) qui, vaste à l'ouverture des mâchoires, se rétrécissait vers le fond de la gueule, on se figurait l'Enfer comme un entonnoir où se trouvent renfermés ou engloutis les damnés.

Dante, guidé par ces différentes représentations tradition nelles, et les résumant toutes, a cru devoir figurer l'Enfer comme un vaste entonnoir souterrain, placé sous la vallée de Géhenne, ayant son entrée près de Jérusalem, et s'étendant par sa pointe jusqu'au centre de la terre, lequel est au fin fond de l'Enfer. Le poète donne à l'Enfer cette forme conique aussi par raisonnement; il pense que le nombre des damnés qui sont logés aux différents étages et pourtours de ce séjour, décroît naturellement en proportion de la gravité de leurs péchés ; que l'espace nécessaire pour les loger décroît aussi à mesure qu'on descend plus au fond; de sorte que l'Enfer ressemble à un vaste gouftre, de forme conique, dont les galeries circulaires se rétrécissent de plus en plus aux différents étages, comme les gradins d'un amphithéâtre.

D'après Aristote, les fautes morales ou les péchés sont de plus en plus graves, selon qu'ils ont été commis, soit par ignorance, soit par l'entraînement des passions, soit enfin par méchanceté et avec préméditation. Dante admet donc, avec des subdivisions, trois parties principales de l'Enfer, où, de haut en bas, s'expient les péchés de plus en plus graves.

La tradition des Grecs se figurait le Hâdès comme un séjour des trépassés, comme le royaume de Pluton, ayant des montagnes et des fleuves, ainsi que les pays terrestres, Dante, philosophe, libre des préjugés d'une orthodoxie outrée, voyait dans les traditions mythologiques aussi bien que dans les légendes de l'ancien et du nouveau Testament, un fond vrai, et admettait donc aussi, dans l'Enfer, l'existence des trois fleuves infernaux de la mythologie grecque, l'Achéron, le Styx, et le Phlégéton se terminant par le Cocyte.

Pour expliquer l'origine physique des fleuves infer-

naux, Dante s'imagine qu'ils se sont formés des larmes versées par l'humanité païenne et pécheresse, pour déplorer les malheurs causés par ses péchés. Dans un écrit, en idiome pahlavi^ intitulé : Arda Virâf, qui date du sixième siècle, et de l'époque des Sassanides , il est déjà dit que le fleuve de l'Enfer est formé par les larmes versées pour déplorer la mort des trépassés. Par une conception analogue, Dante imagine que le Géant, qu'il appelle le Vieux de Crète, et qu'il représente comme le symhole du monde païen (voy. plus bas), verse des pleurs sur les malheurs causés par l'erreur et les péchés du paganisme. Ces larmes forment, sous Tîle de Crète, un cours d'eau qui traverse la mer et forme, en Palestine, le fleuve souterrain, qui, sous le nom d'Achéron, baigne le bord supérieur de l'Enfer puis, continuant son cours, en serpentant tout autour des bords des galeries circulaires de l'Enfer, prend successivement le nom de Styx, de Phlégéton, et de Cocyte, comme en Italie l'Aqua Cheta, prend plus bas le nom de Montone, et comme en France la Garonne prend le nom de Gironde; enfin, au fin fond de l'Enfer, le Cocyte se gèle, et le reste de ses eaux forment des ravines souterraines qui traversent l'hémisphère terrestre au-dessous de l'Enfer, et se jettent dans la mer occidentale par des ouvertures formées aux bords inférieurs du Purgatoire.

Le Purgatoire. — Dans l'Église chrétienne des premiers siècles, comme encore dans l'Église orthodoxe grecque, on ne distinguait guère qu'entre les bons allant, après leur mort, au Paradis, et les mauvais^ allant en Enfer. On se figurait donc le Purgatoire où se trouvaient les pécheurs pouvant, par le repentir, être sauvés, comme réunis à l'Enfer. Aussi dans les représentations théâtrales des Mystères, on voyait, au haut de la scène , le Paradis,

au bas de la scène, TEnfer, et immédiatement au-dessusr de l'Enfer, le Purgatoire.

Dès le onzième siècle les théologiens scolastiques distinguaient outre les bons et les mauvais, encore ceux qui ne sont ni bons ni mauvais. Ces âmes placées entre le Ciel et l'Enfer eurent pour séjour la bordure (lat. limbus) inférieure du Paradis, et la bordure supérieure de l'Enfer. C'est pourquoi l'habitation de ces âmes eut le nom de Limbes (les bordures) .

Dante crut devoir se faire une idée plus nette et plus précise du Purgatoire et des âmes qui l'habitaient. Le Purgatoire devint pour lui le séjour des âmes qui seront admises au ciel, mais qui, pour mériter cette ascension^ ont besoin de se purifier de leur péché. Il admet donc trois séjours après la mort : l'Enfer, le Purgatoire, et le Paradis. Le Purgatoire devait être placé, non dans le ciel mais sur la terre, ses habitants étant encore entichés des passions terrestres ; le Purgatoire devait cependant être l'opposé de l'Enfer, les âmes appelées au salut céleste ne devant pas être confondues avec les damnés du séjour ininfernal. Dante imagina par conséquent le Purgatoire comme séparé de l'Enfer et comme placé sur l'hémisphère terrestre occidental, opposé à l'hémisphère oriental, où se trouvait l'entrée de l'Enfer.

Dans l'Antiquité, où sévissait sans cesse la guerre, on voyait et l'on trouvait seulement le repos, la sécurité, et le bonheur dans la paix, qu'on identifiait par cela même, avec le salut (héb. schalom, paix, salut). Le séjour de la paix, du salut, et du bonheur était censé se trouver, diaprés la tradition mythologique, dans des îles isolées, garanties par la mer contre les incursions ennemies. Aussi la tradition faisait elle mention de plusieurs îles (gr. aïai, p. a Fiai, voy. Les Gètes, p. 472) qu'on considérait comme les

séjours^ du bonheur. Telles étaient déjà du temps d'Homère les Pays insulaires (gr. aïaiai), à l'extrémité orientale et occidentale de l'Okéanos.

Le lieu de repos du soleil, étant placé à l'occident, le séjour du repos, de la paix, et du bonheur, passait aussi pour se trouver principalement dans Y occident de la terre habitée. C'est ainsi que le Mythe plaçait les îles des Atlantides, les jardins des Hespérides, et l'île des Champs Élysées à l'occident an pays du soir (phénic. zephan, Spania). Lorsque les Phéniciens eurent dépassé les colonnes d'Hercule et découvert les Açores et les Canaries, on nommait ces groupes d'îles les Iles fortunées. Dante, en suivant fidèlement ces traditions, crut donc aussi devoir placer l'Éden ou le Paradis terrestre à Voccident du monde connu ; et comme avant la découverte de l'Amérique, on croyait que tout l'hémisphère occidental , jusque vers l'Inde orientale, était couvert par l'Océan, il imagina de placer le Paradis terrestre au sommet d'une montagne s'élevant au milieu de cet Océan occidental, dans l'Ile du Purgatoire. II s'expliqua ensuite l'origine de cette montagne conique comme s' étant formée lorsque Dieu jeta sur la terre l'archange révolté Lucifer, de sorte que ce Titan, enfonçant par son corps gigantesque la terre, forma le gouflfre conique de l'Enfer, et que la terre ainsi repoussée alla former, sur l'hémisphère opposé, la Montagne conique ou l'île circulaire du Purgatoire. Dieu, après avoir vaincu Lucifer, créa Adam et Eve et les plaça dans l'Éden du Paradis terrestre, sur le sommet du Purgatoire, afin qu'ils fussent le plus près du ciel, comme Satan, au centre de la terre, en était le plus éloigné. Après la chute des premiers hommes, séduits par Satan, et après leur expulsion de l'Éden, leurs descendants furent disséminés, d'après Dante, dans la Babylonie, puis en Egypte, et dans

rUe de Crète. Le Pmvatoire, ou randen s^foor de l'innoceDoe et du bonheur terrestre, derint, après la Tenue du Rédempbrar, le lieu de porificatMHi des pécheurs repentis qui aspirait à passer de là au Paradis oâeste.

Dante admet que, sur la montagne conique de l'île du Purgatoire, il y a des cardes, des gradins, des terrasses extérieures, conmie il y en intôieurement dans le gouffre conique de l'Enfer ; mais tandis que les cercles de l'Enfer se rétrécissent de haut en bas, les péchés de plus en plus graves étant de moins en moins fréquents, et exigeant, pour loger les damnés, des espaces de plus en plus étroits, les gradins ou terrasses du cône du Purgatoire se rétrécissait de plus en plus, de bas ai haut, puisque les élus, dignes d'entrer, après leur purification, dans le del^ sont de moins en moins nombreux, et exigent, pour leur séjour temporaire, des espaces progressivement moindres.

Gomme les élus, après leur purification, ne peuvent jouir d'un bonheur complet au ciel qu'autant qu'ils oublient les choses terrestres et leurs fautes passées , Dante admet au Paradis terrestre l'existence du Léthé (Oubli) qui, d'après la tradition , coulait dans les Champs Elysées, ou dans l'Ile de Crète, ou, d'après Strabon, dans les îles fortunées des Ibères occidentaux, et qui procurait, par son eau, l'oubli du mal passé. Ensuite comme l'oubÛ des misères terrestres renforce dans l'âme des élus l'aspiration vers les choses célestes , Dante admet , non pas d'après la tradition, mais d'après son raisonnement, l'existence dans le Paradis terrestre d'une autre eau qui fortifie dans les élus leur bonne résolution. H la fait découler naturellement de la même source que le Léthéy et il lui a donné le nom grec de Eunoè (Eunoia), qui signifie proprement bonne pensée, bienveillance, mais qui doit signi-

fier, d'après rintenlion de Dante, bonne pensée, bonne aspiration, aspiration céleste (speme).

Le Paradis. — Quant à la conception du Ciel ou du Paradis céleste, Dante s*est conformé, en grande partie, aux données de la science astronomique de son temps. Pour le savant de notre époqne, le ciel est l'espace infini, parsemé de corps célestes et de systèmes de corps célestes en nombre infini. Pour Dante, comme pour son maître en cosmographie Ptolémée, l'astronome par excellence de l'Antiquité et du Moyen âge, le ciel est l'ensemble des sphères concentriques plus ou moins transparentes, qui entourent la terre, considérée comme leur centre commun. Le ciel, d'après Dante, renferme d'abord les sept sphères dans lesquelles se meuvent la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter, et Saturne, appelés les sept planètes ; ensuite la sphère des étoiles fixes, plus grande que celles des planètes; puis la sphère plus grande encore du ciel cristallin; enfin la sphère, la plus grande de toutes, qui englobe le monde entier, et dans laquelle se trouve l'Empyrée, où Dante place le séjour et l'habitation de la Sainte Trinité, et qui donne à toutes les sphères, à tous les corps célestes ïeur mouvement et à tous les êtres qui habitent ces corps, ou aux bienheureux, aux saints, et aux anges, leur vie, et la félicité éternelle.

Telles sont les conceptions que Dante s'est faites de l'Enfer, du Purgatoire, et du Paradis, et auxquelles il croit parce que ces conceptions reposent, selon lui, soit sur la tradition, soit sur le raisonnement; de même que toute l'Antiquité et tout le Moyen âge, il ignore, ce que nous savons, que, d'un côté, toute tradition, quelle qu'elle soit, est toujours sujette à caution, et que, de l'autre, la sienne, bien que basée sur la logique, le raisonnement, et les vraisemblances, n'aboutit pastoujoursàla vérité vraie ou réelle.

15. Dante, par une fiction poétique, suppose avoir fait son voyage ultramondain, non en réalité, mais en rêve.

Comment notre poète supposet il possible son voyage fait, de son vivant, et avec son corps terrestre, dans l'Enfer, le Purgatoire, et le Paradis? nul mortel, ne pouvant^ selon la croyance générale, ni y aller, purement et simplement, avant sa mort, ni, après y avoir été, revenir sur la terre. Si Ton répond que c'est par suite d'un déplacement miraculeux, qu'on croyait possible, ou bien que c'est par suite d'une pure fiction poétique, on oublie que Dante ne peut et ne veut pas revendiquer, pour sa personne, le bénéfice d'un transport miraculeux ou d'un ravissement, comme, par exemple, celui de saint Paul; car ges contemporains n'auraient pas cru qu'il eût pu s'opérer «n sa faveur. Certes, avant La Comédie il y a eu dans l'Antiquité et au Moyen âge beaucoup d'écrits renfermant des révélations ou visions représentées comme faites à des mortels dans l'Enfer et dans le Ciel (voy. Kopisch, Die gôttliche Komôdie, 2® éd., p. 568-582). Mais dans ces écrits les révélations ou visions n'étaient pas données comme des fictions; elles passaient pour des vérités traditionnelles, et s'adressaient à des auditeurs qui les prenaient pour des réalités, ou du moins pour des possibilités. Dante connaissait principalement la descente d'Énée dans l'Enfer et dans les Champs Élysées; il prenait cette descente non pour une fiction, mais pour une grâce faite par Dieu à Énée comme au futur fondateur de la puissance de Rome. Il connaissait également le ravissement de saint Paul dans le troisième ciel, qu'il jugeait un fait réel, arrivé par la grâce divine à cet apôtre, comme au principal

fondateur de l'Église. Mais il ne se croyait pas digne d'un privilège semblable à celui qui avait été accordé par Dieu à Ënée et à saint Paul, et il ne pouvait pas non plus son« ger à représenter son voyage dans l'autre monde comme un fait miraculeux arrivé en sa faveur d'après la volonté de Dieu. D'un autre côté, c'eût été, selon lui, une hardiesse trop grande, même en poésie, que de vouloir faire croire, même ses contemporains, d'après une pure fiction poétique, à son voyage dans l'Enfer, le Purgatoire, et le Paradis; car tout croyants qu'ils étaient, ses contemporains n'admettaient que des fictions qui, selon eux, fussent possibles ou vraisemblables. Il ne restait donc à Dante d'autre moyen de faire croire à la possibilité de son voyage que la supposition ou fiction poétique, d'après laquelle son transport dans l'autre monde est représenté, non comme un fait réel, mais comme un fait qui s'est passé dans son rêve (voy. plus bas) ; il suppose qu'il a rêvé avoir été transporté miraculeusement, de son vivant, en chair et en os, dans l'autre monde, y avoir appris et en avoir rapporté les vérités et l'enseignement qui font la substance de La Comédie,

16. La sicrnification symbolique des choses et le caractère typique des personnes dans La Comédie.

Tout ce que Dante voit et tout ce qu'il entend dire dans l'Enfer, au Purgatoire, et au Paradis, est destiné à être instructif pour lui, et doit, rapporté dans La Comédie, être instructif pour le lecteur. Les lieux qu'il visite successivement, et ce qu'il y voit, tout est pour notre poète un enseignement, soit moral, soit politique, soit religieux; mais il trouve un enseignement direct surtout dans les paroles des personnages qu'il rencontre sur son passage, et qui s'entretiennent quelques instants avec lui.

Comme ces personnages doivent servir d'exemples ou donner des enseignements, soit par leur sort, soit par leur discours, Dante, fîdèle au but didactique qu'il assigne à son poème, les a choisis principalement parmi les célébrités soit de l'histoire, soit de la tradition légendaire et mythologique. «Car, dit-il, Tespritde celui qui écoute n'arrête ni « son attention, ni sa foi sur des exemples tirés d'une tige « inconnue ou obscure, ni sur des actions à peine remarc quées. d Aussi les personnages qui figurent dans La Comédie sont ils tous connus, soit par l'histoire, soit par la mythologie, soit comme acteurs dans l'histoire contemporaine de Dante.

Ensuite les personnages de La Comédie, ainsi que ceux de la poésie lyrique de Dante (v. p. 47), afin qu'elles aient un caractère didactique et une signification plus nettement marquée^ sont tous élevés au rang de types^ représentant une situation, une idée, une passion, une vertu, ou un vice déterminés. Or comme pour ces personnages l'essentiel , selon Dante , n'est pas de leur maintenir leur caractère vrai d'après l'histoire, mais de leur prêter une signification instructive en tant que types, le poète a dû les choisir tout aussi bien dans la fable que dans l'histoire, puisque l'enseignement moral peut résulter tout aussi bien des animaux et êtres fabuleux mis en scène dans un apologue, que de la représentation d'un personnage historique. Cependant, bien que les personnages historiques de La Comédie n'y soient pas toujours représentés entièrement selon la vérité, et avec leur caractère historique, ils n'y sont pas, pour cela, devenus de simples figures allégoriques, n'ayant plus qu'une signification abstraite; mais, semblables aux types poétiques créés par Shakespeare, ils ont, tout en s'éloignant de l'histoire et de la tradition ordinaire, gardé néanmoins

une personnalité concrète, et ils vivent dramatiquement dans La Comédie de toute la plénitude de la vie supposée réelle.

Les personnages étant tous des types, on comprend que Dante, qui les conçoit en poète et non en historien, n'entend nullement porter sur ceux qui appartiennent à l'histoire un jugement historiquement et philologiquement vrai et exact. Si déjà dans les meilleurs historiens, les personnes et les choses ne sont pas toujours jugées et appréciées selon la vérité et la justice, à plus forte raison aurait on tort de chercher dans les personnages de La Comédie plus de vérité historique que dans ceux de tout autre poète lyrique, épique, ou dramatique.

Ajoutons qu'il n'est pas vrai, comme on le répète si souvent, que Dante, se plaçant sur le terrain du jugement historique, et faisant de son poème une œuvre de vengeance politique et de favoritisme de parti, ait placé ses ennemis dans l'Enfer, et ses amis dans le Paradis. Aucun de ses amis ni de ses ennemis ne figure, comme tel, dans La Comédie ; et s'il est dit, par exemple, que Boniface VIII aura sa place dans l'Enfer , ce pape n'y est pas condamné en tant qu'ennemi personnel de Dante, mais il y figure, au su de tout le monde, comme type des simoniaques qui ont trafiqué des choses sacrées. L'âme noble et justement passiomiée de l'AUighieri songeait si peu à se venger de ses adversaires politiques, qu'il a placé son voyage dans l'Enfer à une époque qui précédait celle de son entrée au Priorat, pendant et après lequel ont eu lieu les luttes qui ont engendré ses grandes antipathies. Le voyage dans l'autre monde étant censé fait en l'année 1300, Dante, même s'il avait voulu, n'aurait pas pu supposer morts à cette époque, et placés , soit dans l'Enfer, soit dans le Paradis, ni des adversaires qui, plus tard seule-

ment, Tont combattu à Florence et en Italie, ni des amis qui Tont soutenu et consolé dans son exil depuis 1300.

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