‹ Dante Sa Vie Et Ses CeuvresChapitre 24 sur 43 · Le récit du voyage nltramondain dans · texte numérisé non relu

Le récit du voyage nltramondain dans

La Comédie.

Après avoir montré comment Dante a conçu l'Enfer, le Purgatoire, et le Paradis, ainsi que les choses et les personnages qu'il y rencontre, disons encore quelle est la marche supposée historique ou le récit du voyage ultramondain fait dans La Comédie.

Dante croit ou imagine que, après la mort de Béatrice, n'étant plus guidé dans ce monde par celle qui avait été son génie chrétien et sa béatitude, et s'étant attaché, pour se consoler de sa perte, à la dame Consolatrice ou à la Philosophie (voy. p. 61), il ait perdu la foi chrétienne et soit tombé dans le doute cause de terribles angoisses. Ces angoisses deviennent plus fortes au printemps de 1300, au moment où, comme homme d'État, il doit connaître et maintenir les principes qui font, selon lui, le bonheur des individus et des peuples. Il s'aperçoit que lui et ses compatriotes ont perdu la foi chrétienne, qui seule peut les conduire au salut. Aussi tombet il dans un profond abattement, dont il ne pourra être tiré que par un enseignement supérieur, qui, lui montrant le bon chemin, lui donnera les convictions nécessaires pour assurer, à luimême et à la chrétienté, le bonheur dans cette vie et la béatitude dans l'autre.

Par la grâce de Dieu il lui arrive de tomber, le soir du vendredi saint 1300, dans un profond sommeil, et d'avoir un rêve dans lequel il lui semble que, par un miracle, il est porté, sans avoir conscience de lui-même, de son do-

micile à Florence vers l'entrée de TEiifer, dans la vallée -de Géhenne. C'est là qu'il reprend connaissance, et avec elle, comme précédemment, son doute et ses angoisses. Se sentant dans un endroit affreux, sans lumière, et sans consolation, il invoque la Mère de Dieu, qui, pour le sauver et lui révéler les moyens de salut, le fait conduire successivement, d'abord par Virgile à travers l'Enfer et le Purgatoire, puis par Béatrice à travers le Paradis terrestre et les sphères célestes, et enfin par saint Bernard jusqu'au trône de Dieii ; de sorte qu'après avoir appris, dans cette pérégrination dans l'autre monde, d'abord ce qui est condamné comme mauvais, ensuite ce qui conduit au bien, et enfin ce qui constitue le salut éternel, Dante est maintenant en état d'enseigner, dans son poème, les vérités qu'il a apprises pendant son rêve révélateur, qui lui a été envoyé du ciel par la grâce de Dieu.

Bien que le récit du voyage dans l'autre monde soit contenu dans un rêve fictif, qui est censé durer une seule nuit, depuis le soir du vendredi saint où Dante s'est couché, jusqu'au lendemain où il s'est réveillé, et sans qu'il ait quitté son domicile à Florence, cependant le poète, par une fiction poétique naturelle, a pu admettre que son voyage ultramondain a duré sept jours, savoir deux jours dans l'Enfer, où, n'étant pas édifié par ce qu'il voit, il passe aussi vite que possible; puis quatre jours dans le Purgatoire, où un plus long arrêt est exigé, la purification el la pénitence étant la chose essentielle pour Dante, aussi bien que pour les âmes du Purgatoire ; enfin un jour au Paradis, où la vue et l'intuition des choses divines est rapide, et ne saurait être supporté longtemps par les regards de Dante, encore revêtu de son corps mortel.

18. Appréciation de la forme poétique et du fond didactique de La Comédie.

Dante comme poète est mis au niveau des plus grands génies poétiques de l'humanité. L'admiration pour son poème a fait donner à cette œuvre le titre de Comédie divine (voy. p. 31). Cette admiration, qui concerne à la fois la forme et le fond du poème, n'a pas. toujours été suffisamment raisonnée, mais elle se justifie quand on considère qu'il n'existe pas d'œuvre poétique qui ait un style plus approprié au sujet, malgré sa concision extrême, et une forme plus simple, malgré sa variété infinie, et qui soit enfin plus progressivement intéressante et' attrayante, malgré son plan similaire et sa dispostion presque géométrique et archi tectonique. La Comédie, pour être goûté, demande des lecteurs d'élite, capables de la comprendre. Ceux qui la lisent avec intelligence y trouveront à chaque nouvelle lecture de nouvelles beautés trop longtemps inaperçues.

Quant au fond didactique de La Comédie, il se prête à être envisagé sous plusieurs rapports intéressants. D'abord, comme La Comédie renferme des doctrines politiques, qui sont supposées avoir été révélées à Dante en 1300, avant son entrée dans le Priorat, le poème peut être considéré, au point de vue des convictions politiques de l'auteur, comme le Mémoire justificatif de Dante par rapport à ses principes et à ses actes comme homme d'Etat. Car en plaçant son voyage avant son entrée au gouvernement , Dante est supposé, d'après cette fiction, n'avoir fait que mettre en pratique, pendant qu'il a été au pouvoir, les principes qu'il est censé avoir appris peu de temps auparavant dans son voyage ultramondain au printemps de Tannée 1300.

Ensuite, comme les principes moraux, sociaux, et politiques de l'Allighieri sont, sous maint rapport, la condamnation de l'état social, politique, et religieux de son temps et de sa patrie, son'poème didactique, qui les expose comme des vérités révélées et inspirées par Béatrice ou le génie du christianisme, peut passer également, jusqu'à un certain point, pour un ouvrage doctrinal réformateur^ prêchant à ses contemporains une réforme sociale et politique, et à la chrétienté une restauration de la Foi.

En dehors de ce point de vue justificatif et réformateur, les doctrines de La Comédie doivent plus généralement être appréciées au point de vue de la vérité et de la conscience. Comme nous ne croyons pas que l'orthodoxie théologique soit Tunique critérium pour juger de la vérité d'une doctrine, nous n'avons pas à examiner jusqu'à quel point les principes et l'enseignement de La Comédie sont conformes à Torthodoxie. Pour nous l'orthodoxie est la conformité avec la foi telle qu'elle résulte de la science et de la conscience de notre époque ; et comme cette conformité ne saurait jamais rester immuable dans le mouvement progressif de l'esprit humain, il n'y a pas et il n'y aura pas dans l'humanité une orthodoxie religieuse ou philosophique ayant à tout jamais une autorité absolue et immuable.

Sur un grand nombre de questions, Dante est de l'avis de la tradition théologique; mais comme il est un homme d'intelligence et de cœur, ses vues diffèrent, en beaucoup de points, de l'orthodoxie traditionnelle. Orthodoxe ou non, l'enseignement doctrinal de La Comédie ne saurai donc être accepté par la science et la conscience de notre siècle que sous bénéfice d'inventaire. Ce qui dans La Comédie constitue la science proprement dite est presque

en entier à considérer comme suranné et ne renfermant plus la vérité scientifique telle qu'elle est conçue dans notre siècle. Mais outre cette partie, dépassée par la science de nos jours, îl y si» dans ce poème, des doctrines dictées par la conscience de Dante, que nous acceptons pleine • ment, n'ayant rien par quo[i nous puissions les remplacer, les corriger, ou les compléter. La paiiie scientifique de La Comédie, bien qu'elle soit surannée, nous la respectons par tolérance comme ayant été la foi des grands esprits du passé; mais elle ne saurait plus nous édifier intellectuellement. La partie morale, au contraire, ou ce que La Comédie nous prêche comme expression de la conscience chrétienne, nous l'acceptons avec une foi entière, et nous en sommes édifiés ; car par elle nous nous sentons élaiigis dans notre intelligence, et agrandis et améliorés dans notre âme; cette édification accompagne l'expression de toute belle pensée, de tout noble sentiment, et le récit des bonnes actions; elle est, en même temps, la preuve du caractère rélevé de cette grande et véritable poésie.

La grande et forte poésie de Dante provient principalement de ce que ce poète n'est pas simplement un homme de génie, mais encore un grand homme (voy. p. 40), c'est-à-dire un homme grand par son caractère élevé et sa forte conscience morale. Mais, on le sait, les grands hommes et les hommes de génie pèsent sur le monde par leur pensée progressive et leur action réformatrice, et le monde aveugle, égoïste, et corrompu pèse, à son tour, sur eux par sa haine et ses persécutions.

De son vivant, et après sa mort , Dante a été méconnu^ haï, et calomnié. Encore aujourd'hui les uns ne savent pas le comprendre, les autres ne veulent pas l'écouter. Des soi-disant patriotes égoïstes, des politiques séides de la l'aison d'État, des orthodoxes à courte vue, des littéra-

teurs frivoles combattent, au grand jour ou d'une manière détournée, son autorité et sa gloire. L'AUighieri est comme le soleil, dont les aveugles et les ingrats nient l'éclat et la chaleur vivifiante; mais malgré les insolentes clameurs de ces aveugles d'esprit, ce soleil poursuit, dans le temps, sa glorieuse carrière,

Versant des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

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