‹ Dante Sa Vie Et Ses CeuvresChapitre 29 sur 43 · La Fillette (Parg^oletta · texte numérisé non relu

La Fillette (Parg^oletta

Le nom de Fillette figure priacipalement dans deux passages des poésies de Dante, dans la ballate qui commence par ce vers :

lo mi son pargoletta hella e nova,

Je suis toujours la Fillette belle et jeune,

et dans les terzines 15 à 20 du chant 31 du Purgatoire de La Comédie, Les commentateurs et biographes de Dante ont cru trouver dans ces morceaux l'indication et la preuve positive pour établir que rAllighieri a eu pour maîtresse, outre Béatrice et la Consolatrice, une certaine Pargoletta. Pour renverser cet échafaudage d'erreurs, il suffit d'expliquer les passages sur lesquels il s'appuie, et de montrer que la Pargoletta n'est autre chose que la Consolatrice, c'est-à-dire la Philosophie ou la Science humaine. D'abord pour comprendre la ballate, il faut se rappeler que Dante, suivant son habitude, a personnifié la philosophie ou la science par une belle dame qu'il a chantée dans une sérié de poésies moitié lyriqpies moitié didactiques, dans les années de 1293 à 1298. La ballate a pour but de montrer la nature sublime et les qualités célestes de cette dame, et de justifier ainsi l'amour ardent qu'elle inspire au poète. Dante y fait parler la Philosophie ou la Dame elle-même, expliquant sa nature et ses qualités. Elle dit qu'elle est toujours la Fillette (la Pargoletta). Ce nom de Fillette est ici synonyme de servante, car dans la plupart des langues anciennes et modernes on désigne la servante par des mots signifiant petite fille. Les Latins disaient puella (pour puerula^ petite fille) ou anciUa (pour anculula, petite messagère)^. Les Allemands disent Magd (fille) ou Màgdlein (petite fille). Les

^ Voy. Origine et signification du nom de Franc, p. 19.

Italiens, de même, disaient au Moyen âge parvola ou pargola (du latin parvula, la petite) ou pargoletta (la fillette). La Philosophie, que Dante appelle quelquefois étoile (voy. p. 60), à cause de son éclat céleste, et nymphe (voy. p. 124), comme synonyme de jeune fille et de servante y se nomme ici elle-même la Pargoletta , parce qu'elle se considère comme la servante de la Religion. Elle se donne aussi l'épithète de neuve {nova)^ dans le sens de jeune, parce que la philosophie ou la science, selon Dante, est postérieure à la religion, et n'a fait son apparition dans le monde que fort tard. Mais elle ajoute que ses beautés sublimes prouvent son origine céleste, que sa lumière d'étoile donne de la jouissance même aux anges du ciel, et que celui qui la voit sans l'aimer ne comprend jamais le véritable amour, dont le caractère essentiel est d'être désintéressé comme l'est l'amour qu'on porte à la Science. La Philosophie, parlant encore d'ellemême, ajoute que, depuis que dame Nature l'a associée au véritable amour, celui-ci ne manque jamais de plaire quand il se présente avec elle devant les dames dans la poésie lyrique. Chaque planète ou le monde entier, continuet elle, contribue par ses lumières et ses vérités à l'agrandissement et à la beauté du domaine de la Science, dont Téclat est récent dans le monde, la science humaine s'étant formée postérieurement comme reflet de la religion. Nul ne connaît les beautés de la philosophie, s'il n'est pas pénétré du véritable amour, qui ne tend pas à jouir, mais à procurer la jouissance aux autres. Voici Gomment le poète s'exprime dans cette première partie de la ballate :

« Je suis toujours la Fillette, belle et jeune, « Et suis venue pour vous montrer, « Par mes beautés, le lieu d'où je sors.

« Je oaquis du Ciel et j'y retourne encore, « Pour y donner aux Anges la jouissance de ma lumière ; « Et qui me voit et ne s'énamoure pas de moi, « N'aura jamais l'intellect de l'Amour, '

« De Lui qui n'éprouve plus de dédain, quand II veut plaire, « Depuis que Nature m'a appelée à Lui « Et qu'il voulut, ô Dames, me présenter à vous.

a Chaque Étoile me verse dans les yeux « De sa lumière et de sa vertu.

« Mes beautés pour le monde sont encore neuves, « Dérivées, comme elles le sont, de là-haut ; « Et elles ne peuvent être bien connues, « Sinon par l'intelligence de celui dans lequel « Amour se met pour réjouir les autres. »

Dans la seconde partie de la ballate le poète prend luimême la parole pour dire que les qualités que la dame Philosophie vient de s'attribuer, se trouvent exprimées dans sa face brillante; que, se conformant à ce qu'Elle venait de dire en dernier lieu, à savoir que ses beautés ne sont comprises que par celui qui est pénétré de Famour véritable, il a fixé amoureusement son regard sur ses yeux où réside Amour; que depuis ce temps sa passion pour elle lui cause des agitations qui menacent sa vie. Voici la traduction de la seconde partie de la ballate :

Ces paroles-là se lisent dans le visage D'une Angelette qui nous est apparue ; Je l'ai, croyant bien faire, contemplée fixement. De là je risque d'aller perdre la vie, Car j'ai reçu une blessure telle Par Celui que j'ai vu dans ses yeux.

Que j'en demeure pleurant, et ne puis m'apaiser.

On voit d'après cela que l'Angelette, dont il est question dans cette ballate, ne saurait être prise pour une maîtresse

réelle de Dante, maïs qu'elle est, comme la dame Pitié et la dame Consolatrice, un personnage symbolique, la personnification de la Philosophie ou de la Science humaine. Il en est de même de la Pargoletta dont parle Béatrice dans les reproches qu'elle adresse à Dante, au moment où celui-ci doit quitter le Paradis terrestre pour entrer dans le Paradis céleste. Pour comprendre cette scène qui se passe au Paradis terrestre, il faut se rappeler que, d'après Dante, pour arriver à la vérité et à la sainteté, il y a trois degrés ascendants : d'abord la Science ou la Philosophie, ensuite la Foi ou la Religion chrétienne, enfin la Contemplation ou la Vue de Dieu. Voulant, dans ssl Divine Comédie, enseigner à l'humanité les véritables principes de l'ordre social, moral, intellectuel, et spirituel qui mènent à la vérité et à la sainteté, et pour se donner l'autorité nécessaire d'enseigner ces principes, Dante suppose qu'il a été initié lui-même successivement par Virgile à la Science et à la Philosophie, par Béatrice à la Foi chrétienne, et par saint Bernard à la Contemplation de Dieu. En parcourant, sous la conduite de Virgile, les cercles de l'Enfer et du Purgatoire, Dante apprend ce qu'enseignent la Science et la Philosophie, sur le juste et l'injuste, le bien et le mal, la cause delà perdition temporelle et éternelle, ainsi que sur la cause du salut social, moral, et spirituel. Arrivé au sommet du Purgatoire ou au Paradis terrestre, Dante, d'après ce qu'il a vu et entendu, et par suite des différentes initiations par lesquelles il a passé, est censé posséder la science et la justice; dorénavant il n'a plus besoin de guide temporel ; il est son propre pape et son propre empereur; il est arrivé à la justification, à l'état d'innocence primitive, au Paradis terrestre, d'où Adam et Eve, après leur chute, avaient été chassés. Virgile ne peut donc plus rien lui enseigner; il lui faut un enseignement supérieur.

Alors il voit, dans une vision symbolique , l'histoire de rhumaniié se dérouler devant lui, depuis les premiers temps jusqu'à sa propre époque. Cette histoire lui apprend comment l'humanité a été dirigée dans l'origine, comment le christianisme a été préparé et introduit dans le monde, et elle lui fait sentir cette vérité capitale que la chrétienté, plus elle s'est conformée au génie du christanisme, plus aussi elle a été éclairée et heureuse, et qu'elle est tombée dans l'erreur et la dégradation depuis qu'elle s'est éloignée de l'esprit de l'Évangile. Après que Dante s'est pénétré de cette vérité, il revoit de nouveau Béatrice, le Génie du christianisme ; il la revoit , après une séparatioa de dix ans, plus belle, plus divine. Béatrice n'a plus besoin d'initier Dante aux vérités du christianisme, qu'il connaît déjà d'ancienne date , mais elle lui fait sentir vivement que, lui aussi, il a fait comme la chrétienté, qu'il a abandonné l'Évangile, sa Béatrice (sa béatifiante) qui l'avait guidé dans sa jeunesse, pour se livrer à tout vent de doctrine, à l'amour de la Fillette (Pargolettâ), c'est-à-dire de la Servante ou de la Philosophie. Or, Dante ne pourra entrer au Paradis céleste s'il ne croit entièrement que l'Évangile seul renferme la. vraie lumière et le véritable salut. Pour l'engager donc à reconnaître son erreur ou son infidélité, à se confesser avec une entière bonne foi, à mériter ainsi son absolution plénière, et pour être digne enfla d'entrer au Paradis céleste, Béatrice adresse à Dante les paroles suivantes, par lesquelles elle lui reproche de s'être livré, après sa mort, à l'amour de la Fillette {Purgatorio, 31, 15-20) :

« Eh bien, pour que tu rougisses devant moi « De ton erreur, et pour qu'une autre fois « Tu sois plus fort contre la voix des Sirènes,

a Dépose ici la semence de tes pleurs, et écoute ceci : « Et tu comprendras comment dans une voie toute contraire « Devait te pousser ma chair ensevelie.

« Jamais la Nature ni l'Art ne t'offrit « Un tel plaisir comme les beaux membres dans lesquels <i Je fus renfermée et qui, défaits, sont maintenant poussière.

« Et si sur ce suprême Plaisir tu as été trompé « Par ma mort, quelle est la chose, parmi les mortelles, « Qui devait désormais t'entraîner à la désirer?

« Bien devais tu, après le coup porté « Par des choses trompeuses, t' élever plus haut « Vers moi qui n'étais plus comme elles ;

« Point ne devais tu rester, les ailes repliées, a Attendant d'autres traits soit de la Fillette, « Soit d'une autre vanité d'un bénéfice aussi passager. »

On comprend que ce serait se tromper étrangement que de croire, avec la plupart des commentateurs, que la Fillette désigne ici quelque maîtresse de Dante, et que Béatrice, l'ancienne amante platonique de TAllighieri, lui reproche ici avec colère et jalousie rinfidélité commise à son égard par son amoureux d'autrefois. Il s'agit ici, en effet, de quelque chose de plus important que ne le sont fes infidélités vulgaires entre amants. Béatrice n'est pas une petite maîtresse terrestre, jalouse, grondeuse, reprochant à son galant de l'avoir remplacée par une rivale plus jeune : Béatrice est ici le reflet de la Très Sainte Trinité, le Génie du christianisme, la personnification de la Foi, de la Charité, et de l'Espérance. Dante n'est pas ïion plus un galant vulgaire, frivole et volage. Dante est ici l'homme juste, le sage qui a mérité d'être mitre et couronné par Béatrice, par le Génie du christianisme, pour être dorénavant son propre pape et son propre empereur.

Le lieu où Béatrice revoit Dante pour la première fois après une séparation de dix ans, n'est pas un boudoir où la dame boude son amant volage, et lui fait des reproches d'infidélité. Ce lieu est ici le Paradis terrestre, où les justes, les saints seuls ont accès, et qui est fermé à tous ceux auxquels on serait en droit de reprocher les faiblesses de la chair. Or, quand la fille de la Sainte Trinité reproche quelque chose à celui qui mérite d'être son propre pape et son propre empereur, et qu'elle le fait au sanctuaire du Paradis terrestre, cela ne peut évidemment viser qu'une de ces erreurs exceptionnelles dans lesquelles tombent quelquefois même les hommes justes et les esprits élevés. Quelle est la faute reprochée par Béatrice à Dante? C'est d'avoir oublié, lorsqu'elle fut morte, son premier et véritable amour, Béatrice, la foi et la béatitude chrétienne, et de s'être trop laissé aller à l'amour de la dame Consolatrice ou, compae dit le poète, de la Servante, de la Fille, c'est-à-dire de la Philosophie.

Ce nom de Pargoletta, qu'on rencontre dans la ballate et dans le passage du Purgatoire ci-dessus rapportés^ étant synonyme de Philosophie, on comprend qu'il ne prouve nullement que Dante ait désigné par ce nom hypokoristique, comme on le croit communément, une jeune et gentille maîtresse, auprès de laquelle il aurait oublié son ancien amour pour Béatrice, la fille de Folco Portinari.

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