‹ Dante Sa Vie Et Ses CeuvresChapitre 30 sur 43 · La Gentucca · texte numérisé non relu

La Gentucca

Cette prétendue maîtresse de Dante doit son existence imaginaire uniquement à la fausse interprétation que, depuis le quatorzième siècle, les commentateurs ont donnée d'un passage remarquable de La Comédie {Purgatorioy terzines 42-21). Pour réfuter d'une manière péremptoire

et mettre à néant cette erreur plusieurs fois séculaire, il importe de faire connaître le véritable sens du passage en question.

Le but du poème didactique La Comédie est, selon l'expression de Dante lui-même, de détourner les vivants de l'état de misère et de les conduire à Vétat de félicité^ ce qui signifie que La Comédie enseigne, dans un cadre et sous une forme épiques, les véritables principes de Tordre social, moral, et religieux, qui, d'après la doctrine de Béatrice ou du christianisme, rendent l'homme heureux dans cette vie, et bienheureux dans l'éternité. Dante avait donc à s'expliquer, dans son poème, * sur la valeur morale de tous les intérêts sociaux, moraux, intellectuels, et religieux de l'humanité. Poète, il avait surtout, entre autres questions, aussi à se prononcer sur la valeur morale de la poésie épique des romans de son temps, et à apprécier également, sous ce point de vue, sa propre poésie amoureuse, comparée à celle des troubadours provençaux et italiens, ses prédécesseurs ou ses contemporains. C'est ainsi qu'il a apprécié, dans plusieurs endroits de La Comédie^ la valeur morale de la poésie païenne ou classique de l'Antiquité. En montrant, par exemple, dans le quatrième chant de VEnfer que les grands poètes du paganisme sont honorés dans l'autre vie, mais qu'ils sont tous, Virgile y compris, exclus du Paradis, et confinés, dans l'Enfer, dans une espèce d'Elysée souterrain, il déclare par cela même que, selon lui, la poésie du paganisme grec et latin est généralement belle, grande, et subUme, mais qu'elle ne peut ni ne doit donner à une âme chrétienne une satisfaction complète, puisqu'elle ne saurait la conduire jusqu'à la béatitude du Paradis céleste. Ensuite, en retraçant la scène touchante de son entrevue avec Françoise de Rimini dans l'Enfer (V, 85-

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et sociale de la poésie, selon lui, dépend donc de Tamour ou de V idéal plus ou moins élevé qu'elle chante.

D'après cela, Dante distingue, d'abord, la poésie amoureuse des troubadours qui chantent l'amour plus ou moins chevaleresque ou mondain, porté aux gentilles ou nobles dames ; et il la considère comme appartenant à ce qu'il appelle Vancien style. Ensuite en chantant, lui-même, un amour plus élevé et entièrement platonique, tel que l'amour pour Béatrice ou le Christianisme, et pour la Consolatrice ou la Philosophie, comme, par exemple, dans la can^one : Dames qui avez V intellect de V amour ^ Dante prétend, et avec raison, s'être élevé au-dessus des troubadours ou de l'ancien style, et d'avoir ainsi créé ce qu'il appelle la poésie du style nouveau {stilo nuovo). Enfin en chantant, comme il Ta fait dans sa Comédie, les vérités de l'ordre moral , religieux, et contemplatif, en s'éloignant ainsi, comme il dit, de la rive de la poésie lyrique amoureuse pour voguer sur la haute mer de la poésie épico -didactique, Dante prétend, et cette fois-ci encore avec raison, s'élever, par la valeur morale et sociale de sa poésie, à la fois au-dessus de l'ancien et du nouveau style, qui, l'un et l'autre, comme il dit, s'effacent , quant à leur différence et élévation relative , devant ce troisième style supérieur, lequel exprime l'amour ou l'idéal le plus élevé. Ce sont là les idées littéraires que Dante s'est proposé d'exprimer^ sous forme poétique, dans l'entrevue qu'il suppose avoir eue, au Purgatoire, avec un troubadour estimable, Bonagiunta de Lucques, qu'il met en scène exprès pour avoir l'occasion d'exposer ses idées d'une manière vive et dramatique.

Voici maintenant comment Dante a motivé poétiquement son entrevue avec le troubadour Bonagiunta, et quelles sont les conclusions que, selon lui, le lecteur de-

vra tirer de cette scène significative qu'il va raconter. Bonagiunta de' Urbiciani de Lucques, mort avant 1300, avait connu personnellement Dante et admiré ses poésies lyriques amoureuses. Il savait par cœur la canzone : Dames! qui avez V intellect de V amour, etc., et il y trouvait un toîi et un style supérieurs au genre de poésie adopté généralement, soit par les troubadours, ses prédécesseurs , soit par lui-même , soit par ses confrères et amis, tels que le Sicilien Jacopo da Lentini, surnommé le Notaire (Notajo), et frère Guittone d'Arezzo. Bonagiunta ayant eu la réputation d'avoir été dans sa vie trop adonné à l'amour de la bonne chère et de la boisson, l'Allighieri l'a placé dans le cercle du Purgatoire où l'on se purifie du péché de la gourmandise. Dante suppose qu'occupé sans cesse, dans ce séjour, de l'œuvre de sa purification, Bonagiunta songea avec amertume à son ancien amour pour la bonne chère, qui avait empêché son esprit de s'élever, comme celui de l'Allighieri, à l'amour plus pur et plus élevé des choses de la religion et de la philosophie. Préoccupé maintenant de son salut, et considérant, non plus comme autrefois, les succès éphémères et les charmes extérieurs de ses poésies, mais leur fond et leur valeur morale et sociale, disposé, d'ailleurs, en sa qualité de pénitent, à juger bien sévèrement ses chants de troubadour, il lui semblait que la poésie amoureuse de Dante était digne des dames nobles et des hommes vraiment courtois et gentils (domie e uomini cortese)', tandis que sa propre poésie lui semblait être seulement dans le goût des petites gens (gente villana) ou de ce qu'il appelait, dans son dialecte lucquois, la gentucca (le vulgaire). Il en a honte d'abord pour lui-même, et ensuite

* Voy. De vuXgan eloquentia, II.

^ussi pour sa ville natale, Lucques, qui déjà, sous d'autres rapports, jouissait en Italie d'une réputation assez équivoque (voy. hiferno, XXI, 40). C'est pourquoi, voyant arriver au cercle des gourmands Dante accompagné de deux autres poètes distingués, Virgile et Stace, Bonagiunta fut d'abord confus ; et dans son premier embarras il balbutia quelques paroles inintelligibles, pour dire qu'il était tout bonteux, devant l'Allighieri et les deux autres poètes, d'avoir été le cbantre du vulgaire {gentucca). Dante s'étant approché du Lucquois et voyant que celui-ci voulait lui parler, ûxa, au milieu de cette foule, son attention sur lui ; mais son oreille ne put saisir, parmi les paroles que celui-ci murmurait, dans son rude gosier qui avait à expier les excès de table, que le dernier mot de gentucca (vulgaire), et naturellement il ne put comprendre ce que cela devait signifier. Il l'aborda donc, plein d'intérêt, pour s'entretenir avec lui. On comprend, d'après cela, la manière dont cet entretien est motivé dans le récit de La Comédie que voici :

Gomme quelqu'un qui passe en revue et puis préfère L'un à l'autre, ainsi je fis pour celui de Lucques, Qui paraissait davantage vouloir faire ma connaissance.

11 murmurait; et quelque chose comme vulgaire J'entendis là où il éprtmvait le coup De la justice qui ainsi le décrotte.

« âme, dis-je, qui semblés si avide

« De parler à moi, fais si bien que je t'entende, « Et par ton parler contente toi et moi. »

Dante, pour retracer cette scène d'entretien, suppose que Bonagiunta, ainsi interpellé, après avoir vaincu sa première confusion, crut tout d'abord devoir faire con-

naître à l'Allighieri une bonne nouvelle qui devait intéresser celui-ci vivement en sa qualité de poète, et le bien disposer à répondre, ensuite, à la question qui s'y rattachait, concernant le genre particulier ou le style nouveau de sa poésie amoureuse. Gomme la bonne nouvelle est donnée par le Lucquois à Dante sous la forme de prophétie, il importe de dire d'abord que l'Allighieri, vers Tan 1314, en passant par Lucques, avait fait dans cette ville la connaissance d'une jeune dame qui avait composé des poésies lyriques amoureuses, supérieures pour le ton à celles de son compatriote Bonagiunta, et dans lesquelles elle avait imité ou reproduit le nouveau style de Dante. Le nom et les poésies de cette dame lucquoise ne sont pas encore connus aujourd'hui, mais seront peut-être un jour tirés de l'obscurité. Dante tenant à faire connaître ce fait littéraire dans son poëme à propos de son entrevue avec le Lucquois Bonagiunta , le fait rapporter par ce troubadour même sous forme d'une prophétie annonçant d'avance à l'Allighieri le plaisir que lui causera un jour, en 1314, la connaissance qu'il fera de la dame trovatore, imitatrice de son nouveau genre de poésie. C'est en effet seulement sous la forme d'une prophétie prononcée par Bonagiunta, qu'il était possible à Dante de parler de cette dame dans son poëme; car l'action de ce poëme est supposée se passer dans l'année 1300; or, à cette époque Dante ne put pas encore connaître la dame lucquoise qu'il a vue seulement vers 1314. Pour pouvoir donc parler dès maintenant d'un fait qui ne devait se produire que plus tard , il fallait que Dante se le fît prédire par Bonagiunta, lequel, en sa qualité de pénitent du Purgatoire, était censé posséder le don de la prophétie, et, comme Lucquois , était supposé savoir qu'une de ses compatriotes (que, du reste , il n'aura connue tout au plus que comme une toute jeune fille) serait

un jour une poétesse qui chanterait, non pas, comme lui, pour le vulgaire, {geniucca), mais imiterait le genre plus relevé de Dante. En faisant cette prédiction, Bonagiunta se servait naturellement du style énigmatique des oracles ; voici ses paroles :

a Une femme est née, et elle ne porte pas encore le voile» (Commençât il) ; o elle fera que tu te plairas « Dans la cité mienne, combien qu'on la décrie. »

Ensuite, mais sans le dire d'une manière explicite, Bonagiunta pense que Dante , lorsqu'il aura fait la connaissance de la poétesse lucquoise et aura vu qu'elle n'appartient pas, comme lui, à la classe des poètes du vulgaire {gentucca), comprendra alors ce qu'il a voulu dire tout à l'heure en murmurant le mot gentucca. C'est ce qu'il énonce en ces termes -ci :

« Tu t'en iras avec cette prédiction.

« Si sur mon murmure tu as été incertain, « Les choses se démontreront elles-mêmes comme vraies

dans la suite, o

Après avoir ainsi donné, dans cette prédiction, une nouvelle agréable à Dante et par là gagné davantage l'affection de ce poète , Bonagiunta se met immédiatement à l'interroger sur une question qui se rattache au style supérieur de la Lucquoise et qui le préoccupe autant en sa qualité de troubadour qu'en celle de pénitent, savoir si les poètes, comme Dante et la dame son imitatrice, éprouvent réellement, dans leur cœur, ce noble et saint amour qu'ils chantent dans leurs vers, et qui donne à leur poésie ce ton élevé et cette grande valeur morale. Plaçant sa main sur la poitrine de Dante , Bonagiunta lui demande s'il y a ià (qui), dans son cœur, ce dieu Amour qui lui a inspiré ses

poésies du style nouveau, entre autres la canzone : Dames qui avez, etc. Voici les paroles adressées par Bonagiunta à Dante :

Mais dis moi si je vois là Celui qui Proféra les rimes nouvelles commençant ainsi : a Dames qui avez Vintellect de V amour? »

A cette question, concernant l'amour, source de la poésie élevée, Dante répond qu'il est du nombre des poètes qui chantent selon qu'Amour les inspire, et qui s'élèvent toujours, dans leurs compositions, au degré d'élévation où se trouve lui-même l'amour ou l'idéal qui leur dicte ou inspire leur chant ; il indique par là que la valeur morale de toute poésie est en rapport direct avec le degré d'élévation de l'idéal ou de l'inspiration du poète. C'est ce qu'il énonce en ces termes :

Et moi à lui : « Je suis de ceux qui, lorsque « Amour les inspire, le manifestent, et sur le même ton «Qu'au dedans il dicte, toujours s'expriment. »

Eclairé par la réponse de Dante, Bonagiunta comprend maintenant pourquoi les ailes de l'inspiration poétique des troubadours, tels que le Notaire, Guittone, et lui-même, ayant été comme repliées, nouées, et contenues par un amour mondain vulgaire, ne peuvent pas se déployer, ni s'élever droit â la hauteur où se trouve l'inspiration, l'amour, où l'idéal supérieur qui domine dans les poésies de l'AUighieri. Voici comment il s'exprime :

frère ! je vois maintenant, dit il, le nœud Qui a retenu le Notaire et Guittone et moi Au-dessous de ce doux style nouveau qui m'enchante.

Je vois bien comment vos ailes ^,

Se déployant, s'élèvent droit vers Celui qui dicte ; Ce qui, certes, n'arriva Jamais aux nôtres.

Cependant, le regret que Bonagiunta aurait pu éprouver, de n'avoir pas atteint à la hauteur du style nouveau de Dante, est amoindri, dans son cœur, par la pensée qu'il y a un amour, qui est encore au-dessus de celui qui a inspiré ce style nouveau, et même au-dessus de toute expression poétique, savoir l'amour divin ou la contemplation de Dieu, laquelle nous plonge dans l'extase, quand nous portons nos regards plus haut que ne l'est le domaine des choses philosophiques et des pratiques de la religion. En effet, d'après Dante, l'extase de saint Bernard , lequel est le type de la contemplation, est au-dessus de l'adoration de Dieu par Béatrice, symbole de la religion, et à plus forte raison au-dessus de la sagesse de Virgile , type de la philosophie, de la science, et de la justice humaines. Or, quand on est, comme Bonagiunta, occupé, au Purgatoire, de rœuvre de sa sanctification, et désireux d'arriver, par la pénitence, à la contemplation de Dieu , on ne saurait plus se préoccuper beaucoup de la valeur relative des différents genres et tons poétiques : le style nouveau luimême, comme le style ancien, s'effacent devant l'extase inexprimable de la contemplation , laquelle est supérieure à l'un et à l'autre genre de poésie , et l'on ne voit plus l'avantage qu'il y aurait alors encore à échanger tel style contre tel autre. C'est pourquoi Bonagiunta termine le court mais substantiel entretien qu'il a eu avec Dante, en disant que ceux qui, comme lui (et ici par le geste il se désigne lui-même), plongent leur regard jusqu'aux choses

^ Le mot strette (dëployëes) aurait dû faire comprendre aux commentateurs et traducteurs que le mot penne ne signifie pas ici les plumes pour écrire, mais les ailes pour s'élever.

inaccessibles à la poésie, n'ont plus besoin de se préoccuper de la question littéraire concernant les genres plus ou moins élevés, et n'ont plus tant à regretter de n'avoir pas, comme Dante, passé du style ancien au style nouveau ; car à celui qui cherche l'amour absolu, tous les styles poétiques peuvent désormais être indifférents. C'est ce que Bonagiunta énonce en ces termes :

Mais qui se met à regarder plus haut.

Ne trouve plus à préférer tel style à tel autre.

Cette pensée satisfaisant son intelligence et consolant son cœur, Bonagiunta, en présence de l'Allighieri, ne se préoccupe plus de la question concernant la cause de la valeur relative des genres poétiques; il n'adresse plus de question littéraire à ce poète ; il rentre dans le silence, et s'empresse de reprendre, avec une nouvelle ardeur, l'œuvre, momentanément interrompue et seule importante désormais pour lui, l'œuvre de sa pénitence et de sa sanctification. C'est ce que Dante exprime en disant :

Et comme quelqu'un qui est satisfait, il se tut.

Telle est, selon moi, l'explication vraie de ce passage du Purgatoire^ que jusqu'ici personne, que je sache, n'a bien compris. Comment at il pu se faire, demanderai on, que des esprits intelligents aient cru y trouver l'indication positive de l'existence d'une maîtresse de Dante, du nom de Gentucca? Voici les fausses inductions qui ont amené et consolidé cette erreur.

Dante, dans son traité De vulgari eloquentia^ où il parle de la forme de la langue italienne , la plus noble et la plus convenable pour la poésie, dit au chapitre 13 du premier livre, que le poëte lucquois Bonagiunta ne composait pas dans la vraie langue poétique italienne mais

dans le patois de Lucques. Or, le mot de gentucca qui, signifie vilaine ou vulgaire, appartenait précisément au dialecte lucquois et correspondait à la forme toscane plus généralement usitée de gentuccia ou gentaccia, qui, encore aujourd'hui, signifie petites gens, vulgaire, canaille. Ne sachant expliquer le terme inusité de gentucca , qui , comme beaucoup d'autres mots de La Comédie, ne se trouve employé qu'une seule fois (grec : hapaks legome" non) dans ce poëme, les commentateurs ont cru que ce n'était pas un nom commun, mais un nom propre. En le prenant pour un nom propre , ils ne se sont pas aperçus que si Gentucca, dans la pensée de Dante , avait dû désigner une personne , le poëte n'aurait pas dit : non so che gentucca, mais il lui aurait fallu dire , pour parler italien : non so quai gentucca^.

Cette première erreur a entraîné ensuite les commentateurs dans d'autres. Ainsi, comme Bonagiunta énonce une prophétie concernant une Lucquoise, qui sera un jour Tobjet de l'admiration de Dante et l'honneur de sa ville natale, les commentateurs ont cru que Gentucca était le nom même de cette femme , qui , selon eux , devait avoir été une maîtresse de l'Allighieri. Mais , nous l'avons vu, Gentucca n'est ni un nom propre , ni le nom de la dame lucquoise. Enfin plusieurs commentateurs, ignorant que la Pargoletta (la Fillette) ou la Servante, dont l'amour est reproché à Dante par Béatrice, au Paradis terrestre, n'est autre que la Servante de la Théologie ou la Philosophie, sont allés jusqu'à identifier cette Pargoletta avec Gentucca. C'est ainsi que, déjà au quatorzième siècle, non seulement l'extrait fait par un anonyme de la biographie {Vita) de Dante, composé par Giovanni Boccacio, mais aussi l'ouvrage

* Voy. Blanc, Vocabulario Dcmtesco^ s. v. Gentucca.

nommé le Meilleur Commentaire {VOttimo commenta) y qui est un extrait fait du Commentaire de La Comédie par Boccacio, parlent, l'un et l'autre, de la Pargoletta, comme étant identique avec la Gentucca, la Lucquoise. Cette erreur est évidente. Car comme Dante est censé avoir été dans l'année 4300 au Paradis terrestre, où Béatrice lui reproche l'amour de la Pargoletta, il a dû l'aimer avant l'année 4300, et comme, dans cette même année, Bonagiunta lui prédit que vers l'an 4344 il aimera une Lucquoise, qui en 4300 était encore une enfant, il est évident que la Pargoletta ne saurait être identique avec la Lucquoise ou avec la prétendue Gentucca.

Benvenuto Rambaldi da Imola est le seul commentateur, que je sache, qui a donné la vraie explication du terme de gentucca y comme étant un nom commun signifiant, comme il le dit, gens obscura , c'est-à-dire le vulgaire. Cependant on n'a pas tenu, après lui, compte de cette explication vraie , sans doute parce que le reste de l'explication, donnée par ce commentateur, rentrait en grande partie dans Terreur généralement admise. Aussi la fausse interprétation a repris le dessus sur la vérité, et elle s'est répandue dans des ouvrages nombreux, entre autres dans le Voyage Dantesque, du littérateur Ampère, où il est dit p. 225 :

« C'est plus certainement ici (à Lucques) qu'il faut place cer une infidélité de Dante à la mémoire de Béatrice; « car nous avons son propre aveu. Un damné lucquois, « qui avait d'abord murmuré le nom de Gentucca, lui dit : « Une femme est née qui ne porte pas encore la henda « (ornement des jeunes filles), et à cause d'elle, te plaira « notre ville, quelques reproches qu'on lui adresse. ]» Re- « marquez avec quelle délicatesse Dante a soin de dire a: qu'en 4300, époque où il place sa vision, celle qu'il aima

c en 1314 9 date de son séjour à Lucques, portait encore « l'ornement de tête des très jeunes filles. Par là, il donne clés limites de son âge; en 1314, elle ne pouvait guère € avoir plus de vingt-quatre ans.

« Gentucca n'était pas la première qui eût consolé le «poète exilé. En 1306, il était amoureux à Padoue*. Il en « coûte de trouver de telles faiblesses chez l'amant de Béa- « trice ; elles dérangent cependant moins l'imagination que « les bâtards de Pétrarque. Dante avait donc bien lieu de « rougir devant son amie transfigurée, quand du sein de « sa gloire, du haut de son char céleste, elle lui adressait «de si vifs reproches*. Il avait raison de se tenir devant «elle confus et la tête baissée. Ce sont ces erreurs de « Dante qui ont fait dire un peu crûment à Boccace : In « questo mirifico poeta trovo amplissimo luogo la lussu- (uria.jf

Ces paroles d'Ampère et surtout les calomnies de Boccacio l'impur sont regrettables à tous égards ; elles renferment un amas d'erreurs. Passe encore qu'un littérateur se trompe dans l'interprétation de tel ou tel passage de Dante: cela se voit généralement; mais ce qui passe la permission, c'est de croire possible qu'un homme de génie et qu'un grand homme comme Dante ait pu avoir perdu tout à coup toute intelligence, tout sens moral^ tout jugement, et même avoir oublié les règles et les convenances les plus élémentaires de la composition poétique, au point de s'être laissé aller à dire, sur son propre compte, des choses déplacées, dignes d'un fat et d'un insensé. En efifet, s'il était vrai, ce qui n'est pas, que Dante eût été, comme le prétend Boccace, adonné à la luxure, ne faudrait il pas

^ Yoy. la notice de M. Fauriel, insërëe dans le numéro de la Bévue des Deux Mondes du 10 octobre 1834.

2 Voy. JPurgat.y c. XX et XXI.

tout d'abord supposer qu'il ait eu, du moins, assez d'intelligence pour ne pas afficher mal à propos ses faiblesses, quand rien ne l'engageait à les proclamer? assez de jugement, pour ne pas prêter, de gaîté de cœur, au ridicule par ses aveux honteux, et s'exposer au juste blâme de ses nombreux adversaires pohtiques et religieux, déjà trop portés, sans cela, à le dénigrer et à le démolir? assez de tact poétique, enfin, pour ne pas se faire passer aux yeux de ses lecteurs intelligents pour un sot, n'entendant rien à la composition littéraire, au point qu', après s'être représenté dans son poème comme ayant été initié de plus en plus aux plus hautes vérités sociales, morales, et religieuses, et après avoir condamné, sans ménagement, tous ceux qui lui semblaient encore se mouvoir dans l'égarement et le péché, il se serait représenté néanmoins,. même après cette grande et solennelle initiation, comme étant tombé misérablement dans les faiblesses déplorables de la chair, faiblesses pardonnables encore à un jeune homme inexpérimenté et non averti, mais impardonnables à Dante, après les avertissements solennels qu'il disait lui-même avoir reçus ; impardonnables à lui surtout qui se glorifiait d'être arrivé à la vraie science et à la vraie religion , dont les enseignements étaient, comme il le prétendait, d'abord le but de son voyage dans l'autre monde, et ensuite le but philosophique de son poème, la Divi7ie Comédie. Ne pouvant admettre que Dante ait été complètement absurde, on aurait dû naturellement se dire tout d'abord, avant de lui prêter des absurdités, que ses paroles sont faussement interprétées. En donnant l'explication vraie de ses paroles, je crois avoir prouvé, sans réplique, qu'effectivement l'explication généralement donnée jusqu'ici était en tous points erronée.

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