Ii'Alpigène (Alpigna) ou la Montagnarde
(Montanina).
Disons tout de suite que TAlpigène (née dans TApennin), ou la Montagnarde, qu'on prétend avoir été une des maîtresses de rAUighieri, n'est autre chose que le nom poétique donné par Dante à une chanson (canzone) élégiaque, qu'il a composée pendant son séjour dans les montagnes du Casentin. Dans cette élégie il est question d'une dame cruelle dont le poète implore la pitié. Mais, remarquons le bien, cette dame n'est pas une femme réelle, ni par conséquent une maîtresse de l'Allighieri; elle est, comme dit ailleurs ce poète, la plus belle et la plus illustre des filles de Rome , c'est dame Florence , la personnification de la ville natale de Dante , de Florence , ia colonie de Rome, laquelle le repousse de son sein, et le tient maintenant dans l'exil. Le but dans lequel cette élégie a été composée, a été évidemment de préparer à l'exilé le retour dans sa ville natale. Voici maintenant dans quelles circonstances cette canzone a été composée.
Dans l'année 4306, Dante, exilé depuis quatre ans, assista probablement en juin à l'assemblée des Gibelins et des Blancs à San Godenzo , dans la vallée Gasentine ; puis séjourna à Mugello, appartenant au domaine du comte Guido Salvatico, frère d'Alessandro da Romena. Le 27 août il était à Padoue, où il participa à un acte public^. Le 6 octobre il était dans la Lunisiane, à Mulazzo, dans un des châteaux de la famille des Malaspina. Il eut occasion de rendre service à cette famille, en négociant un traité de paix entre Antoine , évêque de Luni , d'un côté , et le margrave Franzeschino de Mulazzo et ses deux cousins Maroello (Marcello) et Gorradino de Villafranca, de
* Voy. Artaud, p. 187.
l'autre. MaroeUo Malaspma appartenait au parti des Noirs, qui, dominant à Florence, aTait condamné Dante à Texil, et il était ainsi en position d'intercéder, en Êiveur de cet exilé, auprès du gouvernement de Florence. H est probable que, pour se montrer reconnaissant du service que Dante venait de lui rendre en négociant la paix avec l'évéque de Luni, MaroeUo lui ait conseillé de composer quelque pièce de poésie pour fléchir la colère des Noirs, et qu'il lui ait promis de la transmettre, avec ses propres paroles d'intercession et de recommandation, au gouvernement de Florence. Quoi qu'il en soit de l'intervention de MaroeUo, l'afliure elle-même, pour réussir, devait se traiter secrètement. Dante, pour ne pas compromettre la réputation politique qu'avait son protecteur MaroeUo d'être attaché aux Noirs, en jouissant ouvertement de son hospitalité, ensuite pour ne pas avoir l'air de vouloir s'insinuer, à tout prix, dans la faveur des Noirs, quitta le château de Mulazzo et se rendit de nouveau dans la vallée supérieure de l'Amo, dans les montagnes du Gasentino, près des sources de cette rivière, au pied du Falterona.
Cest dans cette contrée montagneuse qu'il passa l'hiver de 1306 à 1307, soit auprès du comte Guido Salvatico, qui résidait au château de Prato Vecchio, soit auprès d'un autre seigneur, au château di Pordano, sur la rive gauche de l'Amo. C'est là, au pied de l'Apennin, que Dante composa l'élégie qui, dans sa pensée, devait amener sa réconciliation avec ses ennemis de Florence.
Voici maintenant d'abord la paraphrase et ensuite la traduction des différentes strophes de cette canzone :
Dante, personnifiant Florence, parle de sa viUe natale, qui l'a exilé, comme un amant parle de sa dame qui repousse son amour et lui fait éprouver les durs effets de sa cruauté. Il commence donc natureUement par s'adresser
au dieu Amour, non seulement parce que son amour méconnu pour Florence est le sujet de sa canzone, mais encore parce que les troubadours considéraient le dieu Amour comme le dieu de la poésie, qui leur inspirait ou enseignait non seulement le fond, mais aussi l'expression et la forme de leurs chansons. Aussi invoquaient ils le dieu Amour au même titre que les poètes de l'Antiquité invoquaient Apollon et les Muses. Voilà pourquoi Dante, dans la première strophe de sa canzone, invoquant le dieu Amour, le prie de lui inspirer les paroles qui conviennent pour exprimer, selon la vérité, sa triste situation. Il faut, dit il, que je fasse entendre convenablement mes plaintes, afin que le monde, connaissant mes vifs regrets, comprenne combien est grand mon amour pour Florence , et qu'il ait pitié de moi en me voyant tellement malheureux de mon exil que mon ancienne énergie morale m'a complètement abandonné. Mais pour que l'expression de mon chagrin ne reste pas au-dessous de la vérité, il faut que toi, dieu Amour! tu m'inspires- convenablement. En le faisant, tu diminueras un peu le mal que tu m'as fait : car c'est toi qui, en m'inspirant cette affection pour Florence, es proprement la cause de mes souffrances; c'est toi qui as voulu que je fusse ainsi anéanti par le chagrin ; et j'en suis content, puisque, voyant mon anéantissement, le monde du moins jugera combien j'aime Florence. Mais je ne pourrais inspirer au monde de la pitié pour moi , si je ne savais exprimer convenablement les sentiments qu'Amour m'a inspirés pour ma dame cruelle; et qui croira jamais que je sois tellement accablé par la douleur que me cause mon affection pour Florence , si le dieu Amour ne m'apprend pas à exprimer combien je souffre de mon exil? Cependant, tel est mon amour pour la cruelle, que je ne voudrais pas même lui causer un mo-
ment d'affliction, ni assombrir son beau visage par la pitié que je lui inspirerais. Fais donc, seigneur Amour! que lorsque je vais mourir de chagrin, ma plainte, que le monde entendra, ne puisse être entendue par Florence, ma dame cruelle ^.
Voici la traduction de cette première strophe :
Amour ! (puisqu'il faut bien que je me lamente, Afin que le monde m'entende
Et que je me montre dépouillé de toute mon énergie) Donne-moi la science de me lamenter comme je le voudrais, En sorte que, en s'épanchant, ma douleur Dispose mes paroles ainsi que je la sens.
C'est toi qui veux que je meure — et j'en suis content. Mais qui me plaindrait quand je ne saurais exprimer Ces sentiments que tu m'as inspirés ?
Qui croirait jamais que je fusse tellement accablé? Mais si tu m'apprends à dire combien je souffre, Fais, ô mon Seigneur ! qu'avant que je succombe, Elle, si cruelle envers moi, ne puisse l'entendre. Car si Elle apprenait ce que tu m'inspires dans mon cœur, La pitié rendrait son beau visage moins beau.
Dans la seconde strophe le poète exprime ces pensées :
Éloigné de ma dame Florence, je ne puis empêcher ni que son image ne se présente dans mon imagination , ni que ma pensée n'aille vers elle. Mon esprit, habile à se créer ainsi son propre tourment, me représente ma dame, tantôt avec sa beauté qui me cause de la joie , tantôt avec sa cruauté qui me cause du chagrin. Mon amour et mon chagrin deviennent tels qu'ils subjuguent ma raison; ils
^ Cette pensée de Dante, d'une délicatesse extrême, se retrouve aussi dans ces paroles de Shakespeare : Je vous aime tant, que je veux être oublié dans vos souvenirs, si en pensant à moi vous pouvez être malheureuse.
s'exhalent au dehors par des soupirs, et ils se trahissent par des larmes , qui punissent mes yeux par où ils ont péché. — Voici la traduction de cette seconde strophe :
Je ne puis empêcher ni qu'EUe ne se présente Dans mon imagination, Ni que ma pensée ne me mène vers Elle.
Mon esprit insensé, sMngéniant à se tourmenter, Ainsi qu'Elle est, belle et cruelle, Telle se la dépeint, se figurant ce qui le peine. Puis il la contemple, et quand il est tout plein Du grand désir dont Elle remplit par ses regards, Alors il s'irrite contre lui-même
Pour avoir allumé le feu où, malheureux, il se consume. Quel argument de raison pourrait m'apaiser.
Quand une telle tempête roule au dedans de moi? [dehors Mon angoisse^ ne tenant plus dans l'intérieur, s'exhale au Par ma bouche, si bien qu'on l'entende, Et qu'elle donne même aux yeux la punition qu'ils méritent.
Dans la troisième strophe le poète veut dire ceci :
Bien que j'exprime mon angoisse par mes soupirs et par mes larmes, l'image de Florence, de ma dame qui me tourmente, reste néanmoins dans mon imagination et domine ma volonté. Gomme éprise d'elle-même, mon imagination éprouve le besoin d'aller et de transporter, avec elle, ma pensée ^ de ces montagnes où je séjourne, là-bas dans la vallée, où se trouve Florence en réalité. Car ce qui s'aime et se ressemble , comme la pensée et la réalité, tient toujours à s'assembler. Je pense bien que si je puis me patienter, ma froide douleur ira sans doute finir, un jour, par la joie réchauffante, comme les neiges de l'hiver disparaissent au soleil du printemps. Mais je ne puis pas plus longtemps endurer mon chagrin : je me sens à bout de forces. Je fais comme quelqu'un qui, poussé sur une
pente rapide, par une force en dehors de sa volonté, court de ses propres pieds à Tabîme, où il va infailliblement périr. Arrivé près de cet abîme, j'entends le monde [dire autour de moi : c A Tinstant tu le verras mourir. :» Alors je me redresse pour voir qui je pourrais , dans ce danger suprême, appeler à mon secours. Au même instant, où j'ai perdu tout espoir, Famour que j'ai pour Florence me soutient; je me sens fortifié par les yeux mêmes qui m'ont injustement menacé de la mort ; Florence seule m'arrache à la perte que sa cruauté m'a préparée.
Voici la traduction de cette troisième strophe :
Son image douloureuse qui persiste En moi idctoriense et cruelle.
Et tyrannise ma faculté volontaire, Gomme éprise d'elle-même, me fait aller d'ici Là où elle est en réalité ,
Ainsi que le semblable aime courir après son semblable. Je sais que la neige enfin se fond au soleil ; Mais je n'en puis plus; je fais conmie celui Qui, ne se possédant plus lui-même, Court, de ses pieds, là où sa mort est certaine. Quand j'en approche, il me semble entendre dire Ces paroles : a Un moment, et tu le verras mourir, t Alors je me redresse pour voir à qui Je pourrais me recommander. A l'instant je suis guidé Par ces yeux qui, à grand tort, me préparent ma peile.
Dans la quatrième strophe, le poète dit ceci :
Quand je suis ainsi anéanti par la douleur, je ne puis plus même Texprimer : Amour seul, qui m'inspire l'affection pour Florence, peut le faire à ma place : car il persiste en moi malgré et pendant mon anéantissement, comme s'il voulait assister à mon agonie; et si ensuite la vie revient dans mon cœur, je ne sais et je ne me rappelle
plus tout ce que j'ai soufifert, puisque, dans ces moments de défaillance, la mémoire et la conscience ont quitté mon cœur en même temps que la vie. Quand , ensuite , je me relève et regarde la blessure qui m'a défait, j'ai de la peine à reprendre espoir et courage , et à ne plus éprouver les atteintes de la crainte. Mon visage pâle témoigne encore après de l'intensité du coup de foudre qui m'a frappé auparavant, tellement que si mon état si malheureux dans mon exil était changé par l'accueil souriant de Florence, mon visage resterait encore longtemps assombri, mon esprit ne pouvant pas de sitôt reprendre courage. Voici la traduction de cette quatrième strophe :
Ce que je deviens après être ainsi frappé, Amour î Tu sais le dire, non moi, Toi qui restes à me voir perdre la vie.
Et lorsqu'ensuite mon âme revient au cœur, L'ignorance et Toubli ont été Avec elle le temps qu'elle était partie.
Quand ensuite je me relève et regarde la blessure Qui m'a accablé, lorsque je fus frappé.
Je puis si peu me réconforter, Que je reste tout tremblant de peur, Et Dia face décolorée montre encore après Quelle fut cette foudre qui m'a atteint auparavant ; Tellement que si mon état était changé par un doux sourire, Longtemps encore elle resterait assombrie.
Mon esprit ne pouvant si tôt se rassurer.
Dans la cinquième strophe le poète dit : Les hauteurs dominent ordinairement sur les contrées basses ; cependant, Amour! bien que je me trouve actuellement sur les hauteurs de l'Apennin, tu continues à me soumettre à Florence, par l'affection que tu ne cesses de m'inspirer pour elle. Tu as, du reste, toujours régné sur moi par
Tamour que tu m'as donné pour cette vallée de l'Amo, sur le bord duquel se trouve Florence , qui renferme tout ce qui m'est le plus cher , et dans laquelle il me tarde de rentrer. Pourvu que je puisse être, là-bas, en elle, traitemoi comme tu voudras, que je doive y revivre par la vue heureuse de Florence bienveilîante, ou que je doive mou-r rir ici par le regard courroucé de ma dame cruelle, ou par cette lumière foudroyante dont les fulgurations menacent de m'ouvrir le chemin de la mort. 11 est vrai, hélas 1 làbas, à Florence, il n'y a pas de nobles dames, il n'y a pas d'hommes courtois qui prennent part aux malheurs de mon exil. Mais si Florence , ma mère et ma dame , ne se soucie pas de moi, de qui puis je espérer du secours? Malheureusement elle n'a pas d'affection pour moi; c'est que , Amour ! elle a quitté ta cour, où s'apprend la douceur et la bienveillance : elle s'est mise à couvert de tes traits enflammés. La Fierté a mis comme une cuirasse sur sa poitrine, de sorte qu'elle est à l'abri de toute influence de l'amoiir, et de toute atteinte de la pitié. Voici la traduction de la cinquième strophe :
Amour! ainsi au milieu des Alpes tu me tiens Asservi à cette vallée de ce fleuve,
Sur le bord duquel tu m'as toujours fait sentir ta puissance ! Traite-moi comme tu voudras, que je doive vivre ou mourir Par Teffet de cette splendeur dangereuse Dont les fulgurations m'ouvrent le chemin à la mort l Hélas ! là-bas je ne vois ni dames Ni hommes courtois qui prennent part à mon malheur. Si Elle ne se soucie de moi,
Jamais de quelqu'un d'autre je n'espère de secours. Mais de ta cour Elle se tient éloignée, Seigneur! et n'a pas à craindre les coups de tes flèches; Elle s'est fait de sa fierté un tel bouclier sur sa poitrine, Que tout trait tiré s'amortit sur Elle, De sorte qu'aucun n'atteint son cœur armé.
Dans la sixième et dernière strophe , qui renferme ce que les Italiens appellent le commiato (fr, congé; ail. Geleit)j Dante personnifie, selon l'usage des poètes lyriques, sa canzone et l'appelle la Montagnarde {montanina mia canzon), parce qu'il l'a composée lors de son séjour dans les montagnes. Il envoie cette fille de sa muse comme messagère à sa dame Florence , pour laquelle cetle élégie a été composée. Bien que son intention soit positivement que la canzone aille à Florence pour fléchir cette dame cruelle, le poète, se souvenant qu'il nous a dit dans la seconde strophe qu'il ne voudrait pas que Florence entendit ses plaintes, pour ne pas être affligée, ne donne pas directement ordre à la messagère d'y aller ; il lui dit discrète-ment: tu yerrdiS peut être Florence; et il appelle maintenant la dame Florence sa te'rre natale, prouvant ainsi que la dame cruelle dont il s'est plaint, dans l'élégie, n'est autre que la ville de Florence personnifiée. Il charge la messagère de dire à Florence que Dante, de guerre las, est bien disposé à faire la paix ; que dans les montagnes où il séjourne, le chagrin, qui le retient et l'enserre comme un lien, l'a tellement abattu, que si la république ne se hâte pas de le rappeler bientôt, il mourra avant d'avoir revu sa patrie.
Voici la traduction de la dernière strophe :
ma Glianson montagnarde ! tu t'en vas ; Tu verras peut-être Florence, ma terre natale, Qui m'exclut de son enceinte, Vide qu'elle est d'amour et dénuée de pitié.
Si tu y entres, va disant : « Désormais « Mon maître ne pourra plus vous faire la guerre. « Là, d'où je viens, un lien l'enserre « Tant que, quand votre cruauté fléchira, « Il n'y aura plus moyen de revenir ici. »
Telle est cette canzone dans laquelle les commentateurs ont cru trouver la preuve que, dans les montagnes du Casentin, Dante avait eu une maîtresse qu'ils ont appelée TAlpigène ou la Montagnarde. Encore dans l'édition des Poésies de Dante par Fraticelli, 4834, la canzone porte pour argument: duolsi délia rigidita d'una crudel donna (on s'y plaint de la rigueur d'une dame cruelle) sans qu'on ajoute que cette dame est la ville de Florence.
Après avoir composé cette élégie, l'AUighieri l'envoya, avec une lettré d'accompagnement, à Marcello. Comme il s'agissait de négocier une affaire politique, il importait qu'elle fût traitée d'une manière secrète. Quant à la canzone, cette précaution était inutile. Le messager indiscret qui l'aurait lue, l'aurait prise pour un chant de troubadour, pour une plainte adressée à quelque dame cruelle, puisque même des commentateurs érudits la prennent encore aujourd'hui pour telle, et Marcello, à qui cette poésie était adressée, ne pouvait se tromper sur l'explication qu'il fallait en donner. Mais quant à la lettre d'accompagnement, Dante dut la rédiger en style couvert (prov. dus), de manière à do.nner le change à ceux qui auraient eu l'indiscrétion de la lire avant qu'elle fût remise à Maroello. C'est pourquoi, tout d'abord, il désigna son affection pour Florence ou sa nostalgie sous l'image d'un amour, qu'il supposa avoir pour une dame qui est cruelle envers lui. Ensuite, depuis l'an 1300^ où il entra dans le priorat, jusqu'à la fin de l'année 1306 , date de la composition de sa canzone, Dante n'avait plus composé de chant lyrique amoureux dans le genre des poésies des troubadours; ce qu'il exprime en disant que depuis longtemps il avait renoncé aux dames et à leur louange. Pendant son séjour auprès de Maroello, dans cette année 1306, Dante avait reçu de sa famille à Florence les sept chants en vers
latins qu'il y avait laissés et qu'on avait retrouvés. Ce poëme commencé lui fît prendre la résolution de remanier ce sujet dans un nouveau poème composé en langue italienne. Il méditait donc à cette époque sa Comédie^ ou fit^ comme il dit dans sa lettre , des efforts de contempler les choses célestes et terrestres. En composant la canzone à l'adresse de Florence, il interrompit cette méditation de son poëme , et reprit pour un instant la forme du genre lyrique amoureux. Depuis son exil il avait ressenti plutôt de la haine que de l'amour pour Florence. Mais maintenant, après plusieurs essais infructueux de rentrer par la force dans sa patrie, après s'être séparé de ses compagnons d'infortune, pour former, à lui seul, son propre parti^ vivant d'ailleurs dans la solitude et dans la gêne, au château de Guido Salvatico, dans les montagnes du Casentin, il éprouva une forte nostalgie et comme un retour d'amour pour Florence, ce qu'il exprima en disant qu'il fut subjugué de nouveau par le dieu d'Amour, qui présenta à son imagination, comme dans une vision, une dame qu'il affectionnait malgré sa cruauté. On comprendra, d'après cela, les termes allégoriques qu'il choisit pour rédiger la, lettre d'accompagnement. Il exprime à Maroello, qu'il appelle son patron et son défenseur, sa reconnaissance pour l'hospitalité dont il avait joui, il n'y a pas longtemps, dans son château à Mulazzo, où il a été un objet d'admiration à cause de sa fermeté contre les fascinations des dames, c'est-à-dire en s'abstenant de composer des chants de troubadour. Mais à peine at il quitté ce château et est il arrivé aux sources de l'Arno, dans la solitude des montagnes du Gasentin, qu'il a eu, dit il, la vision d'une dame, dont l'amour le subjugue maintenant et le rend malheureux. «Ge tyran (Amour), continuet il dans la lettre, « semblable à un propriétaire exilé de sa patrie et rentrant.
a. après un long exil^ a détruit, chassé, et enchaîné tout ce « qui dans mon intérieur lui était contraire. Il détruisit, «dis je, la louable résolution en veriu de laquelle j'avais « renoncé aux dames et à leur louange , et il a banni vio- « lemment mes efforts continuels avec lesquels je contem- (( plais les choses célestes et terrestres — et enfin, pour « que mon âme ne s'insurge plus contre lui , il a subjugué « mon libre arbitre, à tel point qu'il a fallu me tourner « du côté, non où moi je voulais, mais où lui il voulait *.»
Il est évident que la dame dont il est parlé dans cette lettre d'accompagnement, est la même que celle dont il est question dans la canzone; c'est la dame Florence. Mais les erreurs aussi bien que les vérités s'engendrent et se soutiennent les unes les autres. Aussi ceux qui voient dans la dame de la canzone une dame véritable, une maîtresse de Dante, invoquent ils , comme un témoîgriage à l'appui de leur interprétation, la lettre où figure cette même dame qu'ils prennent également pour un personnage réel et une maîtresse de l'Allighieri, de sorte qu'ils sont entraînés par une première fausse interprétation à une seconde également fausse. Une fois engagés dans cette erreur, ces commentateurs se sont égarés au point de ne plus suivre le bon sens. En effet, comme dans la canzone Dante appelle sa chanson la montagnarde, ils ont induit de là, contrairement à toute logique, que cette maîtresse de Dante, comme ils l'appellent, était une montagnarde, et ils ont fait de ce nom commun un nom propre.' C'est ainsi qu'il est arrivé que déjà dans VOttimo Commenta , la Montagnarde est comptée au nombre des maîtresses de l'Allighieri. Il y avait vingt raisons psychologiques, historiques, et philologiques qui auraient dû combattre cette absurde in-
^ VaTUîs AUiyhieri epistolœ interpr. Pétri FreUiceUtf p. 187-190.
vention; une seule considération aurait dû suffire pour l'éloigner péremptoirement; la voici:
Dans l'année 4306, Dante exilé désirait ardemment son retour et attendait, avec impatience, le dénoûment des luttes politiques. Il avait donc, à cette époque, autre chose à faire que de déplorer la cruauté d'une msulresse s'il en avait une. Admettons même qu'il ait été subjugué, dans ces circonstances, par une passion, ce qui, vu la fragilité humaine, aurait pu arriver à Dante comme à tant d'autres hommes de cœur et d'esprit : mais alors il aurait du moins caché sa faiblesse, qui était pour le moins déplacée dans ces circonstances ; il n'aurait pas affiché sa malheureuse passion; il n'aurait pas songé à intéresser son patron Maroello à ses chagrins erotiques; il n'aurait pas été dénué de sens au point d'envoyer sa canzone à Florence et d'y faire naître, chez ses nombreux ennemis politiques, la joie maligne sur sa faiblesse ridicule et son manque complet de dignité morale.
Conclusion : Ni dans la «canzone, ni dans la lettre d'accompagnement, il n'y a trace d'une preuve concernant l'existence d'une maîtresse de Dante appelée VAlpigène ou la Montagnarde, Cette prétendue maîtresse est, comme les autres, une pure fiction , basée sur une interprétation erronée d'abord de la canzone composée par Dante pour demander son retour, et, ensuite, de la lettre d'accompagnement rédigée par lui pour transmettre cette canzone à Maroello, et pour le prier de l'appuyer auprès des Noirs, maîtres à Florence.