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Dante adolescent poète lyrique

Dante, enfant, trouva répandus en Italie et comme à la mode les sonnets et les canzones des troubadours provençaux ; il sera, lui aussi, poète lyrique, et imitera, comme tout le monde, la poésie provençale. Avant de transformer, quant au fond, cette poésie lyrique, il en reproduira d'abord fidèlement les caractères distinctifs. Il importe d'exposer ici brièvement quels ont été ces caractères , et comment ils se sont constitués tels dans la poésie provençale.

La population de la Provence s'élait formée d'éléments gaulois et gréco-latins, auxquels sont venus se joindre ensuite des éléments germaniques. La poésie des troubadours provençaux s'est donc également formée d'éléments appartenant à l'ancienne poésie lyrique gréco-latine et gauloise, et elle s'est modifiée, plus tard, sous l'influence des usages introduits par le système féodal germanique. En efi'et, la poésie erotique gréco-latine ayant chanté un amour qui n'était guère autre que sexuel, l'ancienne poésie provençale, suivant ces errements, continua sur ce ton quelque peu vulgaire dans les chansons appelées serenas (sérénades), aibas (aubades), baladas, carols, etc.

La poésie gauloise entra également dans cette voie, car les Gaulois, eux aussi, ne voyaient dans l'amour que la

passion sexuelle, au point que ceux qui, en Gaule, visaient à la perfection morale, tels que les druides et les druidesses, rejetaient Tamour comme quelque chose d'impur et vivaient dans le célibat. Plus tard encore, nous voyons dans les romans du cycle breton l'amour de Lancelot et de Ginevra, de Tristan et d'Isolde, etc., dépourvu de tout ce qui pouvait lui donner quelque relief moral ou idéal.

Les Germains, vainqueurs dans la Provence, sans être plus civilisés que les vaincus, y apportèrent, sinon des mœurs plus pures, du moins des dispositions plus respectueuses concernant la femme. Ce respect fut encore renchéri, dans les classes supérieures, par l'hommage qui, d'après le système féodal, était dû à la dame. En effet, d'après les usages féodaux, le chevalier vassal devait hommage, respect et amour, non seulement à son seigneur et maître, mais aussi à la femme de son seigneur, à sa maîtresse ou à sa dame (lat. domina, ital. donna, ail. Frau) dans le sens hiérarchique féodal du mot. La poésie qui, par sa nature, est appelée partout, comme la morale et la religion, à embellir, à idéaliser, et à sanctionner tous les rapports sociaux entre les hommes, dut prendre, dès lors aussi, pour sujet de ses chants d'amour, la dame, c'està-dire non plus la femme qui avait été l'objet de la poésie des Gréco-latins et des Gaulois, mais la maîtresse (domina) qui, en vertu de la hiérarchie sociale, avait droit à l'hommage, au dévouement, à l'amour de tout galant homme. Gomme la galanterie (vieux français domnoy, prov. domneiy ail. Fratiendienst), d'après son origine et son principe, excluaittôute passion amoureuse, et était un hommage rendu à la dame, pour ses qualités, soit supposées, soit réelles, on comprend qu'elle se conciliait parfaitement bien avec le respect des droits exclusifs et inviolables du

mari, et qu'elle pouvait être franchement avouée et librement exprimée dans les chants des troubadours. On comprend aussi que la galanterie et même le sigisbéat ont pu s'établir et se maintenir dans les mœurs des peuples méridionaux, bien que ceux-ci soient très jaloux par tempe* rament et très chatouilleux au sujet de l'honneur conjugal. Cependant, il faut en convenir, la galanterie est rarement pratiquée dans la pureté de son principe, et elle se trouve placée encore aujourd'hui sur une pente dangereuse où rhommage respectueux dû à la dame court sans cesse risque de tourner en une passion erotique s'adressant à la femme. Aussi est il arrivé que, dans les mœurs de la société et dans la poésie galante, l'amour sexuel s'est souvent déguisé sous les formes mensongères de la galanterie permise ; et c'est pourquoi l'on est en droit de porter, sur la poésie des troubadours, deux jugements diamétralement opposés l'un à l'autre, selon qu'il s'agit de chants d'amour, qui respirent ce que la galanterie a de légitime et d'idéal, ou qu'il s'agit de poésies qui cachent mal une passion impure et adultère.

La poésie galante des troubadours provençaux fut imitée en Italie, et y devint tellement à la mode qu'elle y fut cultivée, non seulement par des poètes de profession, mais encore par tous les jeunes gens qui avaient reçu une éducation quelque peu littéraire. Il y avait même des enfants qui , sans arrière-pensée amoureuse , suivaient l'exemple général et chantaient leur petite maîtresse dans des phrases stéréotypées et dans un style traditionnel. De ce nombre fut aussi Dante, qui^ à l'âge de 10 ans, ayant vu une enfant plus jeune que lui d'un an, Béatrice, la fille de Folco Portinari, la prit pour sa dame, et plus tard encore, adolescent et jeune homme, fit d'elle l'objet de ses hommages poétiques, dans ses sonnets et dans ses can-

zones. Cet amour de Dante pour Béatrice n'avait rien de la passion erotique allumée quelquefois, dans les sens, par l'ardeur de la jeunesse ; c'était un véritable amour d'adolescent, c'est-à-dire une affection pure et virginale, où les sens sont comprimés par le respect qu'inspire la jeune fille aimée au jeune homme, qui adore en elle le type de la beauté et de la vertu, ou le symbole vivant de ce qu'il considère comme noble et divin. Aussi si l'on jugeait les sonnets et les canzones de Dante, jeune homme, du point de vue de la poésie amoureuse ordinaire, trouverait on sans doute l'expression de son amour, sinon fausse et froide, du moins trop raisonnée et presque prosaïque. Mais si l'on envisage ces poésies comme exprimant un amour idéal, on avouera qu'elles sont charmantes de candeur et de grâce, et par conséquent pleines de poésie et d'édification morale. Il est vrai que l'amour, tel qu'il est exprimé dans les poésies lyriques de Dante, n'était déjà plus l'amour galant tel qu'il a été chanté par les troubadours ; c'était un sentiment respectueux plus quintessencié. En effet, inspiré d'un côté par la philosophie de Platon, de l'autre par l'amour mystique d'un Saint-François d'Assisi et par le culte religieux de la sainte Vierge, Dante avait conçu ce qu'il appela Y intellect de V amour {intelletto d'amore), qui , selon lui, était synonyme de véritable amour. Il fonda, avec quelques jeunes gens de ses amis, la confrérie des Fidèles d'Amour {Fedeli d'Am^ore), lesquels faisaient vœu d'être fidèles à l'amour des choses divines, dont les nobles dames chantées dans leurs poésies étaient pour eux les symboles ou reflets terrestres et visibles. Dès lors Dante voyait dans Béatrice l'objet de son amour métaphysique, le symbole adorable des vérités et des saintetés du christianisme ; elle devint pour lui, comme il s'exprime, un reflet de la très sainte Trinité, la personnifica-

— lotion du génie chrétien, donnant à ses amants, comme l'indique son nom de Béatrice (Béatifiante), le bonheur dans ce monde et la béatitude éternelle.

On comprend d'après cela que, lorsque Béatrice, mariée depuis trois ans à Simone de' Bardi, mourut en 1290, Dante, qui l'avait aimée en Fidèle d'Amour, ne la pleura pas^ dans ses élégies, avec les accents douloureux d'un amant au désespoir ; il y déplora seulement que le monde chrétien ait perdu en elle sa lumière et sa gloire. Après la mort de Béatrice, Dante s'étant adonné à la philosophie, il ne crut pas déroger au culte de son ancienne maîtresse en chantant dans une série de poésies philosophiques les beautés et les vertus morales. Mais plus tard, vers 1295, sentant que les beautés et les vertus chrétiennes qu'il avait chantées dans la personne de Béatrice lui avaient donné une béatitude supérieure à celle de la philosophie, il abandonna les poésies philosophiques pour revenir à la glorification de Béatrice.

Dès lors il se proposa de composer un poème où il chanterait Béatrice d'une manière encore plus digne d'elle qu'il ne l'avait fait antérieurement dans ses poésies lyriques, et où il la représenterait directement comme le génie de la béatitude. Ce projet fut le premier germe d'où sortit la conception primitive d'un poème didactique latin, qui, remanié plus tard en langue italienne, devint enfin la Comédie.

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