Dante conçoit son premier poème didactique
latin.
Gomment Dante arrivât il à concevoir l'idée d'un poème didactique devant célébrer Béatrice transfigurée, après sa mort, en Génie du christianisme?
Depuis l'âge de 16 ans, il avait commencé, à Florence,
de sérieuses études de théologie et de philosophie, de jurisprudence et d'histoire, de médecine et de sciences physiques, et il les avait continuées et achevées, plus tard, à Bologne et à Paris. De plus, un de ses maîtres , Brunetto Latiniy avait composé deux poèmes didactiques : Le petit Trésor (Tesoretto) en langue italienne, et le Trésor en langue d'oïl. Dans ces [poèmes ce savant avait déposé les trésors de la science encyclopédique de son temps, revêtue des formes de la poésie allégorique, à la mode au Moyen âge. Dante, guidé par l'exemple de son maître, conçut également le plan d'un poème didactique encyclopédique; il s'y proposa de prouver que toutes les parties de la science universelle rendent hommage au christianisme béatifiant, dont le génie s'était révélé à lui dans Béatrice, qu'il allait maintenant célébrer sur un ton plus élevé qu'il ne l'avait pu faire jusqu'ici dans ses poésies lyriques. Ce poème projeté par Dante fut conçu par lui uniquement dans le but d'enseigner ou d'exposer les vérités de la théologie , ,de la philosophie, et de la science, sanctionnées par le génie du christianisme ; il voulait exposer ces vérités d'une manière théorique plutôt que pratique, et sans viser directement et spécialement l'état social, moral, politique, et religieux de Florence, de l'Italie et de la Chrétienté. Aussi, destinant ce poème plutôt aux savants qu'au peuple, entreprit il de le composer en langue latine. Il avait composé, avant 1300, sept chants de ce poème didactique latin. Les circonstances politiques qui vinrent affliger la vie de Dante, interrompirent cette composition, qu'il ne crut plus devoir achever plus tard, et dont il ne nous reste plus aujourd'hui que la première strophe hexamétrique.
Dante, tourmenté comme patriote par les déchirements de sa patrie, avait cherché un remède à cette anarchie
sociale et morale, et il s'était formé, d'après ses études, une dactrine politique, une espèce de docirinarisme^ dans l'application duquel il espérait trouver le moyen de guérir la plaie politique et religieuse de son malheureux pays. Comme philosophe, il croyait que le mal dans l'État et dans l'Église provenait du mauvais gouvernement séculier et spirituel, ou de la mauvaise direction donnée d'en haut. Comme sujet et comme chrétien, il était persuadé que si le pape et Tempereur, qui, selon lui, étaient, l'un et l'autre, d'institution providentielle, remplissaient chacun son devoir, les partis qui déchiraient l'Italie, et qui, selon lui, étaient la cause principale des malheurs publics, seraient anéantis, du moins contenus, d'un côté par l'ascendant du pouvoir spirituel, et de l'autre par la force l^itime du glaive temporel. Comme politique enfin, il était persuadé que les partis, qui s'entredéchiraient en Italie, provenaient d'abord de ce que la France, pour amoindrir l'Empereur, fomentait dans la Presqu'île des dissensions politiques : ensuite de ce que le chef du Saint- Empire romain germanique négligeait de maintenir son autorité sacrée, et abandonnait lâchement ses véritables amis, les partisans de l'ordre et des franchises municipales; enfin de ce que le pape, au lieu d'être le guide spirituel et le pacificateur des peuples, intriguait avec tous les partis, pour usurper l'autorité temporelle. Ayant ces convictions, Dante ne pouvait être d'aucun des partis qui se combattaient, de son temps, en Italie; il n'appartenait ni au parti guelfe, ni au parti gibelin, ni au parti français, ni au parti romain.
Entré, en 1300, dans le priorat, la plus haute charge politique de la république de Florence, Dante fit la guerre, non seulement au parti français et au parti romain, mais surtout au nouveau parti municipal, qui s'était constitué
et divisé comme parti de l'ancienne noblesse urbaine (les Noirs), et comme parti de la nouvelle noblesse campagnarde (les Blancs). Au lieu de pratiquer une politique habile, mais perfide, en tâchant d'anéantir les partis Tun par l'autre, il s'attaqua franchement et ouvertement à tous à la fois, de sorte qu'il eut tous pour ennemis et aucun d'eux pour allié. Dante dut succomber en peu de temps sous les coups de ses adversaires coalisés. Pour l'éloigner de Florence, les Noirs et les Blancs lui firent donner la mission d'aller traiter avec le pape pour la pacification ; mais à Rome le pape conspirait avec la France contre l'Empereur; de sorte que l'envoyé florentin y fut retenu, sous de vains prétextes, jusqu'à ce que Charles de Valois, le frère du roi Philippe le Bel, fût entré, à la suite d'intrigues et de trahisons, dans Florence. Alors le parti vainqueur fit accuser de baraterie Dante absent pour le service de la république ; ses biens furent confisqués, luimême condamné à l'exil et menacé du dernier supplice s'il revenait à Florence. Dante ne revit dès lors plus sa ville natale; il resta exilé de Florence, mais ne quitta pas l'Italie, jusqu'à sa mort, qui le délivra de ses misères en 1321. Sa défaite et sa chute si promptes et amenées par des trahisons si odieuses redoublèrent dans l'âme de Dante sa haine contre les différents partis qu'il s'était proposé, dans son priorat, de combattre et d'anéantir. Mais cette juste haine s'affaiblit avec le temps par l'effet et sous la pression des malheurs qu'il eut à endurer ; elle se modéra du moins au point que dans son nouveau poème la Comédie, qu'il composa dans son exil, il n'attaqua aucun de ses ennemis personnels, et qu'il n'a eu des paroles quelque peu dures que contre ceux de ses adversaires qui représentaient les partis dont l'égoïsme et la trahison avaient sacrifié les intérêts sacrés de la patrie et de la relijçion.
Les défaites politiques suivies de malheurs font rentrer naturellement en eux-mêmes ceux qui les ont éprouvées, et les portent à examiner dans leur conscience si la cause pour laquelle ils souffrent est réellement celle de la vérité et de la justice, ou bien le parti d'un esprit égaré ou d'un cœur égoïste. Cet examen de conscience détruit nécessairement tout ce qu'il peut y avoir d'illusoire ou de mensonger en nous; car nul ne voudra, par entêtement ou de gaîté de cœur, sacrifier sa personne ou sa fortune à une erreur qu'il aura reconnue. Mais si, dans cet examen suprême, ces convictions , qu'elles soient justes ou erronées , se maintiennent, alors elles se changent en cette foi inébranlable qui fait, dans i'histoire, les héros et les martyrs. Dante étant tombé dans le malheur, se livra à la réflexion, dont l'exil lui fournit abondamment l'occasion et le loisir. Il se demanda si ses convictions politiques, si différentes de la politique vulgaire de ses adversaires, méritaient qu'il en devînt le martyr. Il se mit de nouveau à étudier toutes les grandes questions concernant le salut de l'individu et des peuples, et s'étant raffermi dans sa conviction que le malheur social et moral de sa patrie provenait de ce que le monde, à commencer par le pape et par l'empereur, n'observait pas les principes de l'Évangile, il reprit, avec une nouvelle ardeur, la résolution de prêcher la véritable foi au- monde égaré et corrompu. Ayant reçu de Florence, vers 1306, les sept chants de son poème latin resté inachevé, il reprit la composition de ce poème, qui devait être la glorification de Béatrice ou du génie béatifiant du christianisme; mais il la reprit, cette fois-ci, non comme antérieurement, au point de vue purement théorique, soit théologique, soit philosophique, mais au point de vue de la science sociale, morale, intellectuelle, et politique sanctionnée par l'Évangile. Il résolut donc de composer un
nouveau poème didactique devant enseigner les vrais principes de la morale individuelle, de la morale sociale, et de la morale universelle , qui produisent le salut des hommes dans cette vie et la béatitude dans la vie à venir. En agrandissant ainsi le plan de son poème latin, il se proposa d'en faire une plus haute glorification de Béatrice comme Génie du christianisme. Voulant s'adresser non plus aux seuls savants, mais à tout le monde, il abandonna l'achèvement de son poème latin commencé, et composa un nouveau poème didactique en langue vulgaire.