‹ DantonChapitre 10 sur 208 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

une scène assez curieuse au district des Cordeliers, où l'arrivée de Lafayette déjoua, dans les premiers temps de la révolution, le projet qu'il avait déjà déjoué plusieurs fois, de donner à M. d'Orléans la garde de Louis XVI. Lorsque M. d'Orléans passa en Angleterre, Danton se lia avec MM. de Lameth, directeurs du club jacobin, et toutes leurs mesures furent concertées entre eux. Cela ne l'empêcha pas de recevoir dans la suite des sommes d'argent considérables que le roi lui fit donner pour endormir sa rage et ne l'empêcha pas non plus de conserver des liaisons avec le parti d'Orléans. Anssi se déclara-t-il au 21 juin 1791 contre le roi, quoique MM. de Lamelh se fussent déclarés pour lui. Mais après l'acceptation de la Constitution, il continua de recevoir de l'argent du roi, devint aux Jacobins l'espion et l'agent du gouvernement en continuant de faire le démagogue Probablement son arrière-pensée depuis le 10 août, fut de servir la faction d'Orléans avec laquelle il avait conservé d'intimes rapports ; cependant il eut aussi quelque velléité de rétablir le roi. Il était évidemment dans la conspiration de Dumouriez ; mais il est bien sûr que sa première et principale affection a toujours été orléaniste; ce qu'il voulait le moins -c'était la république. {Mémoires de Lafayette, t. IV, p. 139.)

Voici comme au deuxième volume de ses Mémoires p. 272, Lafayette raconte la scène dont il vient de parler : « Une autre fois, en passant à cheval près du district des Cordeliers, Lafayette fut invité à s'y rendre. L'assemblée était nombreuse, une partie de la salle pleine de gardes françaises. Après les applaudissements ordinaires, le fameux Danton, président et orateur du jour, informa Lafayette que, pour récompenser le patriotisme des braves gardes françaises, le district avait arrêté de demander qu'on rétablit les régiments dans leur ancien état, et qu'on en donna le commandement au premier prince du sang, le duc d'Orléans. On ne doutait pas, disait-il, de l'assentiment du commandant général à un projet si patriotique. Le tout accompagné des compliments du président et des acclamations de l'assemblée. »

Les imputations des Girondins Louvet et Barbaroux n'ajoutent rien à celles de Lafayette, nous ne les citons que pour en convaincre le lecteur.

A l'égard de la guerre, quatre factions divisaient alors l'État. Celle des Feuillants à la tête desquels était Lafayette Celle des Cordeliers, travaillant à renverser Louis XVI, pour placer sur son trône Philippe d'Orléans. Les chefs évidents de celle-là étaient Danton et Robespierre; le chef secret Marat. Observez que Robespierre et Danton avaient le mutuel désir, également dissimulé, de se supplanter quelque jour; celui-ci comptant bien

dominer tout à la fois le conseil de régence, dont Philippe n'eut jamais été que le maître apparent ; celui-là se flattant de parvenir à la dictature, après avoir triomphé de tousses rivaux. (Mémoires de J.-B. Louvet. Paris, 1821, in-18, page 20).

Nous ne pouvions, sans souffrir; assister aux séances du corps législatif

et des Jacobins Ici on ne discutait plus, on s'agitait tumultueusement, on

n'agissait que pour mal faire. Ce n'était plus cette société, célèbre d'abord par de grands talents, et, après la fameuse scission, par sa constance. Livrée alors aux Cordeliers que Danton y avait jetés, énergumènes sans moyens, vendus à d'Orléans, prêts à se vendre encore. (Mémoires de Barbaroux. — Collection Berville et Barrière, page 30.)

Madame Roland elle-même n'est pas mieux informée; la citation qui suit fait suite à celle que nous avons déjà produite : « J'aurais montré Danton naissant à la section qu'on appelait alors district, et s'y faisant remarquer par la force de ses poumons; grand sectateur des d'Orléans, acquérant une sorte d'aisance dans le cours de cette année, sans qu'on vit de travail qui dut la procurer, et une petite célébrité par des excès que Lafayette voulait punir, mais dont il sut se prévaloir avec art en se faisant protéger par la section qu'il avait rendue turbulente. » {Appel à l'impartiale postérité, page 60, l re partie).

Nous pourrions ajouter vingt autres citations tirées d'autant de mémoires, elles se résument toutes dans la même allégation, sans plus de faits à l'appui. Lafayette étant le plus explicite, c'est à lui que nous répondrons.

Ce qui ressort tout d'abord de cet acte d'accusation du général, c'est le vague des assertions. Le démagogue, assure Lafayette, se vendit successivement à d'Orléans et à Louis XVI; puis à plusieurs reprises, et selon les circonstances, il abandonna l'un pour servir l'autre. Ici se présente naturellement une objection : ce double rôle ne tarda pas sans doute à être connu des acheteurs, car ils ont coutume d'exiger des preuves ostensibles de service et ils ne manquent pas d'espions; or, comment le connaissant, comment sûrs de la perfidie de l'acteur , persistent-ils à lui accorder leur confiance, à le payer de nouveau ? Comment, par exemple, le roi après l'affaire du 21 juin, essaya-t-il de gagner une seconde fois à sa cause, un homme qui venait de le trahir si ouvertement? Cela ne tombe pas sous le sens.

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