CHAPITRE PR
3ETM
Et pour nous en tenir dans ce chapitre à d'Orléans (plus tard nous reviendrons sur la cour), son avarice est assez connue, il ne devait se dessaisir de son or qu'à bon escient, si tant est qu'il en ait donné.
Est-ce trop exiger de l'accusateur que de lui demander des preuves, plus positives que de simples allégations? S'il n'est pas besoin de preuves ne peut-on pas accuser tout le monde? Et Lafayette veut-il que nous acceptions comme vrai tout ce qu'on a dit de lui-même? — Mais, répondra-t-il, a-t-on jamais la preuve notariée d'une trahison ? — C'est vrai, mais au moins faut-il produire des faits d'après lesquels on puisse juger par induction. Et puisque le général n'a pas cru nécessaire de donner des témoignages à charge, qu'on nous permette de développer quelques-unes des raisons tirées des circonstances mêmes, qui tendent à démontrer que Danton n'a pu être vendu à d'Orléans.
Chacun sait que Laclos était le secrétaire du duc, son chargé d'affaires, son affidé si l'on veut ; on n'a pas oublié qu'il rédigeait le journal des Amis de la Constitution (des Jacobins). Il était impossible dès lors qu'il ignorât la complicité de Danton, puisqu'il était le recruteur du prince; dès lors la feuille orléaniste ne devait pas tarir sur les éloges donnés au président des Gordeliers; l'exalter outre mesure c'était servir le parti, encourager la trahison. Eh bien, le croirait-on? Il n'est pas une seule fois question de Danton dans les trois volumes pendant près d'un an ; nous ne nous rappelons pas qu'un seul des arrêtés du fameux district soit consigné dans le journal des Amis de la Constitution ; il y a plus, pendant que Robespierre et tant d'autres patriotes ardents font partie de la société, Danton n'est pas admis parmi les membres, lui si renommé déjà pour son éloquence révolutionnaire? Singulier complice dont on étouffe l'influence irrésistible dans la conspiration du silence !
Madame de Genlis dans ses dix volumes de mémoires écrits pendant son émigration et parus en 1825, madame de Genlis si amoureuse des anecdotes piquantes quand il s'agit du parti jacobin, ne parle pas une seule fois de Danton. Craint-elle de compromettre son prince? Mais les moyens adroits de tuer un ennemi ne manque jamais, quand on a tant d'esprit.
Ce n'est pas tout : « il eut bien plus, dit le général, la confiance du parti que Robespierre. » Donc Maximilien était aussi orléaniste. Mais ce fait est inadmissible, et la preuve c'est qu'en 94, lors du procès de Danton, Robespierre, par l'organe de Saint-Just, accusera Danton d'avoir été vendu à d'Orléans, ce qu'il n'aurait osé faire évidemment si naguère lui-même avait été complice. Donc si M. Lafayette a été trompé sur la participation de Robespierre au complot du prince; mais s'il a été trompé par rapport à Maximilien, qui m'assure qu'il ne l'ait pas été aussi par rapport à Danton?
Et puis qu'est-ce qu'une accusation formulée ainsi : « Probablement son arrière-pensée depuis le 10 août, fut de servir la faction d'Orléans. » Qui ne condamnerait-on pas au moyen deprobablement? Mais à partir du 10 août le traître ne sert plus qu'en pensée celui qui l'a si bien payé. En effet, je ne sache pas qu'aux moments de l'incarcération, du jugemeut et enfin du supplice du duc, Danton ait fait aucun effort direct ou indirect pour le sauver. Et le duc ne se venge pas par une dénonciation, quand c'était si facile? Et les amis du prince ne le vengent pas plus tard, dans les mémoires qu'ils ont laissés, de cette perfidie? En vérité c'est supposer à d'Orléans une grandeur d'âme que l'histoire ne reconnaît guère, c'est supposer à ses amis trop d'ingratitude. J'aime mieux croire que les pièces probantes manquaient absolument aux uns et aux autres ; or, comme je ne puis juger que sur des pièces, celles-ci manquant, je dois abandonner l'accusation.
Le 12 avril 93 Danton dira à la tribune en parlant du duc : « le vrai coupable, c'est d'Orléans. Pourquoi n'est-il pas déjà traduit au tribunal révolutionnaire, au lieu d'être confondu
avec les femmes de sa famille? Je demande que le tribunal
soit tenu d'envoyer à la Convention copie exacte de la procédure qui sera faite dans l'affaire d'Orléans afin que la Convention puisse connaître ceux de ses membres qui ont pu y tremper. » Donc Danton provoque le duc, le force à la dénonciation, si preuves il y a. Et le duc ne dit rien contre Danton. Est-il une preuve plus évidente de la non culpabilité de l'inculpé?
Si Lafayette n'est pas le seul qui ait porté cette accusation; si bien d'autres l'ont fait sans plus de preuves; nous avons dû