CHAPITRE V
demande que dans toute la République un citoyen ait une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal extraordinaire soit mis en activité. Je demande que la Convention déclare au peuple français, à l'Europe, à l'univers qu'elle est un corps révolutionnaire; qu'elle est résolue de maintenir la liberté, d'étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie.
Montrez-vous révolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la liberté n'est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes, doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur. Sans doute nous avons eu des revers ; mais si au mois de septembre on vous eut dit : « la tête du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi sera chassé du territoire de la République; 100,000 hommes seront à Mayence; nous aurons une armécà Tournai,» vous eussiez vu la liberté triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons perdu un temps précieux. I) faut le réparer. On a cru que la révolution était faite. On a crié aux factieux. Eh bien, ce sont ces factieux qui tombent sous le poignard des assassins.
Et toi, Pelletier, quand tu périssais victime de ta haine pour les tyrans, on criait aussi que tu étais un factieux ! il faut sortir de cette léthargie politique. Marseille sait déjà que Paris n'a jamais voulu opprimer la République, n'a jamais voulu que la liberté. Marseille s'est déclarée la montagne de la République. Elle se gonflera cette montagne, elle roulera les rochers de la liberté, et les ennemis de la liberté seront écrasés. (On applaudit.) Je ne veux pas rappeler de filchcux débats. Je neveux pas faire l'historique des haines dirigées contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot.
Je vous dirai que Roland écrivait à Dumouriez (et c'est ce général qui nous a montré la lettre à Lacroix et à moi) : « il faut vous liguer avec nous pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton. » (On murmure.) Jugez si une imagination frappée au point de tracer de pareils tableaux, a dû avoir une grande influence sur toute la République. Mais tirons le rideau sur le passé. 11 faut nous réunir. C'est cette réunion qui devrait établir la liberté d'un pôle à l'autre, aux deux tropiques, et sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades particulières. Quant à moi je fais serment de mourir pour défendre mon plus cruel ennemi. Jedcmandequcce sentiment sacré enflamme toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de votre ignorance, si vous ne sauvez la République. La République, elle est immortelle ! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progrès , il pourrai! prendre encore quelques-unes de nos places; mais il s'y consumerait luimême. Que nos échecs tournent à notre avantage ! que le Français , en touchant la terre de son pays, comme le géant de la fable, reprenne de nouvelles forces. (On applaudit.)
J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi , sur ce que la nécessité vous commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son cœur une étincelle de liberté, ne s'éloigne pas du peuple. Nous ne sommes pas ses pères, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et ses ressources, disons-lui qu'il sera inviolable, s'il veut être uni. Qu'on se rappelle l'époque
mémorable et terrible du mois d'août. Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses murs. J'ai , moi , car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amené le conseil exécutif à se réunir à la mairie avec tous les magistrats du peuple. Le peuple vit notre réunion, il la seconda, et l'ennemi a été vaincu. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, si on y assiste, malgré ce qui peut y avoir en elles de défectueux, car il n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force, redeviendra victorieuse, el bientôt les despotes se repentiront de ces triomphes éphémères qui n'auront été que plus funestes pour eux. (Les propositions de Danton sont décrétées à l'unanimité.)
(Moniteur du 28 mars 93.)
Dans un an, à pareil jour, Danton sera arrêté, puis jugé, condamné, sans qu'on lui ait laissé le droit de se défendre; que le discours suivant nous rappelle qu'il pouvait revendiquer pour lui un droit qu'il avait respecté chez les autres.
Le lieutenant-général Lanoue, est traduit à la barre de l'Assemblée pour rendre compte de sa conduite, pour dire pourquoi et par quels ordres ses cantonnements étaient repartis de telle manière que sa ligne occupait 14 lieues de terrain.
Julien demande que son aide de camp, qui esta la barre aussi, soit tenu de se retirer pendant les explications que le lieutenant-général va donner.
Danton. — L'Assemblée doit être froide. Le citoyen qui est à la barre, n'est point décrété d'accusation; il a le droit de se faire dire, par ceux qui commandaient avec lui, ce qu'il a pu oublier, et ce qu'il croit propre à établir sa justification. (Murmures de l'extrémité.) Je serai inexorable envers tous les ennemis de la patrie ; mais je serai impassible lorsqu'il s'agira de remplir les fonctions sacrées de juge.
Quand même le citoyen qui est a la barre serait décrété d'accusation, il aurait encore le droit d'avoir un conseil. J'observe d'ailleurs que ce n'est point ici un interrogatoire judiciaire, que tout doit porter sur les faits, et que les réponses du général ne peuvent rien changer, s'il est coupable. Ainsi je vous invite, citoyens, à ne pas montrer cette envie de trouver sans cesse des coupables. (Appiaudissements.) Je demande que l'Assemblée conserve son immobilité, qu'elle entende froidement, et qu'on n'interrompe pas; et encore une fois tout accusé a le droit, et surtout en opération militaire où les événements se succèdent si rapidement, de se faire assister par celui qui a été le compagnon de ses armes. Je demande l'ordre du jour sur la proposition de Julien.
La proposition de Danton est adoptée.
Le président annonçant qu'il a épuisé la série des questions à faire à l'inculpé, Danton reprend la parole: