CHAPITRE V
Ces questions sont insuffisantes; il faut que les comités fassent un rapport de l'ensemble de cette affaire, qu'ils proposent une série de questions, qu'elles soient discutées dans l'Assemblée, et ensuite on les présentera à l'accusé. Je demande donc que le général Lanoue se retire.
La proposition est décrétée.
[Moniteur du 30 mars 93.)
Mais avant d'arriver à l'épouvantable catastrophe de germinal, il nous faut suivre ligne à ligne un récit plus répugnant encore, je veux dire celui de toutes les odieuses accusations que peut imaginer l'envie, quand elle s'acharne à un homme vraiment supérieur.
Si l'on hésitait à croire que les ennemis de Danton travaillassent à soulever le peuple même contre lui, le petit fait suivant ne permettrait plus le doute.
Un grand nombre de fédérés parcouraient le soir les rues de Paris en chantant ce refrain :
La tête de Marat, Robespierre et Danton, Et de tous ceux qui les défendront.
[Les deux amis de la liberté, tome IX, 3* partie, 1" époque.)
N'oublions pas que les deux amis de la liberté en étaient encore, à l'époque dont nous nous occupons, au libéralisme de 1789; que nous importe que les rédacteurs aient changé, le livre n'en est pas moins suspect.
Tous les historiens ont raconté les faits relatifs à l'expédition de Dumouriez en Hollande et à la manière dont il reçut les envoyés de la Convention ; on sait aussi les circonstances de sa lâche désertion. Au moment où Danton partait de Paris (18 mars), le général perdait la bataille de Nerwinde contre le prince de Cobourg; il rencontra les commissaires qui venaient l'engager à rétracter sa lettre du 12; sur leur injonction, il consent a écrire à l'Assemblée « qu'il la priait d'attendre qu'il pût s'expliquer. »
Danton revenait avec la réponse (29 mars) et, pendant ce temps, Dumouriez négociait avec les Autrichiens, faisait arrêter les quatre autres commissaires de la Convention, trahissait son pays.
Toutes ces circonstances étaient connues quand arriva Danton.
202 DANTON (l"9ô) .
Qu'on juge de la joie secrète de ses ennemis. Évidemment, se disaient-ils, il est le complice de Dumouriez; n'a-t-il pas demandé à être envoyé près du traître? N'a-t-il pas demandé qu'on cachât à l'Assemblée la fameuse lettre du général? Ne l'a-t-on pas vu avec Dumouriez quand celui-ci vint à Paris après Valmy? Enfin n'est-il pas de la dernière évidence qu'il s'est gorgé d'or dans ses missions, qu'il ne demande plus qu'à jouir tranquillement du fruit de ses rapines, de sa vénalité? Dumouriez voulait mettre sur le trône, le petit Égalité, Danton était de connivence; c'est un Monk et rien de plus.
Voilà ce qu'on répétait de tous côtés quand revint le Montagnard. Voilà tous les chefs d'accusation auxquels il va avoir à répondre, car l'attaque ne se fera pas attendre, dès demain même le jugement va commencer. Les plus patriotes étaient ébranlés. Il faut être plus que patriote pour soutenir un homme en danger de perdre sa réputation politique.
Il n'est pas hors de propos de citer avant tout ce que dit Dumouriez lui-même de son entrevue avec Lacroix et Danton à Louvain , afin qu'on ne nous accuse pas de distraire les pièces.
Le général vit arriver les commissaires Lacroix et Danton qu'il renvoya à Louvain où il arriva le soir. Ils paraissaient très affectés de la perte de la bataille, et surtout du débandement de l'armée, ayant rencontré à Bruxelles et tout le long de la roule, des corps entiers de déserteurs. Mais ils Tétaient bien plus de la commission qu'ils avaient , disaient-ils, d'engager le général à se rétracter de sa lettre du 12, qui avait occasionné un grand déchaînement contre lui dans la Convention, à cause de sa trop franche véracité. 11 leur déclara qu'il n'avait mandé que ce qu'il pensait ; que les désastres dont ils étaient témoins étaient une conséquence des maux qu'il avait prévus, et auxquels il avait voulu remédier autant qu'il le pouvait, surtout en faisant cesser la tyrannie et l'injustice dans la Belgique; que la nécessité où il allait se trouver de se retirer d'un pays où il n'avait aucun moyen de défense, devait leur faire sentir combien étaient sages les ordonnances qu'il avait rendues, et contre lesquelles la Convention n'était prévenue , que parce qu'elle était mal instruite et trompée, que ces ordonnances avaient désarmé les paysans, et nous avait ramené la bonne volonté du peuple; qu'ainsi elles allaient être le salut de l'armée qui, désorganisée, battue, plus rebutée encore qu'effrayée, était hors d'état de se défendre, à la fois, contre les impériaux, plus nombreux qu'elle et vainqueurs, et contre les gens du pays révoltés de nos excès en tous genres. Ils furent obligés d'en convenir, mais comme ils insistaient cependant sur la rétractation, le général, après leur