‹ DantonChapitre 156 sur 208 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Revenons sur une remarque déjà faite, elle est importante; ce livre est une plaidoirie devant la postérité, vrai jury des grandes causes; nous ne saurions trop reproduire les arguments.

Si Ton a lu attentivement les deux chapitres qui précèdent, on s'est dit sans doute que jamais Danton ne s'était montré plus énergique dans ses discours et dans les mesures qu'il proposa. Cela devait être, car jamais non plus le danger n'avait été plus immédiat; ce n'était plus seulement contre l'étranger qu'il fallait armer les patriotes, mais contre les royalistes qui s'étaient levés de tous côtés; la guerre civile ensanglantait la France; l'insurrection contre-révolutionnaire s'étendait de Marseille à Dunkerque. Si jamais la violence des moyens dut prévenir l'audace de la révolte, c'était sans doute dans ce moment terrible. On en a fait autant de crimes à Danton. Mais tous ceux qui se sont élevés contre la création du comité de salut public et celle du tribunal révolutionnaire, par exemple, se sont-ils demandé pourquoi les massacres de septembre ne se sont pas renouvelés, quand les réputés septembriseurs siégeaient, après le 31 mai, en maîtres absolus sur la Montagne. C'est que, par les deux mesures précitées, Danton les avait armés contre euxmêmes; il les avait fait juges pour qu'ils ne fussent pas massacreurs ou instigateurs de massacres, persuadé que la responsabilité personnelle est un frein. Or, quel historien lui en a su

gré? Et ce que nous disons de ces deux mesures pourrait se dire de toutes; elles ont leur raison d'être, leur excuse dans les circonstances qui les ont commandées. Or, qui en a tenu compte? Et pourtant Danton ne s'est pas lassé de répéter quelles étaient révolutionnaires, c'est à dire provisoires, comme pour prévenir la postérité qu'il ne restait aucun moyen d'en agir autrement, si Ton voulait le triomphe de la liberté, le salut du pays.

Il y a plus, d'autres ont nié ces faits si positifs, ces discours consignés au Moniteur et dans les journaux de la société des Jacobins, et l'on regarde aujourd'hui comme un fait avéré en histoire qu'à partir du 31 mai Danton peu à peu inclina à l'indulgence, perdit son énergie révolutionnaire, finalement ne fut plus lui-même; et, comme il faut donner à tout une raison d'être, on dit : c'est à partir de son mariage en juin 93 que Danton oublia la patrie dans les bras de sa jeune femme; lui aussi s'écria : à demain les affaires; et pour donner plus de poids à cette affirmation on l'appuya d'une citation prise dans je ne sais quelles chroniques scandaleuses du temps : « Que voulez-vous que fasse un homme qui chaque nuit s'acharne à l'amour?»

Je n'ai vu cette citation dans aucun des cent volumes que j'ai parcourus, mais je veux qu'elle soit consignée quelque part, et je dis : doit-elle contre-balancer dans votre conviction les pièces officielles tirées de sources connues, les discours prononcés devant des milliers d'auditeurs, les opinions émises dans les tribunes publiques, opinions qui contredisent l'anecdote et prouvent par le fait que Danton fut au dernier jour ce qu'il avait été au début de sa carrière politique. Ce n'est pas lui qui inclina à l'indulgence, c'est ce qui l'entourait qui traversa la justice.

Si, à partir de décembre 93, nous le voyons prendre peu de part dans les débats de personnalités qui vont s'engager à l'Assemblée, dans les comités, aux Jacobins, c'est qu'encore une fois ces luttes individuelles lui répugnent, et plus que jamais car il sait qu'au fond tous sont républicains; voulez-vous qu'il sacrifie d'Églantine à Hébert, Robespierre à Camille, et réciproquement? Il se taira, et son silence sera aussi éloquent que sa parole; et en cela, il ne changera pas, son opinion a ce sujet

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