CHAPITRE PREMIER
corrompre l'agitateur; pour en finir d'un coup, elle eut recours à son moyen traditionnel.
Mardi 13, le nommé Damien, huissier exécuteur d'un décret de prise de corps contre M. Danton, électeur du département de Paris, a eu l'audace de pénétrer jusque dans le sein de l'assemblée électorale pour s'emparer de M Danton. Dès qu'il a eu rendu compte de sa mission, un sentiment profond d'indignation a frappé l'assemblée ; l'huissier a été arrêté. On a rédigé une adresse à l'Assemblée nationale pour obtenir justice de cet attentat, et l'Assemblée l'a renvoyée à son comité de constitution.
Le décret de prise de corps est daté du 4 août. Deux questions se présentent naturellement; Pourquoi n'a-t-il pas été mis à exécution plus tôt? Pourquoi a-t-on choisi de préférence l'assemblée électorale pour le signifier à un de ses membres ? {Révolutions de Paris, n' 114.)
Le pouvoir exécutif ne réussit pas mieux que la première fois; il dut reculer devant l'opinion publique. Remarquez-vous combien l'influence de Danton grandit au fur et à mesure que baisse celle de Mirabeau? C'est que Mirabeau était salarié et qu'il lui fallait donner ses preuves de services ; aussi la cour le flatte-t-elle tandis qu'elle décrète Danton de prise de corps ; tout cela est logique et démonstratif.
Ce nom de Mirabeau que nous citions tout à l'heure, nous rappelle une autre affirmation des historiens modernes que nous n'avons pu vérifier. Tous s'accordent à dire que l'avocat était l'affidé du comte, que les mêmes penchants vicieux les rapprochaient, que le président des Cordeliers semblait né pour être l'agent du roi de l'Assemblée nationale; et partant toutes les amplifications pittoresques que permet un si heureux rapprochement. En vérité, nous voudrions pouvoir y concourir aussi de notre période, mais notre conscience d'historien s'y oppose.
Croira-t-on que M. Lucas de Montigny, le fils adoptif de Mirabeau, lui qui possédait tous les papiers de la famille, qui pouvait remonter à toutes sources, n'ait pas une seule fois parlé de cette liaison?
Mais, dites-vous, cela n'est pas étonnant, elle était honteuse pour Mirabeau; le fils n'a eu garde de la rappeler. Alors pourquoi Dumont, l'ami du grand homme, qui fait le détail de ses somptueux banquets, ne dit-il rien de leur intimité; il n'épargne
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pourtant pas la mémoire de son amphytrion, quand l'occasion s'en présente?
Ajoutez que Montigny et Dumont n'ont pas craint de mentionner l'intimité qui liait Mirabeau à Camille Desmoulins. Du reste, on s'étonne peu de cette allégation unanime des modernes, quand on sait avec quel empressement ils se répètent tous les uns les autres, pourvu que le sujet prête. Quand ces deux écrivains se sont tus sur un pareil fait, il est permis de ne pas pousser plus loin l'investigation; il est permis de demander à Saint-Just s'il aurait osé s'adresser directement à Danton quand il s'écriait : « Tous les amis de Mirabeau se vantaient hautement qu'ils t'avaient fermé la bouche. » N'est-il pas étonnant qu'aucun depuis n'ait confirmé cette assertion? Il est vrai que le rapporteur ajoute : « Tant qu'à vécu ce personnage affreux , tu es resté muet. » Dire que jusqu'en avril 91 Danton est resté muet, c'est oublier le président des Cordeliers, oublier surtout qu'on vient de dire qu'il était vendu à d'Orléans ; or, pour que Danton fût acheté, il fallait qu'il eût parlé, qu'il eût prouvé la puissance de sa parole; c'est oublier les décrets de prise de corps ; c'est tout oublier, c'est s'oublier soi-même.
La petite anecdote qui suit, sans avoir grande importance eu elle-même, montre au moins que le chef du parti révolutionnaire profitait des moindres circonstances pour battre en brèche la réaction , et ne se laissait point intimider par les décrets du Châtelet :
Les députés de Marseille, au pacte fédéralif, désiraient voir Charles IX (tragédie de J. Chénier). Une députation du district des Cordeliers, dans l'arrondissement duquel se trouve le Théâtre-Français (aujourd'hui Odéon) demanda la pièce, plusieurs auteurs firent des difficultés, et finirent par déclarer qu'ils avaient ordre de ne pas la jouer. Cet ordre était émané du maire et du commandant de la milice parisienne, tous les deux bas valets de la cour. Une nouvelle députation des Cordeliers triompha de cette résistance. Cependant une faction de jeunes gens formée, dit-on , par les soins du sieur Moitié (Lafayette) auxquels il fit distribuer des billets d'entrée remplit le parterre. Au lever de la toile commença le tumulte... Les factieux soudoyés pour faire vacarme contre les patriotes des Cordeliers, n'attendaient qu'un prétexte. Danton, l'énergique Danton, le leur fournil au premier acte, en se couvrant la tète. Comme aucune loi n'interdit l'usage des chapeaux lorsque les acteurs ne sont point en scène, Danton ne crut pas devoir