CHAPITRE IX
même malgré eux, à favoriser les conspirateurs. Un homme qui affectait l'empire de la guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, à mon opinion, dans le cas d'être accusé de s'être au moins laissé paralyser. Le comité de salut public veille jour et nuit ; que les membres de la Convention s'unissent tous ; que les révolutionnaires qui ont les premiers parlé de République , face à face avec Lafayette, apportent ici leur tête et leurs bras pour servir la patrie. Nous sommes tous responsables au peuple de sa liberté. Français, ne vous effrayez pas, la liberté doit bouillonner jusqu'à ce que l'écume soit sortie. {On applaudit.)
Nos comités sont l'avant-garde politique; les armées doivent vaincre quand l avant-garde est en surveillance. Jamais la République ne fut, à mon sens, plus grande. Voici le nouveau temps marqué pour cette sublime révolution. 11 fallait vaincre ceux qui singeaient le patriotisme pour tuer la liberté; nous les avons vaincus.
Je demande que le comité de salut public se concerte avec celui de sûreté générale, pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires. Il faut que chacun de nous se prononce. J'ai demandé le premier le gouvernement révolutionnaire. On rejeta d'abord mon idée, on l a adoptée ensuite ; ce gouvernement révolutionnaire a sauvé la République ; ce gouvernement c'est vous. Union, vigilance, méditation parmi les membres de la Convention. {Moniteur du 20 mars 94.)
Encore quelques paroles, ce sont les dernières que va prononcer le plus grand tribun de la Convention. Celles qu'on va lire surtout doivent être retenues religieusement, elles renferment le secret de la mort de Danton. Hier il conjurait les membres de l'Assemblée de rester unis pour vaincre, aujourd'hui il va déclarer qu'il préférerait mourir plutôt que de voir le faisceau se rompre à cause de lui ; demain il mourra.
Pache vient au nom de la Commune protester de son dévouement à la Convention. Le président de l'Assemblée, Rhull, lui reproche d'être venu un peu tard faire cette protestation que néanmoins il se plaît à regarder comme sincère. Quelques membres demandent que la réponse du président soit imprimée dans le Bulletin.
Danton. — Je demande la parole sur cette proposition. La représentation nationale doit toujours avoir une marche digne d'elle. Elle ne doit pas avilir un corps entier, et frapper d'une prévention collective, une administration collective, parce que quelques individus de ce corps peuvent être coupables. Si nous ne réglons pas nos mouvements, nous pouvons confondre des patriotes énergiques avec des scélérats qui n'avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la grande majorité du conseil général de
DANTON (i794).
la Commune de Paris est digne de toute la confiance du peuple et de ses représentants; qu'elle est composée d'excellents patriotes, d'ardents révolutionnaires.
J'aime à saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage de mon estime. Le conseil général est venu vous déclarer qu'il fait cause commune avec vous. Le président de la Convention a senti vivement sa dignité; la réponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et par l'intention dans laquelle elle est rédigée, digne de la majesté du peuple que nous représentons. L'accent patriarchal et le ton solennel dont il l'a prononcée, donnaient à ses paroles un caractère plus auguste encore. Cependant ne devonsnous pas craindre, dans ce moment, que les malveillants n'abusent des expressions de Rhull, dont l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut sûrement pas que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs sous les drapeaux du peuple et de la liberté, remportent de notre sein la moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons aucune prise à la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la victoire nous est assurée, si jamais des passions particulières pouvaient prévaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m'y précipiter tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment
Le temps est venu où l'on ne jugera plus que les actions. Les masques tombent, les masques ne séduiront plus. On ne confondra plus ceux qui veulent égorger les patriotes avec les véritables magistrats du peuple, qui sont peuple eux-mêmes. N'y eût-il parmi tous les magistrats, qu'un seul homme qui eût fait son devoir, il faudrait tout souffrir plutôt que de lui faire boire le calice d'amertume; mais ici on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorité de la commune. Le président lui a fait une réponse où règne une sévère justice ; mais elle peut être mal interprétée. Épargnons à la commune la douleur de croire qu'elle a été censurée avec aigreur.
Le Président. — Je vais répondre à la tribune; viens, mon cher collègue, occupe toi-même le fauteuil.
Danton.— Président , ne demande pas que je monte au fauteuil, tu l'occupes dignement . {On applaudit.) Ma pensée est pure, si mes expressions Pont mal rendue, pardonne-moi une inconséquence involontaire; je te pardonnerais moi-même une pareille erreur. Vois en moi un frère qui a exprimé librement son opinion.
Rhull descend de la tribune, et se jette dans les bras de Danton. Cette scène excite le plus vif enthousiasme dans l'Assemblée. Les propositions relatives à l'impression des discours n'ont pas de suite. {Moniteur du 21 mars 94.)