CHAPITRE XII
ce que pensaient les Cordeliers; mais pourquoi impliquer Danton dans leurs projets? Il n'y eut un parti Danton que sous la monarchie; à dater de la République le président des Cordeliers ne cherche à exercer aucune influence partielle.
Un des concierges de la prison du Luxembourg a fait au comité de salut public le rapport suivant, qui révèle le projet des Cordeliers :
L'affaire des Cordeliers, m'a dit le docteur Seiffert, un des détenus, l'affaire des Cordeliers n'est pas étouffée, comme on le croit ; ils veulent l'organisation de la Constitution ; ils sont fatigués du despotisme du comité de salut public et de sûreté générale. Vincent me Ta dit ici pendant qu'il était détenu; ils anéantirait le gouvernement révolutionnaire, qui remplit les prisons des meilleurs patriotes; et j'ai reçu avis aujourd'hui qu'il y avait une liste formée de tout ce qu'il y avait de patriotes dans les prisons.
Je témoignai au docteur que j'avais de Danton tout autre opinion, et que je le croyais de concert avec le comité de salut public. Il me parla longtemps pour me démontrer que j'étais dans l'erreur. Moniteur du 30 avril 91.)
Revenant sur ce qu'il avait déjà dit, Levasseur se résume ainsi :
Quant à Danton, les fautes qu'on pouvait lui reprocher n'avaient rien de politique, rien surtout de contre-révolutionnaire... J'ai assez mis en scène ses actes et ses discours pour n'avoir point besoin de le peindre ; il s'est peint lui-même dans chacune de ses énergiques harangues. Les seules fautes que l'on ait à lui reprocher tiennent à l'homme privé; l'homme politique a toujours été à l'abri de toute atteinte : je l'ai déjà dit, la probité de Danton n'était point intacte; je vais ici en donner une seule preuve. Je reçus au comité de correspondance une lettre des administrateurs du district de Béthune qui nous annonçait le passage de trois voitures chargées d'effets venant de la Belgique, et adressées à Danton et à Lacroix. L'administration les avait arrêtées, parce que les voituriers n'avaient ni lettres de voiture ni passeport. Je renvoyai cette lettre au comité de défense générale, sans la lire à la tribune, ainsi que j'y étais autorisé par un décret, dans la crainte de faire naître une discussion scandaleuse. Je me doutais des lors que ces voitures reeélaient le résultat des malversations de nos deux collègues ; j'en acquis la preuve dans la suite; quelques jours avant le décret d'accusation porté contre Danton, Saint-Just vint me demander la lettre dont j'ai parlé, et dont il avait appris l'existence à Béthune même; nous nous transportâmes pour en chercher les traces au bureau de l'ancien comité de défense générale. Nous trouvâmes bien la date du reçu et le numéro de la pièce, mais la pièce elle-même avait disparu. Le secrétaire Petit interrogé, nous apprit qu'il l'avait remise au citoyen Danton, qui l'avait demandée pour la communiquer
au président, sous promesse de la rapporter. Le président Guiton-Morveaux se rappelle bien le même fait, mais il n'avait point vu la lettre en question ; Danton lui avait seulement demandé un laisscr-passer pour ses malles et c elles de Lacroix, arrêtées, disait-il, à Bethune —Ces bons administrateurs, ajoutait-il, croient sans doute que les représentants voyagent comme les garçons perruquiers avec leur bagage dans un chausson! Guiton-Morveaux avait donné sans hésiter le laisser-passer. Ainsi avaient été dérobées à nos yeux, les traces d'une de ces malversations qui, pour n'avoir pas été aussi fréquentes qu'on affecte de le dire, ne se sont pas moins quelquefois rencontrées dans le cours de nos orages.
C'est avec douleur que j'ai raconté un fait à charge contre l'un de ceux de mes anciens collègues dont la mémoire m'est le plus chère ; contre un homme qui a si bien défendu la noble cause à laquelle j'ai consacré ma vie, mais j'ai fait vœu de dire la vérité, et ici surtout il était important de la dire tout entière; ami politique de tous les amis de la liberté, je n'ai été d'aucune faction, je n'étais pas plus partisan de Danton que de Robespierre, et je veux être juste envers tous les deux. C'est au moment où je rapporte la catastrophe qui a privé la Montagne de son plus éloquent appui, au moment où je dois imputer la mort de Danton au comité comme une faute, à Robespierre comme un crime, au moment où je me prononce pour Danton contre ses ennemis, que je dois rapporter les faits qui accusent Danton et excusent ceux qui l'ont frappé. L'impartialité m'en fait un devoir et, quoiqu'avec peine, je sais le remplir. Quoi qu'il en soit de la conduite du comité de salut public dans cette affaire, une chose du moins reste démontrée, c'est que la Convention ressentit vivement le vide que laissait Danton au sommet de la Montagne.
(Mémoires de Lcvasseur, t. III, chap. IV.)
Ici l'accusation a d'autant plus d'importance qu'elle paraît être arrachée à la sincérité d'un ami. Notre dernier chapitre la réfutera comme toutes les autres.
Les révélations de la sœur de Robespierre acquerraient trop d'importance si nous ne les citions pas; voici en quels termes elle s'exprime sur les rapports intimes entre Maximilien et Danton.
Un des plus forts griefs que l'on mit en avant contre mon frère, fut d'avoir sacrifié Danton. Je ne sais pas si cette accusation est fondée, mais ce que je sais c'est que mon frère aimait beaucoup Camille Desmoulins, avec qui il avait fait ses éludes, et que, lorsqu'il apprit son arrestation et son incarcéralion au Luxembourg il se rendit dans cette prison avec l'intention de supplier Camille de revenir aux véritables principes révolutionnaires, qu'il avait abandonnés pour faire alliance avec les aristocrates. Camille ne voulut point le voir, et mon frère, qui probablement aurait pris sa défense et l'aurait peut-être sauvé, s'il avait pu le déterminer à abjurer ses hérésies politi-