CHAPITRE XII
ques, l'abandonna à la terrible justice du tribunal révolutionnaire. Or, Danton et Camille étaient trop intimement liés pour qu'il en sauvât un sans sauver l'autre; si donc Camille ne l'avait point repoussé au moment où il lui tendait les bras, Camille et Danton n'eussent point péri.
Danton et Maxiniilien avaient marché longtemps de concert; le seul amour delà patrie avait pu rapprocher l'un de l'autre ces deux hommes; car tout en eux différait, mœurs, habitudes, manières, tempérament, esprit, éloquence. Danton avait un tempérament insatiable de jouissances ; ses mœurs étaient dissolues, il était ce qu'on appelle un bourreau d'argent ; ses fameux dîners a 300 francs par tète sont assez connus; mon frère aîné au contraire était chaste et sobre; ses goûts et ses plaisirs étaient simples. Danton avait dilapidé les fonds de l'État pour subvenir à ses dépenses énormes, Robespierre était tellement économe des deniers publics qu'il ne toucha jamais intégralement la subvention à laquelle il avait droit comme membre de la Convention. Le premier dans ses manières ne conservait pas toute la dignité qui convient aux représentants d'un grand peuple ; sa toilette était en désordre. La tenue de Robespierre était parfaite ; il était grave sans fierté; sa mise sans être recherchée était d une propreté extrême. Danton avait un esprit fougueux, une éloquence désordonnée qui produisait sur le moment le plus grand effet ; mon frère avait un esprit sage et posé qui envisageait et pesait froidement les choses. Ce qu'il y avait de remarquable dans ses discours c'étaient moins les grands éclats de voix et les figures extraordinaires qu'une logique vigoureuse et impitoyable; l'impression ne diminuant en rien leur valeur intrinsèque, tandis que ceux de Danton perdaient toujours à être lus.
Sans être aussi intimement lié avec Danton qu'il l'avait été avec Pétion, Robespierre eut avec le premier des relations de bonne amitié. Je fus plusieurs fois témoin de leurs entrevues. Ils s'entretenaient avec une grande effusion de cœur; leurs conversations roulaient presque toujours sur la chose publique. Avant la condamnation de Louis XVI, l'issue du procès les occupait beaucoup; ils se concertaient pour que le monarque qui avait trahi la France avec autant de perfidie ne pût jouir de l'impunité, et reçut le châtiment de ses crimes. Après le 21 janvier, et lorsque l'audace des Girondins fut devenue intolérable, ils tournèrent toutes leurs batteries contre eux, je les entendais dire que si l'on n'en finissait promptement avec la faction de la Gironde la révolution avorterait. Dans la suite et lorsque l'immolation des Girondins était consommée, ils sè brouillèrent sur la manière de constituer la République. On conçoit que si deux hommes comme Robespierre et Danton avaient été d'accord pour détruire, ils ne pouvaient guère être d'accord pour réédifier. Leurs idées en morale étaient diamétralement opposées; or, leurs idées et leur politique devaient de toute nécessité être également en désaccord. Voilà la véritable cause de la rupture de mon frère aîné et de Danton.
Il faut ajouter à cette première cause, l'opposition très hostile que Danton faisait au gouvernement révolutionnaire. Il n'était pas une mesure du comité