CHAPITRE XII
l'accusation. Le reste de cet intéressant plaidoyer n'a pas trait au sujet en question dans notre livre.
(Extrait du livre intitulé : Les crimes des sejA membres des anciens comités de salut public et de sûreté générale , par Laurent Lecointre , député de Seine-et-Oise, page 110 et suivantes.) Dans la fameuse séance du 9 thermidor, c'est Garnier de l'Aube qui, voyant la langue de Robespierre s'épaissir et sa voix s'éteindre, lui cria : « Malheureux, ne vois-tu pas que le sang de Danton t'étouffe? Il te sort par la bouche. »
{Histoire de la Révolution, par deux amis de la liberté. Tome 12, 3* partie, r époque.)
La citation que nous allons faire extraite de Levasseur, nous semble renfermer la substance de toutes les opinions modernes sur Danton. Nous devions en donner le texte avant de répondre pour la dernière fois.
Le Mirabeau de 93, ce Danton que nous avions vu marcher avec tant d'éclat à notre tête; ce Danton qui avait associé son nom à tous nos succès, à tous nos actes énergiques, était tombé dans une inconcevable torpeur; fatigué des grands combats de la Révolution, il avait, par son inaction même, beaucoup nui à la cause de la République. On attribuait son silence au mécontentement; et la marche de ses amis, depuis sa retraite, donnait du
poids à cette explication de cette étrange conduite Tous les hommes qui
supportaient avec, peine le joug du comité de salut public et la prolongation du malaise révolutionnaire, tournaient avec espoir leurs yeux vers Danton, qu'ils regardaient comme seul propre à arrêter le torrent déchaîné en partie par son éloquence ; mais Danton se sentait peu propre au rôle qu'on lui destinait ; fort au moment de la lutte, il était faible lorsqu'il s'agissait de profiter de la victoire. Toute sa puissance était dans son éloquence, mais les premiers éléments de l'organisation sociale lui étaient inconnus, et sa tête tournait lorsqu'il songeait au pas immense qui restait à faire pour sortir du chaos et revenir à un mode régulier d'organisation; cependant avec ses puissantes facultés, Danton eut pu faire le plus grand bien, si sa conduite, comme homme privé, n'eut pas éloigné de lui les plus purs montagnards. 11 serait absurde de penser qu'un tel homme n'était pas dévoué à la Révolution ; nous l'aimions tous comme tribun, et nous ne pouvions l'estimer comme homme ; aussi, excepté Camille Desmoulins, la plupart des individus qui se groupaient autour de lui étaient-ils des ambitieux avides qui espéraient se servir de la Révolution pour acquérir de la fortune et du pouvoir. Il faut rendre cette justice à Danton qu'il valait beaucoup mieux que sa clientèle. Ses mains n'étaient pas pures d'exactions; il avait profité de sa position pour s'enrichir aux dépens de la République, ou plutôt pour dissiper l'argent qui lui était confié ; mais il répugnait à toute trahison politique, à tout manège ambitieux. Homme de plaisir, il s'était laissé entraîner à ce genre de fautes qui souillent un chef politique ; mais il n'avait jamais combiné une perfidie ou voté dans
le sein de la Convention par des vues personnelles; il avait même dans ce genre un désintéressement qui allait jusqu'au sacrifice de la vie; chose étrange, quoique vraie, dans le déprédateur de la Belgique. Quand les circonstances devinrent plus fortes que lui, rien ne put le faire sortir de son inaction. Sa vanité lui faisait penser qu'il pouvait être encore une puissance, mais dès que le but lui était échappé, il dédaignait les victoires de tribune, dont il ne concevait plus l'utilité. Ses amis ne purent jamais parvenir à stimuler son ambition ; il répondait à ceux qui essayaieut de lui démontrer que son silence le conduirait à Téchafaud : « 11 faudrait donc encore verser du sang? 11 y en a assez comme ça; j'en ai répandu quand je l'ai cru utile; aujourd'hui j'aime mieux être guillotiné que guillotineur. » Et convaincu qu'il était de sa perte prochaine, il ne voulait pas même s'y dérober par la fuite; ce mot énergique : « on n'emporte pas son pays à la semelle de ses souliers,» est connu de tout le monde; étrange contradiction dans cet homme qu'effrayait l'ombre de la trahison et delà lâcheté, et qui n'avait pas craint pourtant de forfaire à la probité, en consacrant à d'ignobles orgies les trésors de la République.
(Mémoires de Réné Levasseur, tome 2, chap.