CHAPITRE XIII
Nous n'avons dû faire que très peu de réflexions sur le procès, les citations en disaient assez pour quiconque sait lire. Les accusateurs ont beaucoup affirmé, aucune pièce n'a été produite, les témoins n'ont même pas été entendus. Le peu de paroles que Danton a pu prononcer pour sa défense onl suffi pour dissiper les doutes. On affirmait, il a nié; puisque l'accusation n'apportait pas de preuve, il n'était tenu qu'à protester, c'est ce qu'il fit, c'est ce qu'il aurait fait jusqu'au bout, si les juges ne lui avaient pas interdit la parole. Or, toutes les fois que la défense n'est pas libre, le juge est jugé. D'ailleurs dans nos chapitres précédents nous avions répondu à toutes les inculpations, nous n'avions plus à y revenir.
Il en est une pourtant sur laquelle nous avons promis de nous arrêter plus longuement, parce qu'on la reproduit sans cesse; parce qu'ennemis jurés, amis faux ou sincères semblent être tous d'accord en ce point; parce que les historiens modernes, un seul excepté, n'ont peut-être pas eu les pièces qui pouvaient les éclairer suffisamment. « Danton, est-il dit, avait de grands besoins parce que c'était un grand homme; or, pour les satisfaire, il lui fallait beaucoup d'argent; il en a reçu de toutes mains ; sa mission en Belgique ressemble à celle d'un proconsul ; il en a rapporté des caisses d'argenterie et d'effets précieux ; c'était en 1789 un avocat sans cause, il est mort possédant des
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biens de tous les côtés, maître d'une très belle fortune ; les laits parlent d'eux-mêmes, il n'y a rien à répondre à cela. » Il n'est personne, en effet, qui n'accepte sans révision une conclusion aussi logique. Désordre et génie, c'est la devise du siècle; on est toujours sûr de ressembler aux grands hommes par un côté ; et Dieu sait si ce sont les prétendants qui manquent. Désordre et génie, c'est le mot d'ordre de toutes les orgies, de toutes les turpitudes. Or dès qu'un historien vient l'appuyer d'un exemple, il n'est personne qui n'applaudisse. C'est ce qui est arrivé pour Danton dès qu'on l'a présenté comme unviveur. C'est par ce côté justement qu'il a plu. « Les puritains! fi donc, ce sont autant de crétins et de fourbes ; le puritanisme n'est pas nature ! A nous l'or, les femmes et le vin, car nous sommes tous des Dantons. »
Vous imaginez-vous quelles peuvent être les conséquences d'une telle doctrine, surtout en politique? Voilà pourtant à quoi les historiens n'ont pas réfléchi, et pour Je succès de leurs œuvres ils n'ont pas hésité à compromettre la cause qu'ils semblaient défendre, à perdre la réputation d'un homme.
Mais, nous dira-t-on, pour ne pas compromettre la cause, n'auriez-vous pas fait un Danton de fantaisie; et ne serait-ce pas vous qui calomnieriez les auteurs modernes? Je réponds : les principes politiques se défendent eux-mêmes, peu importe la conduite des hommes qui les proclament. Quand Danton aurait été perdu de débauches, la Révolution française n'en aurait pas moins été légitime dans ses moyens et dans son but. Mais s'il est prouvé que la rigidité de ces principes mêmes a comprimé un naturel porté à tous les excès, n'est-ce pas en proclamer le plus beau triomphe, que de faire assister le lecteur à une lutte où l'homme moral a dompté toutes les puissances de la chair, toutes les passions surexcitées par un tempérament de feu.
Or, nous tenons en main les preuves authentiques, notariées, visibles que Danton est mort ne possédant de fortune que ce qu'il avait apporté de biens en 1789, au moment où il entra sur la scène politique. Ce sont ces preuves que nous allons donner. Nous savons bien que les historiens qui l'accusent de s'être probablement vendu, et d'avoir bien réellement volé en Belgique, ne l'en considèrent pas moins comme un grand génie; mais pour nous l'homme de génie n'est rien, s'il n'a pas en