‹ DantonChapitre 202 sur 208 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

même temps un grand caractère; car le génie est le don de la nature; le caractère au contraire est le fruit des efforts qu'à faits l'individu sur lui-même pour dompter ses penchants vicieux ; c'est par cette victoire que l'homme est quelque chose, a réellement une valeur personnelle; de tout le reste la nature seule doit être louée. Et, si c'est au nom d'un principe politique que cet homme s'est vaincu lui-même, je l'en exalte d'autant plus que sa gloire assure en même temps la supériorité morale de la cause qu'il a embrassée.

Venons au fait.

La famille a bien voulu nous confier un manuscrit adressé à monsieur Danton, neveu du conventionnel, inspecteur général de l'Université. Ce manuscrit est paraphé à chaque page afin qu'on n'y puisse rien ajouter, retrancher ou changer; il est intitulé : Copie d'un mémoire écrit en 1846 par les deux fils de Danton le conventionnel, pour détruire les accusations de vénalité portées contre leur père. Ce précieux document commence par cette touchante déclaration : « Rien au monde ne nous est plus cher que la mémoire de notre père. Elle a été, elle est encore tous les jours calomniée, outragée d'une manière affreuse : aussi notre désir le plus ardent a-t-il toujours été de voir l'histoire lui rendre justice. »

Cet écrit nous donnera les détails des biens que Danton acheta à Arcis-sur-Aube en 1791, avec l'argent qui provenait du remboursement de sa charge d'avocat; puis nous compterons ce que les fils recouvrèrent lorsque la République décréta que les biens de leur père leur seraient rendus; et rapprochant les deux totaux, nous verrons ce que Danton avait recueilli de sa prétendue vénalité, de ses nombreuses dilapidations.

Mais avant tout, revenons sur l'avocat, sur la valeur réelle de sa charge, sur ce qu'elle a pu être vendue, car c'est justement à cette époque, 1791, que, suivant Lafayette, la cour acheta le président du district des Cordeliers, en lui donnant 100,000 fr. d'une charge qui n'en valait que 10,000. L'achat des biens à Arcis coïnciderait si à propos avec la prétendue générosité du monarque, qu'on ne manquerait pas d'ajouter foi à la calomnie du perfide général. Les fils de Danton qui probablement n'avaient pas lu les mémoires de Lafayette, n'ont pas répondu à l'objec-

3î« DANTON (1794).

lion; nous allons le faire; ils partent dans leur réfutation de février 1791, époque du rachat des charges; nous allons partir de 1789, avant même l'ouverture des États-Généraux.

C'est une chance qu'on serait tenté d'appeler providentielle, que celle qui me fit découvrir justement la réponse à toutes ces insinuations relatives à la vénalité de Danton. Il s'agissait de savoir, en effet, combien valait avant 1789 les charges d'avocat au conseil du roi, si elles furent rachetées en 1791, et combien la nation dût rembourser. Si je ne trouvais pas cela, la mémoire de Danton était à jamais flétrie, c'était un homme vendu, Lafayette le prouvait, le manuscrit des fils ne signifiait plus rien; la perfidie avait ingénieusement combiné les difficultés de retrouver à trente années de distance les pièces probantes. Que la mémoire du calomniateur n'en soit que plus honnie, car je les tiens en main.

J'avais consulté un grand nombre d'hommes spéciaux; les uns m'avaient répondu que ces charges ne se vendaient pas; d'autres, qu'elles se vendaient. — Combien? — Aucun ne le savait. On m'indiquait un livre de Camus, refait par M. Dupin, sur la profession d'avocat ; M. le bibliothécaire de la cour de cassation me le mit en main. Soit lassitude, soit faute de connaissances en ces matières, je ne trouvais pas ce que je désirais. J'étais désespéré; et pourtant, me disais-je, il ne s'est pas vendu, j'en suis sûr, je le sens.

J'étais recommandé auprès de M. Denevers, bibliothécaire de la cour de cassation, par un des plus illustres magistrats de cette cour, il prit sans doute quelqu'intérêtà mon désappointement, car il me dit : adressez-vous à M. Bausse; il prépare un excellent ouvrage sur l'époque qui vous occupe, et il vous donnera sans doute des documents certains ; mais auparavant allez trouver M. Farjon, greffier à la cour, car je ne sais pas l'adresse de M. Bausse. C'était une lueur d'espoir, il me fallait la réalité.

Je m'adresse donc à M. Farjon qui m'accueille avec la plus chaude bienveillance : « Je ne pourrai pas vous donner au juste votre solution, me dit-il.... Ah! mais, attendez donc. J'ai lu quelque chose qui a trait à ce que vous demandez. Dans quel ouvrage ? — Un instant, fit je suis à vous. » Pauvre Danton ! Je

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