‹ DantonChapitre 22 sur 208 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

d'honneur les autres bataillons ; mais ce que voulait la cour, c'était de constater qu'elle était violemment retenue à Paris. La plupart des gardes nationaux étaient de bonne foi. Quelques-uns pouvaient être dans le secret, nommèrent Danton, soldé depuis longtemps par les provocateurs de cette émeute, et qui arriva avec son bataillon sans que personne l'eut fait demander, sous prétexte de voler au secours de Tordre public. Lafayelte avait demandé au roi et à la reine un peu de temps pour ouvrir leur passage ; ils se hâtèrent de monter en voiture. Il leur demanda d*y rester jusqu'à ce que le passage fut ouvert, et pendant qu'il était engagé au milieu de l'émeute, ils se firent prier par un officier municipal de remonter chez eux.

{Mémoires de Lafayette, t. III, page 64.)

Admettons, pour l'instant, que Danton ait été soldé par la cour, est-ce une raison pour que, seul à la tête de son bataillon, il puisse résister au bataillon des Carmélites ou de Saint- Nicolas, et aux autres bataillons, commandés en sens contraire par le général en chef ; ou ne serait-il pas plus vrai de dire que par son influence sur la multitude, par l'énergie qu'on lui connaissait, par la netteté logique de ses principes, il peut à lui seul balancer la popularité d'un Lafayette? Nous le craignons pour l'amour-propre de ce dernier. Ne serait-ce pas la vraie cause de l'insinuation du général?

Mais ce que Lafayette ne dit pas, il faut que l'histoire le proclame afin que nous sachions mieux quelle foi nous devons ajouter à cette accusation d'être vendu à la cour.

On sait que le roi se disposait à se retirer pour quelques jours à Saint- Cloud; mais la foule s'effraie de ces préparatifs de départ et le retient aux Tuileries. — « Lafayette court au Directoire, le département s'assemble. Il demande à mains jointes la loi martiale. Garnier et ses pareils la lui accordent. Mais Danton y était. Et Lafayelte et Bailly qui la sollicitaient, et Garnier qui raccordaient, sont terrassés par son éloquence victorieuse, par l'empire de la raison et plus encore par l'empire des circonstances, et il fait rejeter le réquisitoire de la loi martiale; Lafayette offre sa démission; « il n'y a qu'un lâche, dit Danton, qui puisse déserter son poste dans le péril ; au surplus , ce n'est pas le département qui vous a nommé, allez porter votre démission aux 48 sections qui vous ont fait général... »

Le même jour le département de Paris présenta au roi une adresse, la première peut-être qui ait été écrite dans le style d'un peuple libre. Aussi avaitelle été rédigée par Danton et Kersaint , il lui dit : Sire, cachant sous un saint voile leur orgueil humilié, les prêtres versent sur la religion des larmes hypocrites... On voit avec peine que vous favorisez les réfractaires, que vous n'êtes servi presque que par des ennemis de la constitution. Sire, les cir-

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constances sont fortes. Une fausse politique doit répugner à votre caractère, et ne serait bonne à rien. Éloignez «le vous les ennemis de la constitution. Annoncez aux nations étrangères qu'il s'est fait une glorieuse constitution en France, que vous êtes maintenant le roi d'un peuple libre, et chargez de cette instruction d'un nouveau genre, des ministres qui ne soient pas indignes d'une si auguste fonction. Le conseil que vous offre le département de Paris, vous serait donné par les 83 départements du royaume, si tous étaient à portée de se faire entendre aussi promptement que nous.

C'est parler en romain, en héros, en grand homme. Courage, cher Danton, combien doivent se féliciter aujourd'hui les écrivains patriotes qui ont lutté d'obstination à te louer, avec la calomnie acharnée à te décrier, et t'ont désigné constamment aux suffrages du peuple. Par le parallèle de ton éloquence tribunitienne, de ton incorruptibilité, de ton mâle courage, avec les phrases académiques et lacrymatoires du courtisan Bailly, et son télescope qui nous eut fait tomber dans le puits avec l'astronome en écharpe ; continue à couvrir de honte tous les citoyens, qui lui ont porté des suffrages dus à ton patriotisme.

-(Révolutions de France et de Brabant, par C. Desmoulins, n* 74.)

Plus loin et au même numéro 74, Desmoulins revint sur ces circonstances d'une manière plus explicite et en ces termes :

Défendez Lafayette si vous voulez, voici ce que vient de m'attester Danton, ce qu'il m'offre de signer: « Par un heureux hasard, dit-il, j'étais lundi à l'assemblée nationale dans la tribune du département, quand l'évêque d'Autun fit signe aux membres d'aller au département , dont on venait de convoquer l'assemblée générale. Voilà toute l'invitation que je reçus. Aussi les visages de Lafayette et de Bailly qui ne m'attendaient pas, s'allongèrent en me voyant. 11 était temps d'arriver. Depuis une heure Bailly et Mottié, suppliaient pour obtenir la loi martiale. Ils l'avaient obtenue et on rédigeait la proclamation, quand je m'écriai : « Mon patriotisme m'a déjà fait décréter de prise de corps; mais dut-il m'envoyer à Orléans, je vous déclare que je vais vous dénoncer au peuple, qui a évidemment raison, et qu'on vous demande de faire égorger, lorsqu'il ne fait qu'obéir à la loi suprême, le salut de la nation. Vous m'égorgerez avec lui ; car, si je ne puis m'opposer ici à votre proclamation extravagante de la loi martiale, je cours m'opposer avec le peuple à son exécution. M. Kersaint me seconda avec non moins de chaleur, et Mottié sortit plein de rage. »

{Ibidem, 74, Révol. de France et de Brabant.)

D'autres s'en tiendraient là pour suspecter à jamais tout ce que Lafayette pourra dire de Danton; nous y reviendrons bientôt; on ne saurait trop prouver, quand il s'agit d'éclairer le jugement de l'histoire.

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