CHAPITRE II
Fréron rappelle les faits à peu près dans les mêmes termes, et ne dément en rien Camille :
Mottié (Lafayette) a demandé que le département s'assemblât ! Il a eu le front d'y paraître, et a voulu qu'on l'autorisât à faire feu sur le peuple, quoiqu'il puisse arriver. Le directoire, et notamment le sieur Garnier, penchaient pour ce parti ; mais Danton était là ! Il a pulvérisé des foudres de son éloquence populaire la demande des sieurs Bailly et Mottié ; ce dernier a dit que les troupes lui désobéissaient, et qu'il offrait sa démission ! Ce n'est pas quand la patrie est en danger qu'un bon citoyen quitte le poste qui lui est confié, lui a répliqué Danton. Mottié a donc consenti à rester général, et il a retiré sa demande, consistant à faire exécuter la loi martiale. Comme on délibérait sur ces moyens de rigueur, Danton s'est écrié encore, que si l'on continuait la délibération, il allait dénoncer le directoire au peuple. Enfin grâces à lui et à Kersaint, la Rochefoucault, l'abbé Syeiès, Garnier, etc., ont été réduits au silence. Maison n'avait point renoncé hier au soir au projet d'enlever le roi; Mottié comptait sur un corps d'élite de 800 hommes. Peuple, connais enfin tes amis et tes ennemis déclarés ! Bailly et Mottié sont indignes de ta confiance ! c'est le patriote Danton que tu dois nommer maire de Paris, et ça ira.
(Fréron, Y Orateur du peuple , n* 48, 5' vol.)
Le lendemain, fidèle à son principe que le fonctionnaire public doit compte à ses concitoyens de toutes ses démarches, Danton faisait répandre partout l'arrêté suivant :
La section du Théâtre-Français (n'oublions pas qu'elle se compose des Cordeliers) fait afficher dans tout Paris, en gros caractères : • L'assemblée générale donne acte à M. Danton de sa déclaration qu'elle prend sur le pied de dénonciation, disant: que le sieur Lafayette et le maire de Paris ont fait tous leurs efiforts, les ont réunis pour inviter et exciter le département de Paris à leur donner ordre de faire tirer sur le peuple qui s'opposait au départ du roi. »
(Fréron, l'Orateur du peuple, n* 1, vol. 6\)
On lit encore le passage suivant dans Fréron, à propos de cet arrêté, il achève de donner l'idée du rôle que joua Danton a l'assemblée du département.
Le département de Paris s'est assemblé samedi dernier pour délibérer sur l'arrêté de la section du Théâtre-Français, portant l'intrépide déclaration de Danton relative à la loi martiale sollicitée par Lafayette et Bailly, le lundi 18 avril. Tous les membres du département se sont récriés contre le patriote Danton, qui n'a pas eu de peine à les confondre. Us ont osé nier que Lafayette eut demandé à faire feu sur le peuple ; ils sont seulement convenus qu'ils
DANTON (l79i).
s'étaient bornés à vouloir qu'on employât la force publique ! Je demanderai en toute humilité à MM. du département, si employer la force publique n'est pas employer la garde nationale et les moyens de force qu'elle a entre les mains, et s'il peut y avoir ici la moindre équivoque ! tout cela se réduit à une dispute de mots. Au surplus, M. Danton a persisté dans sa déclaration, s'en référant au témoignage de M. Kersaint.
(L'Orateur du peuple, n*3, 6™ vol.) Pour qu'on n'en ignore pas , Danton a répété la même assertion aux Jacobins.
(/btd., nM4.)
Les hommes à principes arrêtés ont cela de bon qu'ils sont desdrapeauxdéployés sous lesquels il faut absolument se ranger, force est de prendre parti sous peine de paraître ennemi de tous. Les deux citations suivantes nous montrent qu'en mai 91, les deux camps, la monarchie et la république, commençaient à creuser les retranchements comme à la veille d'une bataille.
C'est d'abord la partie de la garde nationale amie de Lafayette et par conséquent dévouée à la cour, qui se prononce; elle ne veut pas qu'on la confonde avec les patriotes, et la municipalité applaudit à cette délicatesse de sentiments, à cette noble indignation.
La minorité du bataillon des Cordelicrs , influencée par les mouchards du général, après avoir prêté le fameux serment, rougissant d'avoir une identité de nom avec le redoutable club des Cordelicrs, avait cru devoir prendre le titre de bataillon de l'observatoire. Le conseil municipal s'était empressé de donner par un arrêté, sa sanction à cette mascarade, mais la majorité patriote s'est ralliée à la voix du brave Danton. Le résultat unanime de la délibération a été que le bataillon reprendrait son glorieux nom de Cordelier.
(Fréron, l'Orateur du peuple, n' 60, 8" vol.)
C'est ensuite Fréron qui faisait une sorte d'appel aux armes, donnant à comprendre que le vrai souverain pouvait bien appeler le pouvoir exécutif à sa barre, comme Danton venait d'appeler la municipalité à la barre du département :
Et vous, membres du directoire du département (dont Danton, comme on sait, faisait partie), qu'avez- vous à me dire, pour vous justifier de votre lâche silence! Est-ce ainsi que vous châtiez une municipalité traîtresse? Je vous regarde comme les ennemis du bien public. Puisque toutes nos créatures s'entendent pour nous tromper, il ne nous reste plus d'autre moyen que celui de nous en débarrasser. Un sculpteur est maître de son ouvrage. Quand sa