CHAPITRE II
cette prison royale et anti-nationale; et lorsqu'il chargeait de fers ces soixante citoyens patriotes, pourquoi le même jour, dans le même moment, il court aux Tuileries protéger des conjurés armés de poignards et venus pour enlever le roi? D'où vient cette conduite si différente? Il jette en prison les patriotes, et il délivre au même moment ces criminels de lèse-nation ; vous êtes ici présent, M. Lafayette, répondez un seul mot à cette accusation.
« Je vous demanderai encore, comment se fait -il que la compagnie ci-devant des grenadiers de l'Oratoire, qui était de garde cette nuit, le 21 juin où le roi s'est enfui, soit la même qui était de garde le 18 avril, où le roi devait aller à Saint-Cloud, mais d'où depuis vous avez chassé si arbitrairement, si indignement, si tyranniquement quatorze grenadiers qui s'étaient opposés au départ du roi?
« Je ne parlerai point de ces 6,000 hommes dont vous voulez composer la maison militaire du roi. Les moments sont précieux. Si vous répondez à ces trois chefs d'accusation, toute cette assemblée, tous les citoyens vous accorderont un délai pour vous recueillir et répondre à la longue série de griefs accumulés contre vous. Je ne vous ferai plus qu'une interpellation. Vous aviez répondu de la personne du roi sur votre tête. Croyez-vous que vous présenter ici , ce soit avoir payé cette dette? Quel moment attendez-vous pour vous réconcilier? Celui ôù le peuple a acquis le droit de vous exterminer. Et vous venez vous réfugier ici, dans cet asile que tous vos amis, tous vos journalistes, tous vos confidents, vos flagorneurs n'ont cessé de représenter comme le repaire de factieux, de calomniateurs, de brigands, de régicides. Ces factieux, ces assassins seront plus généreux. Ils vous donnent un asile, mais répondez ! Vous avez juré que le roi ne partirait pas, vous vous êtes fait sa caution. De deux choses l'une : ou vous êtes un traître qui avez livré votre patrie, ou vous êtes stupide d'avoir répondu d'une personne dont vous ne pouviez pas répondre. Dans le cas le plus favorable, vous êtes déclaré incapable de nous commander. Je descends de la tribune, j'en ai dit assez pour montrer que, si je méprise les traîtres, je ne crains pas les assassins. »
Alexandre Laraelh, qui parle ensuite, n'osant pas entreprendre directement la justification de M. Lafayette et tenter avec l'évidence une lutte impossible, ne fit guère moins de tort à sa réputation, en phrasant ces lieux communs de mouchards sur la nécessité de se réunir autour d'un seul chef. Il interpella Danton de déclarer si lui, Alexandre Lameth, lorsqu'il lui avait dit le plus de mal de Lafayette, n'avait pas toujours cautionné son patriotisme, et s'il ne lui avait pas dit que M. Lafayette se ferait tuer à la tête des patriotes, dans le cas d'une contre-révolution?
Danton était revenu s'asseoir auprès de moi. Est-il possible? lui dis-je. — Oui ; et, s'étant levé, il confirma que M. Alexandre Lameth lui avait toujours tenu ce langage sur M. Lafayette.
Pour moi, mon sang bouillonnait. Je fus tenté de crier à Alexandre Lameth : Vous avez tenu avec moi un langage bien différent ; et je déclare que presque tout ce que j'ai écrit contre Lafayette je l'ai écrit, sinon sous votre
rs
DANTON (l79l).
dictée, au moins sous votre garantie. Mais Danton me retint, et puis j'attendais ce que Lafayette allait répondre.
Toutes les voix l'attendaient à la tribune, du moins sur la sellette
{Révolutions de France et de Brabant, par Desmoulins, n* 82.)
Voilà à coup sûr une accusation dans les formes ; voyons comment Lafayette y répond dans ses Mémoires, c'est justice.
Ne perdons pas un mot du récit qui va suivre, car le général va répondre par une récrimination ; il accusera Danton d'être vendu à la cour; il déclarera la quotité des sommes versées, il citera le nom de l'intermédiaire.
Après avoir raconté les circonstances principales de la fuite de Louis XVI, Lafayette ajoute :
Le soir il y eut une réunion du club des Jacobins; il serait injuste de comparer les Jacobins d'alors avec ce qu'ils furent depuis ; néanmoins on <loit dire qu'il y avait déjà d'immenses inconvénients à lui reprocher depuis l'admission de beaucoup d'anarchistes. Une partie du cOlé gauche de l'Assemblée nationale s'abstenait depuis longtemps d'y assister; mais comme on fut informé que Danton et Robespierre avaient le projet de soulever, à cette séance, des motions incendiaires et de préparer une émeute, toute la gauche, y compris les membres étrangers aux délibérations des Jacobins, se rendit à la >alle de cette société pour réunir les différentes fractions du parti populaire dans les dispositions de fermeté et de sagesse que les circonstances rendaient plus que jamais nécessaires. Danton, dont la quittance de 100,000 livres était dans les mains du ministre Montmorin , y demanda la tête de Lafayette par ce dilemme : « M. le commandant-général a promis sur sa tête que le roi ne partirait pas ; il nous faut la personne du roi ou la tête de M. le commandant-général. C'était i compter beaucoup sur la discrétion de Lafayette à garder un secret que Danton savait ne lui être pas inconnu. Il est vrai que c'eut été livrer à la mort le ministre Montmorin, qui n'avait payé Danton que pour modérer sa fureur anarchique et ses intrigues coupables. Alexandre Lametn réfuta Danton et parla comme Barnave l'avait fait à l'assemblée. (Mémoires de Lafayette, tom. 3, p. 83.)
Reprenons les assertions une à une. Et d'abord disons un mol en passant du fameux dilemme. Qui pensez-vous qui l'ait plus fidèlement reproduit du général ou de Desmoulins? Nous croyons que c'est ce dernier et voici sur quoi nous nous fondons. Le Procureur de la Lanterne n'était, certes, point intéressé à amoindrir l'expression du dilemme; on n'a qu'à consulter son journal et l'on se convaincra que ce n'était, ni dans ses allures d'écrivain, ni dans ses goûts; bien au contraire, l'incisif,