CHAPITRE II
le mordant, le stylé l'impressionnait au suprême degré, il n'aurait pas manqué d'y applaudir comme à tout ce qui revêtait le caractère de l'audace démocratique. Mais Danton était plus habile, plus profondément politique, tenait plus adroitement compte des circonstances, et la forme qu'il n'aurait pas manqué de prendre en î)3, il ne crut pas devoir l'employer en 91 et bien il fit. Lafayette, au contraire, avait intérêt à préparer un monstre brutal pour mieux faire accepter l'incrimination; aussi a-t-il refait le dilemme du coupe-tête, et, cette fois, l'allocution a paru si saisissante, si bien en rapport avec l'idée que les écrivains modernes nous ont faite du septembriseur qu'en conscience nul n'a songé à en rabattre. Nos historiens dramaturges ne se ?ont pas demandé s'il n'y avait pas anachronisme dans l'expression, infidélité dans la reproduction du texte, si le caractère de l'orateur n'était pas faussé par les paroles qu'on lui prêtait; il s'agit bien de cela, on n'en finirait pas s'il fallait creuser aussi avant; ce qu'il faut, c'est un portrait à traits accentués, hardis, hors nature même, voila ce que demande le lecteur, voilà ce qu'il faut lui servir. Aussi se sont-ils empressés, et sont-ils vivement applaudis ; nous croyons qu'aucun n'a manqué de copier de préférence la citation de Lafayette. Voilà comme on écrit l'histoire.
Mais passons au plus sérieux.
Avant tout encore transcrivons la note plus explicite que le général insérait au bas du texte de ses Mémoires : le lecteur s'aperçoit sans doute qu'au fond, nous en rappelons d'un jugement porté, de longue date, sur Danton; on verra que nous n'avons détourné aucune pièce du procès.
Danton s'était vendu à la condition qu'on lui achèterait 100,000 livres sa charge d'avocat au conseil, dont le remboursement, d'après la suppression, n'était que de 10,000 livres. Le présent du roi fut donc de 90,000 francs. Lafayette avait rencontré Danton chez M. de Montmorin, le soir même où ce marché se concluait. Faut-il blâmer sévèrement le malheureux Louis XVI d'avoir voulu acheter le silence et l'inaction des gens qui menaçaient sa tête, et qui se seraient vendus aux orléanistes et aux étrangers? Quant à Danton, il était prêt à se vendre à tous les partis. Lorsqu'il faisait des motious incendiaires aux Jacobins, il était leur espion auprès de la cour à laquelle il rendait compte régulièrement de ce qui s'y passait. Plus tard il reçut beaucoup d'argent; le vendredi avant le 10 août, on lui donna 50,000 écus ; la cour s*
DANTON (l79l)
croyant sûre de lui, voyait approcher avec satisfaction le mouvement prévu de cette journée et madame Elisabeth disait : « Nous sommes tranquilles, nous pouvons compter sur Danton. » Lafayette eut connaissance du premier paiement et non des autres. Danton lui-même lui en parla à l'hôtcl-dc-ville, et cherchant à se justifier lui dit : « Général, je suis plus monarchiste que vous. » Il fut pourtant un des coryphées du 10 août. Comme M. Lafayette n'aurait pas souffert que les agents de M. de Montmorin cherchassent à servir une contrerévolution royaliste plutôt que Tordre légal on cessa bientôt de lui faire, ainsi qu'à Bailly, des confidences de ce genre. (Mémoires de Lafayette, tome 111, page 84.)
C'est surtout dans les réticences que se décèlent les imposteurs; ils sentent, mieux que tout autre, le défaut de la cuirasse; et l'endroit qu'ils s'activent à couvrir est justement la partie faible; il leur semble que c'est là que plonge l'œil de l'adversaire; c'est par là qu'on peut les attaquer à coup sûr; ainsi ferons-nous pour Lafayette.
Après avoir avancé qu'il avait eu connaissance des 100,000 livres données à Danton par Montmorin, le général ajoute :
C'était compter beaucoup sur la dis( rélion de lafayette à garder un secret que d'oser l'attaquer ainsi sachant qu'il était au courant de l'affaire.
C'est, en effet, la première objection qui se présente. Eh quoi, Danton s'est vendu 100,000 livres, Montmorin tient en main la quittance, Lafayette est au courant de l'affaire, et Danton, le vendu, ose en plein club accuser le général de trahison, demander sa tête, et il ne craint pas que Lafayette réponde en présentant l'acte honteux qui suffirait seul pour confondre son accusateur, en appelant en témoignage Montmorin qui a fait le marché ? Est-ce croyable?
C'est que, dit en termes formels Lafayette, c'est que Danton comptait sur ma discrétion. On n'a jamais compté sur la discrétion d'un homme qu'on croit assez coupable pour être en droit de demander sa tête, qu'on croit assez méprisable pour l'accuser d'être un traître à sa patrie; et surtout on ne le met pas sur la voie de vous accuser à son tour, en lui rappelant qu'un jour il a essayé de vous gagner à sa cause, et qu'il n'a pas pu.
Et quel motif aurait pu réclamer la discrétion de Lafayette? On n'a de la discrétion que pour cacher un bienfait qu'on a fait soi-même; mais est-ce le général qui a tiré l'argent de sa