CHAPITRE II
bourse? Non, c'est la cour, qui, soi-disant, a acheté Danton. Il n'y avait donc aucune pudeur qui put retenir Lafayette. Il y a plus, nous disons que, quand un homme s'est vendu, quand on a mille raisons de ne pas hésiter à le perdre, parce qu'il est dangereux pour le parti qu'on considère comme celui de l'ordre, quand cet homme est assez audacieux pour accuser ceux qui pourraient être ses accusateurs, c'est un devoir de conscience de le dévoiler, de le traîner au pilori, d'en faire justice; dans ce cas la discrétion serait une faute.
Mais suivons bien dans tous ses détours la fourberie de l'accusateur. Il prend son air le plus candide et d'une voix émue il ajoute : « Dénoncer Danton, c'eut été livrer à la mort le ministre Montmorin. » Imposture! car nous n'avons pas oublié que nous ne sommes encore qu'en 91, et qu'à cette époque on n'égorgeait pas un ministre sur une simple accusation ; mais général, vous commandiez vous-même en ce moment toute la garde nationale parisienne, vous auriez donc pu, au besoin, défendre le ministre contre un coup de main ; et votre influence était encore si grande en réalité que vous n'avez pas été puni du crime ou de la faute d'avoir préparé la fuite du roi, ou de n'avoir pas assez veillé sur la cour. Votre adversaire, au contraire, était encore loin d'avoir en 91 l'ascendant sur la foule qu'il avait en 93. Enfin la dernière preuve de votre complicité, je la prends dans vos paroles mêmes; vous venez d'écrire : « Toute la gauche de l'Assemblée nationale, y compris les membres étrangers aux délibérations des Jacobins, se rendit à la salle de cette société. » Donc la majorité se compose de vos créatures, donc vous n'aviez pas à craindre pour les suites de votre dénonciation, donc Montmorin, en admettant qu'il fut présent n'avait rien à redouter. Tout le danger était pour Danton. Et si vous n'avez pas cité le fait, dans des circonstances aussi favorables, c'est que vous n'en aviez pas la preuve, c'est que vous en imposâtes vingt-cinq ans plus tard dans vos Mémoires.
Mais venons au fait même, aux 100,000 livres par Montmorin. La quittance dites-vous, est dans les mains du ministre. Comment dans une séance aussi solennelle ne l'apporte-t-il pas? Comment ne vous la confie-t-il pas? Qu'est-elle devenue cette
DÀÎiTON (l79l).
pièce si importante? Comment Montmorin, incarcéré plus tard sous le ministère de Danton ne s'en sert-il pas pour se faire élargir en secret par Danton menacé? Comment après la mort du ministre ou pendant sa détention, ses amis n'en usent-ils pas? Sont-ce les ennemis secrets de l'éloquent tribun qui manquent pour les soutenir? Ils n'avaient pas la quittance à montrer, et Robespierre, et Saint-Just et Coutbon et Marat n'auraient pas plus hésité à demander sa tête en 1792 qu'en 1793. Est trop de dire que, devant de telles probabilités, l'accusation, encore une fois, descend aux proportions d'une imposture.
Ce n'est pas tout encore. « Plus tard, dit Lafayette, Danton reçut beaucoup d'argent; le vendredi avant le 10 août, on lui donna 50,000 écus... Il fut pourtant un des coryphées du 10 août. » En résumé Danton reçoit de la cour une somme énorme, puis il la trahit. Ajoutons de suite : puis la cour vaincue par Danton, un des chefs de la révolte, n'évente pas le secret de vente, quand elle pouvait si facilement affaiblir l'influence de son ennemi par cette divulgation. La cour, il faut l'avouer, est aussi discrète que Lafayette ; et Danton va toujours en avant, il n'a pas peur, il ne dit pas le moindre mot, ne fait pas la moindre démarche pour remettre la cour en puissance, la cour qui le paie si grassement. Elle aura eu la grandeur d'âme de déchirer la quittance pour ne pas compromettre un traître qu'elle avait tant de raisons de haïr. Mais pourquoi n'a-t-elle pas eu cette grandeur d'àme pour Mirabeau et tant d'autres, dont elle a soigneusement conservé les reçus? Ceci nous ramène aux papiers trouvés dans l'armoire de fer.
Lafayette essaye de prévenir encore l'objection, tant elle tombe naturellement sous le sens commun, il écrit :
Il est essentiel d'observer que ses papiers passèrent assez longtemps chez le ministre Roland, pour que lui et ses amis pussent en soustraire tout ce qui les compromettait et nommément les correspondances dont le peintre Bose avait été un entremetteur. Cela explique le silence absolu sur toutes ces intrigues. 11 paraît môme qu'on a eu pour Danton l'égard de soustraire aussi tout ce qui avait rapport à sa corruption actuellement bien avérée, et comme on sait que d'autres Jacobins avalent été ou étaient encore dans le