CHAPITRE II
n'avons pas à discuter ici sur la quantité, un seul suffirait pour prouver qu'il y a eu assassinat. Mais veut-on se faire une idée juste de l'expédition du Champ-de-Mars, qu'on en juge par la terreur qu'elle imprima aux patriotes réputés les plus énergiques. Camille écrit dans le dernier numéro de son journal : « Danton, Fréron et moi, n'avons trouvé d'asile contre les assassins que la fuite. »
Le dernier numéro de Prudhomrae est excellent, mais n'est-il pas plaisant de le voir taxer de lâcheté pour avoir pris la fuite, l'intrépide Danton, Camille Desmoulins et Fréron qui n'ont jamais craint de dire la vérité en face ; il était de l'honnêteté et de la justice d'un confrère de raconter du moins les faits qui les avaient obligés à fuir : comment Rutundo avait été assassiné au milieu de la rue, en plein jour; comment Danton avait été poursuivi jusqu'à deux lieues de Paris à la maison de son bcau-pcre, à Fontenay-sous-Bois, par des coupe-jarrets qui, au milieu de la nuit étaient venus faire charivari à la grille du jardin, et le provoquer par des menaces, en criant : il est ici ce j... f... d'aristocrate, qu'il vienne, et faisant accroire, suivant leur méthode, aux habitants du village, que Danton était un aristocrate, un ennemi du peuple, et un espion de la Prusse et de l'Angleterre... Quelque part que soient les vrais patriotes, ils seront plus utiles à la révolution, qu'ils ne l'auraient été à Paris, où ils ont fait preuve pendant deux ans d'un courage si infructueux. C'est la grande raison de leur éloignement, et non point le décret de prise de corps dont tous les journalistes, esclaves des circonstances, ont dit que Danton venait d'être frappé. Pourquoi décréteraient-ils de prise de corps cet excellent citoyen, et de quoi l'accuseraient-ils, à moins qu'ils ne disent comme ce Timbria : de ce que je n'ai pu le poignarder. {Révolutions de France et de Brabant, n' 86.)
Danton jugea prudent de ne pas rester à Fontenay-sous-Bois, il se sauva à Arcis- sur- Aube, son pays. On lui a reproché comme une lâcheté de s'être enfui. Malheur aux partis dont les chefs tomberaient dans le piège si grossièrement tendu à l'amourpropre individuel par la supériorité de la force brutale.
Une autre accusation a été portée contre lui à propos de la pétition du Champ-de-Mars ; on l'a accusé d'avoir stipulé pour la lieutenancede d'Orléans. Il s'était pourtant exprimé en cette circonstance en termes formels :
Ce n'est pas un régent qu'il faut... il faut que les départements s'assemblent, que chacun d'eux nomme un électeur, qui nomment ensuite les dix ou douze membres qui devront composer un conseil, et qui seront changés, comme les membres de la législative, tous les deux ans.
Dastow. 5
Et c'était devant la société tout entière des Jacobins que Danton parlait ainsi. Ce qui a pu faire tomber dans cette erreur les hommes de bonne foi, c'est que la pétition du Champ-de- Mars était rédigée par Laclos. Mais nous avons déjà prouvé qu'il n'y eut aucun rapport entre l'homme d'affaires du duc et le président des Cordeliers. Danton ne pouvait empêcher que d'Orléans ne criât au besoin : vive la Ligue? Quel parti peut se vanter de n'avoir pas des traîtres dans ses rangs.
Une autre accusation beaucoup plus grave lui sera faite plus tard au tribunal révolutionnaire ; on dira : Danton fût-il resté en sûreté à Arcis, s'il n'avait pas été de connivence avec le pouvoir exécutif?
Cet argument est spécieux, en effet, mais résiste-t-il a l'examen?
Qui a combiné l'affaire du Champ-de-Mars? c'est évidemment la municipalité de Paris aidée de Lafayetle. Qu'elle se soit dite, en cette occasion, protectrice de la cour, gardienne des lois, ce n'était là qu'une rubrique traditionnelle propre à justifier ostensiblement ses actes. On sait aujourd'hui qu'au fond, ce n'était qu'une lutte de suprématie entre la municipalité de Paris et les sociétés populaires; la couret rassemblée n'y furent pour rien. Mais Bailly, mais Lafayette n'étaient puissants qu'à Paris; en dehors du département, ils n'avaient aucun droit de poursuite, d'où il suit que Danton se réfugiant dans l'Aube, n'avait plus à les craindre et se trouvait en sûreté. Rien de plus simple que ce fait. Le rapporteur du décret de germinal ne se rendait pas bien compte de la différence des temps. En 1794, la commune soutenue par la Convention, était puissante dans toute l'étendue de la France ; un homme poursuivi à Paris, l'était également dans tous les départements; en 1791, au contraire, il y avait défiance entre la municipalité et la cour, entre la cour et l'Assemblée nationale ; et ce sont justement ces défiances mutuelles qui protégeaient les révolutionnaires. Danton a donc pu se sauver à Arcis et là se trouver à l'abri des guetsapens de Lafayette sans être de connivence avec le pouvoir exécutif.
Du reste on va voir par ce qui suit, que les compatriotes du président honoraire des Cordeliers, n'étaient pas disposés à