‹ DantonChapitre 35 sur 208 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

seau: « Ce n'est pas moi qui fais du noir, c'est vous qui m'en avez barbouillé. »

Je me croirais coupable de la plus insigne lâcheté, si, malgré la force presque irrésistible des premières impressions reçues, et dans un temps où vos âmes de boue forment autour de Danton une espèce de concert d'improbation, je ne déchirais d'une main hardie le voile qu'ils ont interposé entre le public et ce citoyen estimable, que Sparte et Rome nous aurait envié. Je le fais librement; peu m'importe l'opinion de quelques individus. La haine leur fait trouver dans leur âme corrompue toutes les taches déshonorantes, dont ils s'efforcent de salir la vertu même. Quel que soit le succès de mon entreprise, cette défense courageuse sera toujours à mes yeux une bonne action que je placerai entre le ciel et moi.

Je vais tracer ici les inappréciables services qu'il a rendus à la patrie depuis la révolution, l'inflexibilité de ses principes, son constant dévouement au culte de la vérité, etc.

Et certes !... avec de tels moyens, il eut été presque impossible de n'être rien surunthéàtré où tant de gens d'une nullité absolue veulent être quelque chose. Je me bornerai simplement à répondre à quelques objections qui n'en imposent pas même à ceux qui les font ; mais qui, distillées par ces êtres artificieux, deviennent un poison pour tant d'hommes faibles !

Une modeste aisance est ordinairement le scandale des sots. L'acquisition de quelques biens nationaux et autres, montant à la somme 70 à 80,000 livres, faite avec le secours de M. Charpentier, son beau-père, et payée par moitié entre eux, donna occasion à une fourmilière de propos auxquels les circonstances ont donné des ailes. A entendre les frondeurs, les roules de la fortune étaient aplanies sous ses pas. C'était, soi-disant, un homme soudoyé par un parti, un fabricateur de faux assignats, etc., etc., etc. Que n'ont-ils pas inventé dans la crainte de ne passer que pour des échos, à l'effet de tourner et de retourner dans la fange le citoyen, dont les principes étaient plus aisés à diffamer qu'à suivre.

Eh! messieurs, un peu plus d'équité; je vous arrête ici , répondez-moi. Les vrais patriotes, ont-ils une liste civile, dont les canaux intarissables coulent sans cesse pour eux ! Au lieu de cette opulence qu'on leur reproche si gratuitement, ils manquent souvent du simple nécessaire. Fiers de porter la livrée du peuple qu'ils défendent, ils pensent avec le vertueux Fénelon, que tous les honnêtes gens sont peuple, et cela leur suffit pour qu'ils n'ambitionnent jamais un état trop voisin de la corruption dont on les accuse

Si je voulais rendre ici compte des ressources de Danton, et confondre d'un mot ses adversaires, je pourrais citer une foule de procès oubliés dans la poussière des bureaux de l'ancien régime, dont son zèle et son activité ont hâté la solution, et qui n'ont pas peu contribué à le tirer de la médiocrité dans laquelle on voudrait le voir rentrer. Je prouverais qu'il existe dans son cabinet, au moment même où je parle, pour douze millions et plus d'affaires depuis longtemps en souffrance que sa réputation intacte, et son talent connu lui ont procurées; mais tous ces témoignages ne feraient que glisser

DANTON (l"9i)

sur ces esprits prévenus et les aigrir peut-être davantage. Admettons enfin qu'il coule dans sa maison un fleuve d'or; au moins ne nierez-vous pas que la philosophie serait bientôt réconciliée avec la fortune, si ses adorateurs eussent fait un si noble usage de ses dons. Eh bien, apprenez donc que c'est, en en versant une partie sur sa respectable mère, qu'il a prouvé qu'il en était digne. Bon fils, bon père, bon époux, bon ami, que de titres pour être un excellent citoyen.

Poursuivons. Si, comme quelques-uns affectent de le répandre, séduit par l'attrait puissant de la cupidité, Danton eut trahi la cause des patriotes, point de doute que tous les rayons de la faveur ministérielle ne fussent venus fondre sur lui. A voir le luxe insolent qu'affichent au sein de la capitale des conspirateurs effrénés, qui ne sont pas vils à bon marché, je ne crains pas de dire qu'un homme de sa trempe eut été payé par l'aristocratie bien au delà de son pesant d'or.

Mais que m'opposerez- vous , quand je vous dirai que j'ai la certitude acquise, qu'il n'a pas même mis ses intérêts sur la ligne de ses devoirs ; que j'ai la preuve portée jusqu'à l'évidence que ce qui lui vaut là persécution dont ses amis sont aujourd'hui les victimes, c'est sa louable résistance aux insinuations perfides de quelques coalitionnaires qui, frappés de la plaie incurable d'une ambition sans bornes, cherchent depuis le décret de la non réélection, à se consoler de la perle du crédit et des dignités, de la honte de leur rôle. Que me répondrez-vous, quand je m'offre à prouver qu'ils ont poussé la scélératesse jusqu'à le menacer de le perdre, s'il ne travaillait avec eux à faire rentrer le peuple dans sa nullité politique? C'est comme témoin oculaire que je cite le trait suivant : il est bien fait pour désiller les yeux de ceux qui ont ce sens un peu obtus. Le 31 du mois dernier (juillet 91) un homme d'une figure très équivoque, âgé d'environ 36 ans, se présente à la maison de Danton, demande à lui parler en particulier. On 1 introduit. Son début fut qu'il était du nombre des pétitionnaires qu'on avait fusillés sur l'autel de la patrie , et qu'un décret lancé contre lui l'obligeait à fuir. Il ajoute que son départ précipité ne lui ayant pas permis de prendre de l'argent chez lui, ni de se munir d'autres hardes que celles qu'il avait sur le corps à cette époque, il se trouvait dans la dure nécessité de solliciter les services les plus pressants. Danton le fixant alors lui dit : « Ce que vous me racontez peut être vrai, mais comme vous n'ignorez pas que je suis dans une position à me méfier de tout le monde, vous ne devez pas trouver mauvais que je prenne avec vous les précautions que la prudence exige. Je vous préviens donc qu'en même temps que j'ai de l'argent pour aider les malheureux, je suis aussi porteur d'une bonne paire de pistolets au service de ceux qui seraient tentés de former des desseins contre ma vie. » Cette petite leçon fut suivie d'une somme de 9 livres que reçut notre pétitionnaire un peu confus du compliment. Après une courte pause il demanda avec instance un logement pour se refaire, disait-il, des fatigues de la route ; ce qui lui fut refusé net. Il se retira en promettant de partir le lendemain, ce qu'il fit, en effet, dès la pointe du jour dans la compagnie de quelques voituriers lorrains, avec

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