‹ DantonChapitre 36 sur 208 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lesquels il reprit le chemin de Châlons. Quelle fut sa principale occupation depuis Arcis jusqu'à Vitry ? Ce fut de dire au nommé Gégonne, marchand de bois, à Lcrrins en Lorraine, que Danton lui avait donné vingt écus, qu'il lui en avait déjà compté bien d autres, sans ce qu'il lui donnerait encore à Paris; que c'était un homme terrible qu'on ne pouvait aborder, parce qu'il était armé jusqu'aux dents, qu'il fabriquait de faux assignats, qu'il avait acheté, tant en Comté qu'en Auvergne et en Angleterre pour des millions, etc. Au milieu de tous ces beaux récits le voilurier s'endormit, son honnête compagnon le voyant lui tira adroitement de sa poche de veste un portefeuille qui contenait pour 600 livres d'assignats et prit la fuite. A son réveil, s'apercevant qu'il était volé, le sieur Gégonne se mit sur-le-champ à la poursuite du coquin qu'il rattrapa conjointement avec la maréchaussée de Châlons à une demi-lieue d'Etoyes. On le conduisit aux prisons de Chaions où il est toujours détenu depuis cette époque, sans qu'on ait encore assigné les témoins prêts à déposer des faits que je viens de raconter. Je laisse à faire aux vrais patriotes toutes les réflexions qui se présentent d'elles-mêmes à la suite d'un pareil récit. Cet homme est peut-être le millième espion qu'on a vu rôder dans toute l'étendue du département de l'Aube depuis un mois , et ne cesser de vomir des horreurs et contre la société des Jacobins et contre Danton. J'observerai encore que ce scélérat porte aux deux poings la marque des fers qu'il a probablement traînés longtemps.

Ce sont-là de ces gentillesses qui se perdent dans la foule des crimes que les petits Machiaveis ne se refusent jamais, surtout quand ils sont entourés de chevaliers du poignard, agents passifs qu'on avoue ou qu'on désavoue à son gré. Eh bien! ce citoyen tant décrié, tant calomnié, l'objet de tant de placards commentés par des gens appostés pour faire plus d'impression sur la multitude. Eh bien, cet homme, avant cette légère disgrâce était traité par ces chiffonniers ministériels, comme un médecin qu'on néglige en santé, mais après qui on court souvent dans un état désespéré. Point de composition avec ces ambitieux affamés ; une fois qu'on diffère de principes avec eux, on lésa pour ennemis implacables. Ils pousseraient même le raffinement jusqu'à vous faire un crime de l'inquiétude que leur causerait la crainte de la révélation de leur secret Je m'arrête ici, j'en ai dit assez pour prémunir ceux

qui m'entendent, contre des apostats populaires qui, non contents d'avoir gagné la peste s'empressent encore de la communiquer aux autres.

Brave et généreux Danton! Que la joie des méchants portée jusqu'à l'ivresse, honore la retraite encore plus que les regrets des gens de bien ! Il vaut mieux passer ta vie dans un désert que de vivre avec des êtres dans la bouche desquels le mot de peuple-roi est devenu une mortelle injure. Laisseles débiter les paradoxes les plus étranges en politique, opposer sans pudeur au bien général les sophismes de leur intérêt personnel, avec le ton de confiance qu'on désire dans un ami de la vérité; il reste assez de bons citoyens, sans toi, pour les désavouer à l'opprobre et à la haine de leur siècle.

Et vous, respectable Brissot, donl les principes si purs sont devenus une espèce de bannière, autour de laquelle les vrais amis de la chose publique

DANTON (l79l)

aiment à se rallier; poursuivez sans relâche ces protées dans tous les écrits où ils se retranchent, où ils se reproduisent sans cesse ; et ne vous lassez pas de répéter au peuple que la servitude et la corruption sont à leur comble, quand il ne se rencontre pas assez de courage dans une nation pour élever la voix et embrasser ouvertement la cause des plus zélés défenseurs de ses droits.

Signé : Courtois.

La brochure était adressée à Brissot après le massacre du Champ-de-Mars, c'est à dire au moment où la réaction était toute puissante. Nous n'avons pu nous la procurer, elle avait seize pages.

Comme pour attester la vérité de ce que l'auteur y rapporte, on lit dans le même journal la note suivante :

La société des Amis de la Constitution d'Arcis-sur-Aube , après avoir entendu la lecture de la lettre de M. Courtois, l'un de ses membres, à M. Brissot, rédacteur du Patriote français, a arrêté qu elle partage pour M. Danton les sentiments que contient cette lettre, qui honore l'amitié de son auteur, pour un citoyen irréprochable, injustement persécuté, et que son arrêté serait imprimé à la suite de cette lettre, comme un témoignage authentique qu'elle rend aux vertus et au civisme de M. Danton.

Signé : Bo*nemain, vice-président.

Personne alors ne s'éleva pour réfuter ces assertions dont la forme seule pouvait être critiquée.

Le succès que la réaction venait de remporter ne pouvait être de longue durée puisque les héros n'étaient point soutenus par la cour; puisque celle-ci, bien aise de voir ses ennemis s'entredétruire, aurait, au besoin, relevé les vaincus. D'ailleurs, la déclaration de guerre faite par Léopold et Frédéric-Guillaume, les bravades de Bouillé et des émigrés avaient soulevé l'indignation de tout le monde; or, l'esprit public ne s'émeut pas sans qu'il y ait profit pour la liberté. Les patriotes qui s'étaient cachés après le massacre, se montraient en septembre en toute sécurité. Danton avait fait sa rentrée aux Jacobins le 12.

M. Danton est entré dans la salle, et a été fort applaudi. (Journal des débats des Jacobins, n* 39.)

La nouvelle législature devait ouvrir ses séances le 1 er octobre, on s'occupait des élections, chacun présentait ses candidats. Danton ne fut pas oublié.

Page 1