CHAPITRE H
Fréron écrivait :
Que n'ont pas imaginé Bailly et Lafayette contre le brave et généreux Danton! que de trames horribles pour l'éloigner de la seconde législature! mais il a toujours triomphé de l'acharnement de ses ennemis ; il a déjoué tous les complots, il a sauvé la France, et les services qu'il a rendus à la patrie, quand elle était en péril, vont aujourd'hui mettre en fuite, le reste impur de l'aristocratie... J'espère que, si les électeurs qui ont témoigné au vigoureux Danton l'intérêt le plus tendre, ont devant les yeux le salut du peuple, ils ne manqueront pas d'en faire l'objet de leur choix. On sait bien que les membres gangrénés de l'Assemblée nationale , donneraient la plus grande partie de ce qu'ils ont reçu de la liste civile, pour qu'il ne soit pas député. A en juger par le rapport qu'a fait le sieur Lavigne, relativement à la pétition que le corps électoral a présentée à l'Assemblée nationale en faveur de M. Danton, qu'un impertinent huissier a voulu enlever au milieu de cette assemblée.
{Orateur dupeupk, n' 54 du 7* vol.)
Revenant, quelques jours plus tard, sur les assemblées électorales, le journaliste fait tenir ce discours aux contre-révolutionnaires :
Us osent nous présenter un Danton, lui qui empêcha le départ du roi, lui qui voulait conduire notre brave général à l'échafaud; lui qui sacrifia sa fortune pour soulager des infortunés et qui présida pendant neuf mois le district des Gordelicrs, qui ne s'occupa qu'à faire trembler le parti de notre
bon roi On veut lui faire un mérite de son courage et de son humanité,
et ce scélérat voulait nous empêcher d'égorger nos concitoyens. C'était cependant un mal nécessaire L'affaire du 17 juillet le prouve, et le roi avait besoin du sang qui fut versé.
A d'autres temps, d'autres mesures; les sociétés ont député à l'évêché en faveur de M. Danton; le public présent a applaudi. Les électeurs baissaient la tête, Legendrc prend la tribune. Son discours véhément allait électriser les vrais patriotes. 11 cita la conduite du département du Calvados... Les électeurs ont pâli... Vous tremblez, dit Legendre, vous avez raison ; le corps électoral de Paris est déshonoré, si Danton n'est pas législateur... On a applaudi; le commandant des respectables vétérans prend la parole et dit : « Messieurs, la vérité vient de se faire entendre, je suis à la tête des vétérans , et je finirais ma carrière avec satisfaction si Danton est placé au nombre des hommes en qui nous avons mis notre espérance. ■
(V Orateur du Peuple, n» 10 du 8* vol.)
Ses amis particuliers aussi faisaient tout leur possible pour
DANTON (l79t).
qu'il fut nommé. Camille Desmoulins n'était pas un des moins ardents. Il écrivait :
Puisque la réputalion ne se fait que de loin , que Marseille nomme
Danton à la prochaine législature, et je tâcherai, si je ne puis le faire nommer à Paris, de faire nommer au moins l'abbé Rives. Alors nous aurions, dans la seconde législature, en ces deux hommes seuls, l'éloquence de Marius ou du paysan du Danube et la science de Varon.
Camille Desmoulins.
(Extrait de la correspondance de Desmoulins, tome IV des enivres. — Paris, Ebrard, 1838.)
Quoi qu'il en soit, Danton ne fut point élu à la législative, il devançait l'opinion publique d'une année; ses idées trop avancées faisaient peur; il fallait qu'on s'y habituât, qu'on se convainquît que la cour ne cédait qu'à la force des choses, que le roi reprendrait les rênes du gouvernement absolu dès qu'il croirait pouvoir le faire sans danger.
Si les républicains s'activaient à faire nommer Danton député, la municipalité de son côté ne montrait pas moins d'ardeur à les faire échouer. C'était toujours par la violence qu'elle procédait.
Un membre de la société des Jacobins rend compte de la manière dont l'arrestation de M. Danton avait été tentée dans le corps électoral.
M. Danton monte à la tribune au milieu des applaudissemeuts : sans parler des persécutions dont il est l'objet, il traite la question de savoir si un homme, sous un décret de prise de corps, peut être exclus d'une assemblée électorale : « Un électeur, a-t-il dit, décrété pour assassinat doit être arrêté sans doute; mais c'est à l'assemblée électorale à déterminer la manière dont il peut être arrêté. Le corps législatif est inviolable, les corps électoraux qui sont les arcs-boutants delà Constitution doivent l'être aussi. Ainsi l'Assemblée nationale doit décréter que nul individu ne pourra être saisi dans un corps électoral qu'après délibération de ce corps qui autorise les agents du pouvoir judiciaire à mettre à exécution l'ordonnance de prise de corps. »
(Journal des débats de la société des amis de la Constitution, n* 60.)
C'est la troisième tentative du pouvoir exécutif contre un homme accusé encore aujourd'hui de lui être vendu.
Toutes ces poursuites ne faisaient que populariser davantage la tribune : l'oppression est toujours un titre à l'intérêt public.