‹ DantonChapitre 44 sur 208 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pour juger raisonnablement cette circonstance, que chacun de nous se dise à lui-même, que penserais-je si j'eusse été à la place des soldats de Château-Vieux; accepterais-je les dons d'une main qui devait voler à leurs secours quand ils étaient accablés par le traître Bouillé? En acceptant cette somme, nous prenons l'engagement de la faire accepter par les soldats de Château-Vieux (Brouhaha). Il se peut que mon opinion particulière paraisse exagérée à plusieurs membres de cette société, mais je. suis accoutumé à dire ma façon de penser sans aucun ménagement (Applaudissements). Et personne ne me démentira. Un soldat de Château-Vieux qui sentirait sa dignité, puisque ces braves gens ont mérité les honneurs du triomphe que l'Assemblée nationale leur a en quelque sorte décerné, un tel soldat, dis-je, peut-il accepter cette gratification du pouvoir exécutif ? Je demande donc, messieurs, comme il est peu facile de répondre à mes arguments, et comme chacun de vous sent que les soldats de Château- Vieux se ravaleraient en recevant cette aumône, je demande, dis-je, la distraction de cette somme.

Il n'entre point de fiel dans ma pensée ni dans mes expressions C'est rendre service à ceux qui ont cru donner un bon conseil au roi ; j'aime à croire que ses vues étaient bonnes, mais elles ont été' avilies par les courtisans, il paraît qu'il a voulu donner aux soldats de Château-Vieux un témoignage de bienfaisance. Par la rejection vous devez manifester que c'était autrement qu'il devait les satisfaire. Ainsi c'est sans animosité et par des principes de justice que je demande la rejection de la somme, et nous ferons que ceux qui conseillent ie roi, lui suggèrent des mesures plus dignes d'une grande nation.

Sur les observations de Robespierre, la société passe à l'ordre du jour. {Journal des débats de la société des amis delà Constitution, n* 154.)

Personne n'eut à un plus haut point que Danton le sentiment de la dignité nationale, ou du respect dû à l'Assemblée nationale, ou de l'honneur des corps de l'État. C'est qu'il avait le caractère élevé, on aura lieu vingt fois de le constater.

A propos de cette même affaire Danton donnait au peuple de Paris un sage conseil.

M. Danton annonce que le département après avoir tenu une séance de huit heures et avoir pris plusieurs arrêtés contradictoires relativement à la fête des soldats de Château-Vieux, avait décidé de se concerter avec la municipalité ; il engage les citoyens, dans le cas où le déparlement s'oublierait au point de porter une telle atteinte à la liberté de n'apposer à cette résolution que l'immuabilité du mépris et la tranquillité qui caractérise les hommes libres.

{Journal des débats de la société des amis de la Constitution, n* 176.)

Le moment de l'attaque, en effet, n'était pas encore venu.

DANTON (l792)

Danton attendait que tout le parti patriote fut groupée, que tous eussent le mot d'ordre. Jamais il ne se presse, l'impassibilité au milieu des plus grands dangers est encore un de ses caractères, parce que c'est encore un de ceux qui distinguent la vraie force. Personne ne souleva plus énergiquement les masses, personne ne le fit avec un plus grand calme apparent. Aussi communiquait-il sa confiance; on se levait à sa voix et l'on marchait avec la certitude du triomphe.

La politique radicale de Danton s'opposait à toute espèce de transaction avec le parti semi-patriote ou libéral; la division néanmoins n'était pas encore tranchée; devant le danger commun, dans les grandes circonstances, tous savaient faire abstraction de leurs opinions particulières. En avril 92, Lafayette écrivait à sa femme une lettre ainsi conçue :

Les partis sont divisés à présent de cette manière : Robespierre, Danton, Desmoulins forment la tourbe jacobine. Ces marionnettes sont conduites des coulisses et servent la cour. L'autre qu'on appelle les hauts Jacobins, est composée de Bordelais deSieyès, Condorcet, etc., etc., ceux-ci craignent et haïssent Robespierre, mais n'osent pas se dépopulariser.

Une note ajoute :

On voit par ce passage que Lafayette regardait le parti désorganisaleur dont Robespierre n'était que le chef apparent, tandis que Danton en était rame, comme un instrument dont les intrigants se servaient dans l'intérêt de la cour. Ce soupçon n'est pas accompagné de preuves... En s'entendant avec les conseillers de la cour, il y aurait eu quelques moyens de faire tairo les Danton et autres dénonciateurs.

{Mémoires de Lafayette, t. III, p. 448.)

Nous n'avons pas à revenir sur ces inculpations personnelles à Danton ; au fur et à mesure que nous avançons, elles deviennent plus insoutenables.

Ce n'est pas trop dire que d'avancer qu'en 1792 Danton avait, en effet, la prépondérance sur Robespierre ; il la devait à sa supériorité comme homme d'action et comme tribun. Son nom était dans toutes les bouches; celui de Robespierre n'y arrivait que par réflexion.

Vergniaud. — Je suis chargé d'avertir les députés à l'Assemblée nationale,

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