CHAPITRE III
même espoir, celui d'anéantir à jamais la royauté ; la destruction fatale entre Girondins et Montagnards n'existait pas encore: Pétion, maire de Paris, et Danton qui donnait le mot d'ordre aux Cordeliers et aux Jacobins, partant à toute la France républicaine, agissaient de concert. Il était aisé de prévoir déjà de quel côté serait le triomphe : les révolutionnaires étaient les moins nombreux, à la vérité, mais ils étaient un.
Quoi qu'il en soit l'affaire devait être sanglante. C'est à partir de ce moment surtout qu'il ne faut pas perdre Danton de vue.
On se rappelle la déclaration de l'entrevue dePilnitz (27 août 91): « L'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse, sur les représentations des frères de Louis XVI, Rengageant à employer les moyens nécessaires pour mettre le roi de France en état d'affermir les bases d'un gouvernement monarchique. » Le 7 février 92, Léopold et Frédéric-Guillaume concluent à Berlin un traité d'alliance défensive pour comprimer les troubles de France; les émigrés offrent leurs épées pour les soutenir; les nobles de l'intérieur, les intéressés et les royalistes de bonne foi, applaudissent déjà aux triomphes à venir des bons alliés; Marie-Antoinette n'espère plus que dans la bravoure et dans l'ancienne renommée des grenadiers de Marie-Thérèse et du grand Frédéric; Lafayette s'engage à soutenir, à la tête de l'armée française, la cour qu'il n'aime pas et qui le méprise contre les Républicains qu'il hait profondément, pour le triomphe de la liberté qu'il viole. Le moment de l'attaque était donc bien réellement arrivé; le prologue est joué, le drame commence : « la pièce s'achèvera, » a dit naguères Danton aux Jacobins ; c'était sa formule d'engagement.
Pour première action, le 3 juin, Louis XVI renvoie ses trois ministres Servan, Roland et Clavières suspects de républicanisme.
Une violente discussion s'élève à ce sujet aux Jacobins ; Danton, quoiqu'elle durât déjà depuis deux jours, monte à la tribune :
Je propose que la discussion soit continuée demain à 9 heures. Je prends l'engagement de porter la terreur dans une cour perverse. Le pouvoir exécutif n'a déployé son audace que parce qu'on a été trop faible. (Journal des débats de la société, n*213.)
96 DANTON (l792).
Nous avons pu remarquer déjà ces remises à séance prochaine; c'était tactique pour frapper plus fort, pour que le coup ait plus de retentissement. En effet, quel concours de patriotes devait se presser dans la salle quand on savait que l'énergique tribun allait prendre la parole. Cette fois il ne dut pas tromper l'attente générale.
Après avoir rapporté la loi rendue à Rome après l'expulsion des Tarquins, par Valerius Publicola, loi qui permettait à tout citoyen de tuer, sans aucune forme judiciaire tout homme convaincu d'avoir manifesté une opinion contraire à la loi de l'État, avec l'obligation de prouver ensuite le délit de la personne qu'il avait tuée ainsi, M. Danton propose deux mesures pour remédier aux dangers auxquels la chose publique est exposée.
La première est d'asseoir l'impôt d'une manière plus équitable qu'il ne l'est, c'est à dire en rejetant sur la classe riche, la plus grande partie des contributions supportées par la classe des citoyens moins aisés, de sorte que celle-ci ne payât qu'une excessivement petite portion.
La seconde est que l'Assemblée nationale porte une loi fondée sur le bien de l'État , continuellement opposé à l'intérêt de la maison d'Autriche qui toujours a fait le malheur de la France , loi qui forçât le roi à répudier sa femme et à la renvoyer à Vienne avec tous les égards, les ménagements et la sûreté qui lui sont dus.
{Journal des débats de la société, n* 214.)
On ne s'attendait guère, sans doute, à la manière dont Danton allait répondre à la levée de boucliers de la cour. Comme il frappe juste! il ne se répand pas en lieux-communs oratoires sur la nécessité de s'armer pour sauver la patrie des mains de l'étranger; il propose une mesure qui seule va mettre tous les pauvres, tout le peuple de son côté : « Plus d'impôt que sur les riches, que sur le superflu, s'écrie-t-il. » Il me semble voir toute la salle se lever, je t'entends crier : c'est juste, c'est lé principe de la République, armons-nous pour le défendre. Les Quintilliens avaient extrait de leurs distillations rhétoriciennes Yargumentum ad hominem, dès le premier jour Danton crée Yargumentum ad populum, et toute la France se lève.
Il est juste d'ajouter qu'à en juger par l'extrait ci-dessus, on aurait pu croire que Danton en appelait brutalement à la guerre civile, à la guerre aux poignards. Fort heureusement, on lui demanda le lendemain de s'expliquer sur cette proposition et tout fut éclairci. Cela prouve avec quelles précautions il faut