CHAPITRE PR
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l'illustre époque de 89 ; j'assiste à leurs discussions animées, à cet abandon de franche amitié qu'avaient entre eux ces héros ! Assez longtemps ces banquets furent composés de Camille Des moulins, Lacroix, Panis, Laignelot, Robespierre et quelques autres. Camille était le plus enjoué de la société, aussi l'ai-je bien plus remarqué que ses collègues, parce qu'il avait beaucoup de bienveillance pour moi, et que nous folâtrions ensemble des heures entières.
Voilà donc en quoi consistaient ces prétendues orgies tant de fois reprochées à Danton; voilà ce qu'atteste aujourd'hui, à soixante-dix ans de date, le dernier témoin oculaire. Fait-on venir un enfant, quand on se dispose à faire débauche? Et remarquez qu'il ne s'agit pas ici de simples repas de famille ou d'amis, mais de banquets.
Ainsi Danton était affectueux, c'est sa qualité dominante. Nous aurons lieu de le constater plus positivement encore. Les esprits vulgaires ont peine à comprendre qu'on puisse concilier tant de haine avec tant d'amour. Nous ne nous chargeons pas de les convaincre : à l'impossible nul n'est tenu. Mais qu'ils méditent ces paroles de lord Cbatham : ce que j'aime le mieux dans l'amour, c'est la haine; qu'ils s'appliquent celles du roi de Sparte Charillus, qui disait de je ne sais quel homme réputé bon : « Il ne saurait être bon , puisqu'il n'est pas mauvais aux méchants. »
Nous devons avouer à notre honte que nous n'avons pas un crayon assez habile, une palette assez riche pour esquisser à la manière moderne le portrait de Danton, pour deviner dans ses traits bouleversés toute son épopée. Nous croyons qu'à cet égard, le plus mauvais portrait à deux sous en apprendra plus que toutes les amplifications que nous pourrions ajuster. Mais pour ne point priver les amateurs des fidèles peintures qu'en ont faites de plus exercés que nous à ce genre d'escrime, nous leur recommandons l'ouvrage du plus grand des historiens modernes ; ils verront dans son livre que Danton ressemblait tour à tour à un dogue, à un lion, à un taureau, voir même à un sanglier. On n'a que l'embarras du choix.
Bien que Danton échappe à tous les biographes de 1775 à 1789, il est incontesté qu'à cette dernière époque, l'histoire le trouve exerçant la profession d'avocat. Voici les détails.
On de ses parents , curé de Barberey , près de Troyes , désirait qu'il embrassât l'état ecclésiastique, pour lui succéder. Mais le neveu préféra la carrière judiciaire, et il partit pour Paris où l'attendait un procureur au Parlement, chez lequel il commença une cléricature laborieuse. {Notice de M. Béon.)
En admettant qu'on ne put guère alors être reçu avocat avant vingt ans comme aujourd'hui, ce n'est pas trop s'avancer que de dire qu'il commença l'exercice de sa profession au Parlement vers 1779 ou 1780.
La famille, sans être pauvre puisqu'elle avait pourvu aux frais d'études de l'enfant, puis aux frais de stages de l'étudiant, la famille ne jouissait que d'une aisance assez médiocre, nous le prouverons plus tard. Mais le jeune orateur avait du talent, de la verve, de la passion ; il était d'un caractère hardi, entreprenant ; et puis il était si bon enfant avec tout cela qu'il ne tarda pas à se faire aimer, disons mieux à aimer mademoiselle Antoinette-Gabrielle Charpentier. M. Charpentier possédait une petite fortune ; sa fille fut dotée, mariée en juin 1787, et, à quelques temps de là, le jeune avocat "au Parlement achetait une charge aux conseils du roi. (D'après le mémoire des deux 01s.)
Il résulte de ces faits reconnus par tous les historiens, que le fils du procureur en la justice d'Arcis était bien réellement avocat au moment où allait se plaider la cause d'un peuple qu'il s'agissait de faire rentrer en possession de droits réputés imprescriptibles. C'était une heureuse coïncidence. Le futur défenseur avait-il du talent au moment où nous en sommes de sa vie? Personne n'en doutera, quand on aura lu ses discours à la Convention.
C'est pourtant en parlant de cette époque que madame Roland a écrit : « Si j'avais pu m'astreindre à une marche suivie, au lieu d'abandonner ma plume à l'allure vagabonde d'un esprit qui se promène sur les événements, j'aurais pris Danton au commencement de 1789, misérable avocat, chargé de dettes plus que de causes, et dont la femme disait que, sans le secours d'un louis par semaine qu'elle recevait de son père, elle ne pourrait soutenir son ménage. » {Appel à l'impartiale postérité par la citoyenne Roland, l re partie, page 59.) Il faut avouer que