CHAPITRE III
château. Était-ce bien son devoir? Nous ne le croyons pas. Mais a-t-il, au moment de l'action, déserté la cause des patriotes; a-t-il quitté son poste de président des Cordeliers; après avoir soulevé l'insurrection, a-t-il fui? Non. A-t-il, au contraire, enflammé l'ardeur des combattants par son énergie, par sa présence, par son éloquence? Les a-t-il poussés au combat? Oui. C'est tout ce qu'on avait droit d'exiger de lui...
Une notice écrite par une des personnes les plus compétentes à dire ce qui se passa à ce moment suprême, par un témoin oculaire, va prouver la vérité de notr« affirmation. Ce témoin, c'est Lucile, l'épouse de Camille. On sait que Danton et Desmoulins vivaient pour ainsi dire en famille; donc nous serons parfaitement renseignés par les notes extraites du portefeuille de cette femme qui sut plus tard si bien mourir. La naïveté de la rédaction en prouvera la sincérité.
Comment me rappeler tant de choses? N'importe , je vais en retracer quelque cho>e. Le 8 août, je suis revenue de la campagne. Déjà tous les esprits fermentaient bien fort. On avait voulu assassiner Robespierre. Le 9, j'eus des Marseillais à dîner; nous nous amusâmes assez. Après le dîner nous fûmes tous chez Danton. La mère pleurait, elle était on ne peut plus triste; son petit avait l'air hébété; Danton était résolu. Moi, je riais comme une folle. Ils craignaient que l'anairc n'eut pas lieu. Quoique je n'en fusse pas du tout sûre, je leur disais, comme si je le savais bien, qu'elle aurait lieu. Mais peut-on rire ainsi, me disait madame Danton? Hélas! lui dis-je, cela me présage que peut-être verserai-je bien des larmes ce soir. Sur le soir nous fûmes reconduire madame Charpentier, parente de Danton. Il faisait beau, nous fîmes quelques tours dans la rue, il y avait assez de monde. Nous revînmes sur nos pas et nous nous assîmes tout à côté du café de la place de l'Odéon. Plusieurs Sans-culottes passèrent en criant : vive la nation ! Puis des troupes à cheval, enfin des foules immenses. La peur me prit. Je dis à madame Danton : «Allons-nous en. » Elle rit de ma peur; mais a force de lui en dire, elle eut peur à son tour et nous partîmes. Je dis à sa mère : « Adieu , vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin. » En arrivant chez Danton, j'y vois madame Robert et bien d'autres. Danton était agité. Je courus à madame Robert et lui dis : « Sonnera-t-on le tocsin? — Oui, me dit-elle, ce sera ce soir. » J'écoutai tout et ne dis pas une parole. Bientôt je vis chacun s'armer. Camille, mon cher Camille arriva avec un fusil. 0 Dieu ! je m'enfonçai dans l'alcôve, je me cachai dans mes deux mains et me mis à pleurer ; cependant ne voulant point montrer tant de faiblesse et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas qu'il se mêlât de tout cela,
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je guettai le moment où je pouvais lui parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes. 11 me rassura en me disant qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il s'était exposé. Fréron avait l'air d'être déterminé à périr. « Je suis las de la vie, disait-il, je suis déterminé à mourir. » Chaque patrouille qui venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J'allai me fourrer dans le salon qui était sans lumière, pour ne point voir tous ces apprêts. Personne dans la rue. Tout le monde était rentré. Nos patriotes partirent. Je fus m'asseoir près d'un lit, accablée, anéantie, m'assoupissant ' parfois, et lorsque je voulais parler je déraisonnais. Danton vint se coucher. Il n'avait pas Pair fort empressé, il ne sortit presque point : minuit approchait. On vint le chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la commune. Le tocsin des Cordeliers sonna : il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoulais le son de cette fatale cloche. En vain venait-on me consoler. Le jour qui avait précédé cette fatale nuit me semblait être le dernier. Danton revint. Madame Robert qui était très inquiète pour son mari qui était allé au Luxembourg, où il avait été député par sa section, courut ù Danton, qui ne lui donna qu'une réponse très vague. 11 fut se jeter sur son lit. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et de mauvaises nouvelles. Je crus m'apercevoir que leur projet était d'aller aux Tuileries. Je le leur dis en sanglotant; je crus que j'allais m'évanouir. En vain madame Robert demandait des nouvelles de son mari, personne ne lui en donnait. Elle crut qu'il marchait avec le faubourg. « S'il périt, me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, le point de ralliement! Si mon mari périt, je suis femme à le poignarder. » Ses yeux roulaient. De ce moment, je ne la quittai plus. Que savais-je, moi, ce qui pouvait arriver! Savais-je de quoi elle était capable? Nous passâmes ainsi la nuit dans de cruelles agitations. Camille revint à une heure; il s'endormit sur mon épaule. Madame Danton était à côté de moi, qui semblait se préparer à apprendre la mort de son mari. « Non, me disaitelle, je ne puis plus rester ici. » Le grand jour était venu, je lui proposai de venir se reposer chez moi. Camille se coucha. Je fis mettre un lit de sangle dans le salon avec un matelas et une couverture, elle se jeta là dessus et prit quelque repos. Moi, je fus me coucher et m 'assoupir au son du tocsin, qui se faisait entendre de tous côtés. Nous nous levâmes. Camille partit en me faisant espérer qu'il ne s'exposerait pas. Nous fîmes à déjeuner. Dix heures, onze heures passent sans que nous sachions quelque chose. Nous prîmes quelques journaux de la veille, assises sur le canapé du salon, nous nous mîmes à lire. Elle me lisait un article ; il me sembla, pendant ce temps, que l'on tirait le canon. Elle écoute, l'entend, pâlit, se laisse aller et s'évanouit. Je la déshabillai. Moi-même, j'étais prête à tomber-là, mais la nécessité ou je me trouvais de la secourir me donna des forces. Elle revint à elle. Jeannette, la cuisinière de Camille, criait comme une bique. Elle voulait rosser la M. V. Q., qui disait que c'était Camille qui était cause de tout cela. Nous entendîmes crier et pleurer dans la rue, nous crûmes que Paris allait être tout en sang. Nous nous encourageâmes et nous partîmes pour aller chez Danton.