CHAPITRE III
On criait aux armes et chacun y courait. Nous trouvâmes la porte de la cour du commerce fermée (1). Nous frappâmes, criâmes, personne ne venait nous ouvrir. Nous voulûmes entrer par chez le boulanger, il nous ferma la porte au nez. J'étais furieuse; enlin on nous ouvrit. Nous fûmes assez longtemps sans rien savoir. Cependant on vint nous dire que nous étions vainqueurs. À une heure, chacun vint nous raconter ce qui s'était passé. Quelques Marseillais avaient été tués. Mais les récits étaient cruels. Camille arriva et me dit que la première tête qu'il avait vue tomber, était celle de Suleau. Robert était à la ville et avait sous les yeux le spectacle affreux des Suisses qu'on massacrait. Il vint après le dîner, nous fit un affreux récit de ce qu'il avait vu, et toute la journée nous n'entendîmes parler que de ce qui s'était passé. Le lendemain 11, nous vîmes le convoi des Marseillais. 0 Dieu, quel spectacle! Que nous avions le cœur serré! Nous fûmes, Camille et moi, coucher chez Robert. Je ne sais quelle crainte m'agitait; il me semblait que nous ne serions pas en sûreté chez nous. Le lendemain 12, en rentrant, j'appris que Danton était ministre.
(Extrait de la Correspondance de Camille Desmoulins, tome II, des Œuvres. — Paris, Ébrard 1838.)
Je ne sache pas qu'il existe ailleurs de plus amples détails. Certains mémoires en ont dit quelques mots, mais qui n'apprendraient rien de neuf.
Voici ce qu'on lit, par exemple, dans X Histoire de la Révolution , par deux amis de la liberté :
Dans l'intérieur de Paris, Danton dirigeait tous les mouvements; c'était à lui que se rattachaient les principaux chefs des insurgés : c'étaient ses ordres qu'ils exécutaient.
(T. VIII, 3' époque.)
Louvet dit le contraire :
Un autre fait non moins piquant dans un autre genre, c'est que Danton, qui s'était caché pendant le combat, parut après la victoire, armé d'un grand sabre, et marchant à la tête du bataillon des Marseillais, comme s'il eût été le héros de ce jour.
{Mémoires page 33.)
Madame Roland a écrit :
... Je ferais voir Danton paraissant au 10 août avec ceux qui revenaient du château, et arrivant au ministère comme un tribun agréable au peuple, à qui il fallait donner la satisfaction de le mettre dans le gouvernement. (Appel à l'impartiale postérité.)
(i) Danton habitait un appartement dans le passage du Commerce au dessus de l:t porte d'entrée du côté de la rue de l'École de médecine.
Il ressort évidemment des extraits que nous venons de donner, que Danton ne prit personnellement aucune part à l'attaque du château ; les deux amis de la liberté et Lucile font entendre que sa maison était le centre d'où partaient tous les ordres, c'est ce qui paraît plus probable ; et ce rôle était déjà assez compromettant, en cas d'insuccès, assez glorieux, en cas de triomphe, pour qu'il n'eût pas besoin de se promener dans les rues, le sabre en main, après la bataille, comme l'avance Peltier. Si jamais général n'a été ac#asé de lâcheté pour s'être mis en lieu sûr afin de mieux diriger les mouvements et de mieux saisir l'ensemble de l'attaque, à plus forte raison cette mesure estelle commandée au chef d'insurrection. 11 prouve son courage par son sangfroid dans les préparatifs de l'action, dans la direction de l'attaque, et dans le parti qu'il sait tirer de la victoire. A tous ces titres, Danton peut assurément passer pour n'avoir pas reculé devant l'application de ses principes, devant le danger.
Croira-t-on néanmoins que cette accusation de lâcheté lui ait été jetée par les plus républicains? Qu'on nous permette ici d'anticiper sur les faits et de citer le passage du rapport de Saint-Just en germinal :
Quand lu vis, Danton, l'orage du 10 août se préparer, tu te reliras encore à Arcis-sur-Aubc ; déserteur des périls qui entouraient la liberté, les patriotes n'espéraient plus te revoir; cependant pressé par la honte, par les reproches, et quand tu sus que la chute de la tyrannie était bien préparée et inévitable, tu revins à Paris le î) août ; tu voulus te coucher dans cette nuit sinistre; tu fus traîné par les amis ardents de la liberté dans la section où les Marseillais étaient assemblés; tu y parlas, mais tout était fait, l'insurrection était déjà en mouvement.
Hélas, c'est assurément le plus douloureux des spectacles que de voir les partisans d'une même cause se déchirer entre eux, après la victoire, avec plus de fureur encore que leurs ennemis mêmes n'en avaient mis à les attaquer. Mais il fallait qu'il en fût ainsi alin que les peuples appiissent à distinguer le triomphe des principes de celui des individus; afin surtout qu'ils ne confondissent plus à l'avenir la cause avec le défenseur, et que par admiration pour l'homme ils ne compromissent plus le salut de l'humanité.
Nous ne suivrons pas dans notre plaidoyer ces funestes précé-