CHAPITRE IV
Est-il le moindrement question dans cette pièce de contreseing du pouvoir exécutif en général, de celui de Danton en particulier? Non.
D'autres ont été moins osés que Bertrand de Molleville, ils se sont contentés dédire que la circulaire fut envoyée au-ministère de la justice par Marat qui invitait Danton à la faire parvenir sous le couvert du ministère.
Qu'est-ce à dire? Qu'on voyait sur l'enveloppe des paquets le timbre du ministère de la justice? A quoi bon ce timbre? Ce n'était pas sans doute pour favoriser la libre circulation du paquet, dans un moment où la commune était plus puissante que le pouvoir exécutif. Ce n'était pas pour donner plus d'autorité au contenu de la brochure, puisque, le paquet ouvert, on pouvait y lire une circulaire où il n'était nullement question de Danton. Ce timbre même appliqué sur une des brochures prouverait-il l'adhésion du ministre? Non, car il pourrait avoir été appliqué par un employé gagné ou intimidé ou trompé dans un moment de telle perturbation.
Croyez bien que Danton n'était pas homme à demi-mesures. Le contre-seing n'existe pas au bas de la circulaire, on peut donc affirmer qu'il n'y a pas adhéré. Croyez bien que si Marat eût eu la puissance de faire adhérer Danton à la libre circulation d'une brochure aussi compromettante à l'aide du couvert ministériel, il eût eu celle aussi de la lui faire signer; que si Danton lui avait refusé la moitié de sa demande, Marat n'aurait pas manqué de le lui reprocher dans la suite, comme une lâcheté, comme un acte contre-révolutionnaire ; que si Marat avait obtenu une demi adhésion, il s'en fut appuyé plus tard pour donner plus d'autorité a la mesure qu'on lui reprochait tant. Qui connaît le caractère de Marat sait qu'il n'a jamais caché aucun de ses actes, nié aucune de ses paroles tant il se croyait fort de sa conscience, de la droiture de ses intentions. Or, il n'aurait pas manqué l'occasion de parler de cette tentative auprès du ministre, il en aurait reparlé vingt fois, comme il lui arrive pour des circonstances moins graves. Or, je défie qu'on nous cite la dénonciation du fait dans un seul de ses numéros. Ajoutez qu'il n'avait pas intérêt plus tard à rien dissimuler de cette affaire, puisqu'il s'offre, si l'on veut, à en
prendre seul la responsabilité; il ne pouvait pas avoir de faiblesse pour Danton, puisque bientôt nous allons voir Danton rejeter dédaigneusement toute solidarité avec l'individu Marat. Mais après avoir fait, sans preuves de l'ami du peuple le seul provocateur des massacres, le seul rédacteur de la circulaire, il était piquant de le faire aller chez Danton, de faire trembler Danton devant Marat. Tour de force de dramaturge, et voilà tout!
Ces faits reconnus et prouvés que Danton s'appliqua à prévenir, autant que possible, les exécutions de septembre, qu'il ne signa ni ne contresigna la fameuse circulaire de la Commune, ni même ne la couvrit du sceau de son ministère, qu'il ne resta à son poste que pour refréner ce qu'il n'avait pu contenir, il nous reste à citer ce qu'en ont dit les mémoires et les historiens du temps.
Entrons d'abord aux Jacobins.
Fabre d'Églantine fait des observations sur la journée du 2 septembre ; il assure que ce sont les hommes du 10 août qui ont enfoncé les prisons de l'Abbaye, et celles d'Orléans et celles de Versailles; il dit que, dans ces moments de crise, il a vu les mêmes hommes qui s'acharnent aujourd'hui contre le 2 septembre, venir chez Danton, et exprimer leur contentement en se frottant les mains; que l'un d'entre eux même désirait bien que Morande fut immolé; il ajoute qu'il a vu dans le jardin du ministre des affaires étrangères le ministre Roland, pâle, a-battu, la tête appuyée contre un arbre, et demandant la translation de la Convention à Tours ou à Blois. L'opinant ajoute que Danton seul montra la plus grande énergie de caractère dans cette journée; que Danton ne désespéra pas du salut de la patrie; qu'en frappant la terre du pied il en fit sortir des milliers de défenseurs ; et qu'il eut assez de modération pour ne pas abuser de l'espèce de dictature dont l'Assemblée nationale l'avait revêtu en décrétant que ceux qui contrarieraient les opérations ministérielles seraient punis de mort. (Débats de îa société, n°297.)
Nous verrons plus tard, en effet, qu'il est bien vrai que Roland ne trouvait d'autre moyen de salut que dans la fuite. Voilà tout ce qu'il a su faire; et, tout à l'heure, parlant au nom