CHAPITRE IV
de surveillance de Paris avait outrepassé ses droits en agissant au delà du département. C'est sur cette circonstance surtout que s'était arrêté Danton pour ordonner que le jugement se prononçât à Melun; il avait dû le faire, puisqu'il s'agissait moins d'un homme que d'un abus de pouvoir, puisqu'après tout l'élargissement momentané de Duport ne mettrait pas la patrie en danger, tandis que la domination de la commune de Paris pouvait entraîner les plus fâcheuses conséquences. Remarquez encore que la dépêche du ministre de la justice au tribunal de Melun, ne dit pas expressément aux juges : vous n'avez à décider que sur la légalité de l'arrestation, puisqu'elle finit en déclarant que le prévenu doit être mis en liberté, s'il n'a pas mérité d'en être privé plus longtemps; c'était à l'Assemblée à appuyer sur cette distinction dans son décret, c'était aux juges de Melun à décider si, réserve faite du vice de forme, un Duport n'était pas toujours de bonne prise. On sent bien que le ministre n'avait garde, cette fois, d'en rappeler d'un jugement d'acquittement qui rendait plus éclatant encore la victoire qu'il venait de remporter sur la Commune trop envahissante.
Mais pourtant Marat n'avait pas tort quant au fond, car des lettres saisies chez Duport ne permettaient plus de douter de sa complicité avec la cour; mais le pénétrant journaliste avait bien compris aussi toute l'habileté de Danton dans cette affaire, il avait bien senti que le ministre s'était mis à couvert de tout reproche par la dernière réserve de la dépêche, il savait bien aussi que l'agent du pouvoir exécutif avait droit sur la commune quant au mode d'arrestation, aussi se contente-t-il de dire : « Duport dont Danton a empêché la translation à Paris. » Marat se montrait en cela plus intelligent que la plupart des historiens modernes qui n'ont rien su distinguer dans cette affaire. Trop de gens croient que l'impartialité en histoire, consiste à donner tort à tous les partis; comme les critiques d'art ne se croient jamais plus habiles que quand ils ont dénigré.
Devons-nous parler d'une anecdote qu'on a répétée, et considérablement amplifiée? Danton furieux de la désapprobation de Marat aurait été au comité de surveillance ; il y aurait tancé
vertement l'ami du peuple qui se serait défendu tout d'abord, puis aurait fini par se jeter en pleurant dans les bras du ministre. Scène habilement conduite pour préparer cet emportepièce : « Danton endura le baiser, sauf à se laver ensuite. » Ni le ministre de la justice ni l'ami du peuple n'étaient hommes à jouer ces parades de la foire. Mais après avoir fait trembler Danton devant Marat au premier acte, il fallait dans le second une opposition dramatique : c'est une règle de l'art théâtral. Mais l'histoire impose d'autres obligations.
Les deux amis de la liberté résument ainsi l'affaire qui vient de nous occuper.
La mort attendait aussi Adrien Duport, ex-constituant, et auteur de la loi sur les jurés. On l'avait arrêté dans sa terre au Bignon, puis conduit à Melun pour être transféré à Paris. Sa femme à force de sollicitations et d'argent, obtint de Danton, ministre de la justice, une lettre qui enjoint au tribunal de Melun de s'assembler aussitôt la réception de la présente, et, sans s'occuper du fond, de prononcer seulement sur la légalité de l'arrestation. La lettre arrive à midi ; le tribunal est convoqué à l'instant, l'arrestation est déclarée illégale, Adrien Duport est rendu à la liberté; mais à peine quittait-il Melun, que les sicaires y arrivent, se portent à la prison, demandent Adrien Duport, et ne l'y trouvant plus, immolent un malheureux père de famille détenu pour dettes. Qui a envoyé ces assassins? Nous aimons à croire que Danton n'y eut aucune part.
(Histoire de la révolution de France, par deux anus de la liberté, tome VIII, 3* époque.)
Honnête Iago !
Enfin ce qui prouvera mieux que tout ce qu'on pourra dire, la victoire que venait de remporter Danton dans sa lutte corps à corps contre la toute-puissante commune de Paris, c'est que, à quelques jours de là, l'Assemblée nationale, tout à l'heure si timide, relève hardiment la tête et décrète qu'à l'avenir : « il est défendu d'obéir aux commissaires d'une municipalité hors de son territoire. »
Ce qu'a gagné Danton, pour le profit de sa popularité, par sa conduite avant les massacres, puis dans l'affaire Duport, est facile à résumer : Les contre-révolutionnaires ont dit : il nous a fait arrêter à la veille des événements pour nous égorger avec plus de certitude, c'était un tigre; les ultra se sont écriés : il