CHAPITRE PREMIER
blique. Encore une fois constatons bien ce point de divergence, car il prouvera aux accusateurs que cet ambitieux n'eut pas du moins à modifier ses principes avec les circonstances, qu'en 93 comme en 89 il fut toujours le même, qu'en tout état de cause, sa politique fut d'avoir foi au peuple pris dans son acception la plus large, et de ne l'avoir pas craint; deux qualités plus rares qu'on ne le pense communément. On verra bientôt que tout ce qui émane du district porte ce caractère.
Puisque tous les journaux du temps, royalistes ou révolutionnaires, s'accordent à reconnaître que Danton fut l'àme du district des Cordeliers, il n'est pas hors de propos de prouver, par les aveux des contemporains du Tribun, qu'elle fut l'influence de ces patriotes sur la Révolution française.
L'ancien district des Cordeliers était la terreur de l'aristocratie et le refuge de tous les opprimés de la capitale. Ses arrêtés vigoureux ont plus d'une fois déconcerté le despotisme municipal qui s'élevait sur les ruines de toutes les tyrannies. Si les autres districts de Paris eussent manifesté le même degré de patriotisme et d'énergie que celui des Cordeliers, la révolution ne se serait point arrêtée dans sa course, les comités de l'Assemblée nationale n'eussent point trafiqué avec le monarque des droits du peuple; les plus funestes décrets n'eussent point contrasté d'une manière aussi révoltante avec notre immortelle déclaration ; une terreur salutaire eut combattu dans l'âme des traîtres qui pullulent dans le Sénat, la corruption ministérielle; la commune de Paris, loin d'être asservie et dégradée par ses mandataires, lèverait un front libre, ne verrait pas d'insolents commis charger de chaînes inextricables les mains de leurs commettants ! Une surveillance active et sévère se fut portée sur toutes les dépenses de l'administration municipale! La partie du peuple la plus laborieuse et la plus respectable, celle qui a fait la révolution, qui a enfanté la liberté, non pour elle, mais pour nous, semblable à une mère qui verrait d'autres bras que les siens, s'approprier l'enfant qu'elle viendrait de mettre au jour, cette portion nombreuse des Français n'aurait pas été bannie de nos assemblées ; un mur d'airain élevé par l'aristocratie des richesses n'eut point séparé les citoyens des citoyens ! Que d'abus, que de malversations, que de brigandages n'auraient pas été réprimés ! Un heureux concert entre tous les districts, électrisés par celui des Cordeliers, et marchant avec fermeté vers un but commun, aurait donné à nos réclamations une prépondérance irrésistible ! L'infâme espionnage, traînant à sa suite les délations, n'aurait pas osé sortir de sa lanière , où ce monstre à trente mille têtes, nourri des mains de Bailly et delà Fayette, eut été exterminé en vingt-quatre heures ! Il n'eut pas été si facile de nous ronger, de nous ruiner, de divertir les deniers de la commune, de nous museler, comme on n'a depuis que trop réussi à le faire! Pourquoi faut-il qu'un trop
petit nombre de districts aient suivi les traces glorieuses des Cordeliers ! Bailly et Dcsmcunier conspirèrent ensemble l'asservissement de la capitale, et un de leurs principaux molifs pour convertir les 60 districts en 18 sections , fut l'espoir de terrasser la mâle vigueur des hommes libres, présidés par Danton! Ils espéraient que le mélange des districts voisins éteindrait un patriotisme si gênant pour leurs vues. Mais la section du Théâtre-Français, en changeant de nom n'avait point changé de principes. Le feu de la liberté était religieusement entretenu dans le lieu des séances où s'étaient si longtemps rassemblés les Cordeliers. Les délibérations, les arrêtés des patriotes se succèdent, et accusent publiquement la municipalité; comment s'y prendre? Elle s'imagine qu'en transférant la section loin des voûtes formidables sous lesquelles fut placé son berceau, elle affaiblira son énergie, et rendra les communications plus difficiles. Elle fait mettre les scellés sur la salle des Cordeliers, comme bien national, sans qu'il y ait ni acquéreur, ni même de soumission pour acheter. Les membres de la section du Théâtre- Français sont tenus de s'assembler dans l'église de Saint-Cômc. Bientôt une vapeur pestilentielle, produite par l'exhumation des cadavres, menace la vie de 700 citoyens. Indignés contre le corps municipal, ils prennent l'arrêté de rentrer dans l'antique et vénérable lieu de leurs séances, et d'en faire enfoncer les portes, prenant cet acte sur leur responsabilité. Des commissaires sont envoyés à l'hôtel-dc-ville pour y notifier cette résolution ; les municipaux se récrient fortement, veulent temporiser. Plus de délai, lui répondent les intrépides commissaires ; si vous ne levez les scellés des Cordeliers sous un quart d'heure, la hache est prête et les sapeurs sont aux portes. On leur prend les mains, on les flatte. — Mais, messieurs, un quart d'heure, y pensezvous? — Décidez-vous, car les sapeurs vont ouvrir la brèche. — Enfin les municipaux obtiennent comme une grâce de ne venir que le lendemain qui était hier à 8 heures du malin , réinstaller dans le temple désert du patriotisme, dans la salle des Cordeliers, les citoyens qu'ils avaient expatriés ! Section du Théâtre-Français, poursuis et ta vigueur sauvera la capitale. (Fréron, l'Orateur du Peuple, n» 41, vol. *■•).
Cette citation suffit sans doute pour montrer que nous n'avons pas exagéré l'importance de Danton : la puissance d'un parti, fut-il même en minorité, se prouve par la rigueur des mesures employées pour le combattre, autant 'que par ses excès quand il s'est fait pouvoir dans l'État.
Le 17 juillet, ses beaux-frères allaient en Angleterre pour affaire commerciale, Danton les y accompagna.
Plus tard, quand on le jugera au Tribunal révolutionnaire, le président lui dira : Ne vous êtes-vous pas émigré au 17 juillet 89? Il répondra : « Je profitai de l'occasion d'un voyage de mes beaux-frères, peut-on m'en faire un crime? »