CHAPITRE PREMIER
ME
Étrange accusation ! Pourquoi aurait-il émigré? Par peur? mais il n'était ni noble, ni employé de la cour. Il avait tout à gagner au contraire en 89 à ne pas quitter la France, car sa réputation commençait à grandir, la tribune politique était le premier degré des places les plus élevées; or, il l'occupait déjà avec assez d'éclat pour qu'il lui fut permis de tout espérer. Quelle maladresse ! accuser un homme d'ambition et pour l'en convaincre rappeler un fait qui prouverait contre cette passion même ! Nous ne l'avons relevé ici que pour ne pas interrompre plus tard une scène des plus émouvantes.
Ce qu'on vient de lire de l'influence du district, montre péremptoirement que les Cordeliers étaient avant tout hommes d'action.
Quelques mots échappés à Camille Desmoulins nous apprennent quel parti ils avaient embrassé lors des journées des 5 et 6 octobre, à propos du fameux repas des gardes du corps, cette manifestation authentique des espérances qu'avait conçues la contre-révolution protégée par une municipalité hésitante, par une assemblée nationale essoufflée des efforts du 4 août.
Danton de son côté, dit Camille, sonne le tocsin aux Cordeliers. Le dimanche ce district immortel affiche son manifeste et dès ce jour faisait avant-garde de Tannée parisienne, et marchait à Versailles, si M. de Crèvecœur, son commandant, n'eut ralenti cette ardeur martiale. On prend les armes, on se répand dans les rues (N* 47 Des révolutions de France et de BrabanU
L'émigration n'avait pas été de longue durée. Nous croyons que Danton avait présumé davantage des conséquences, de la prise de la Bastille, et que, voyant tout rentrer dans l'ordre primitif, ou à peu près, le découragement l'aura pris, il n'aura pas voulu assister à cette restauration constitutionnelle. N'est-ce pas, en effet, pendant son absence que l'assemblée vota le véto suspensif? Mais le peuple voulait plus qu'une restauration; un nouveau mouvement révolutionnaire se prépare, l'émigré rentre, il est à son poste.
Les journées des 5 et 6 octobre avaient rendu quelqu'espoir aux plus radicaux, la révolution reprenait sa marche.
La première fois que le nom de Danton apparaît au Moniteur, c'est le 30 novembre 1789, à propos de l'organisation des
Daston. S
DANTON (t789).
municipalités. « Les membres du district des Cordeliers, à l'instigation de leur président, y est-il dit, crurent devoir exiger de leurs députés à la commune qu'ils jurassent et promissent de s'opposer à tout ce que les représentants de la commune pourraient faire de préjudiciable aux droits généraux des citoyens constituants; qu'ils jurassent de se conformer scrupuleusement à tous les mandats particuliers de leurs constituants, qu'ils reconnussent qu'ils sont révocables à la volonté de leurs districts après trois assemblées tenues consécutivement pour cet objet. »
Le district Sainte-Opportnne crut devoir s'opposer à cette formule de serment sur des considérations que nous n'avons pas à juger ici, mais qu'on peut lire page 26, 2 e colonne de ladite feuille.
On sent qu'il ne s'agit ici de rien moins que de la responsabilité des députés, de leur révocabilité, de la nécessité des mandats impératifs. Quels principes subversifs de tous ceux qu'avait proclamés l'assemblée nationale au grand applaudissement de la France ! Ce sont justement ces principes qui plus tard diviseront la Convention, rappelons-nous que dès 89 Danton en avait pris l'initiative. Mais aujourd'hui il pénètre où veut en venir le rédacteur de l'article; et pour donner plus de force à l'arrêté de son district , en le présentant comme une mesure qui ne partait pas d'une influence individuelle, il fait insérer au Moniteur la réclamation suivante : « Je dois vous dire que ce n'est pas M. le président du district qui a exigé le serment, mais bien l'assemblée. »
{Moniteur du 18 décembre 89.)
L'habileté et la force ne sont pas inconciliables; M. Joubert a fait remarquer que le lion lui-même s'avance à pas obliques.
Danton qui venait de décliner par habileté la responsabilité de mesures purement politiques, refusa, dans le même temps, par délicatesse d'assumer l'initiative d'une bonne action qui n'aurait pu que le rendre plus populaire. On lisait encore dans le Moniteur : « Parmi les districts qui ont pris des mesures pour secourir les malheureux cet hiver, je citerai en exemple celui des Cordeliers à qui M. Danton a proposé un arrêté consigné dans la déclaration suivante qui a été affichée dans toute l'éten-