‹ DantonChapitre 74 sur 208 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

dire que Danton abjurant toute exagération de principes, faisait appel à la conciliation: que prévenant toute accusation de dictature ou de triumvirat, il voulait rassurer les esprits ombrageux et aller au devant dune discussion qui rallumerait inévitablement toutes les haines; que déclarant l'inviolabilité de la propriété, il gagnait au parti de la république tous ceux que la vente des biens nationaux avait faits propriétaires; qu'enfin, en proclamant la souveraineté du peuple, il déclarait la déchéance de la royauté.

C'était du premier coup se poser en grand politique, en bon citoyen, en homme d'ordre, en républicain radical, et, par la forme simple et majestueuse dont il posait ces principes, c'était dès son début, se poser en grand orateur.

On vient de voir que dans la séance du 21 septembre il avait commencé par résigner sa fonction de ministre de la justice. Cependant la Convention n'avait pas prononcé sur cette démission ; un membre prétendit, en conséquence, qu'en vertu de la loi des incompatibilités, Danton n'avait pas le droit de voter dans l'Assemblée.

Danton. — L'opinion du préopinant me force à réclamer un des plus beaux titres dont puisse jouir uo citoyen, celui de mandataire du peuple à la Convention nationale. On a avancé que je n'avais pas le droit d'y voter parce que ma démission n'était pas acceptée. Eh bien, je soutiens, moi, que je suis toujours ministre de la justice jusqu'à ce que j'aie un successeur, et que j'ai le droit de voter à la Convention, parce qu'il n'y a aucune loi préexistante à la volonté souveraine du peuple dont vous êtes investis. Ce n'est pas que je veuille cumuler les deux fonctions; non, je veux me consacrer tout entier à celle de représentant du peuple; mais jusqu'au moment où la Convention m'aura nommé un successeur, je me déclare responsable.

La Convention décrète la radiation demandée.

(Moniteur du 25 septembre 92.)

Dans sa séance du 29 septembre un député avait demandé que Roland, ministre de l'intérieur, et Servan, ministre de la guerre, fussent invités, au nom de la patrie, à continuer au moins provisoirement leurs fonctions. Philippeaux avait ajouté qu'on étendît l'invitation au ministre de la justice Danton.

Danton. — Je déclare que je me refuse à une invitation, parce que je crois qu'elle n'est pas de la dignité de la Convention ; parce que s'il était une

manière de retenir Roland au ministère, c'était de prononcer sur l'inviolabilité de son élection, parce que je déclare que la santé de Servan s'oppose à ce qu'il défère à l'invitation.

[Moniteur du 30 septembre 94.)

Après cette déclaration solennelle et réitérée, madame Roland aurait pu s'éviter la confidence inutile qui va suivre; elle est faite, nous devons la reproduire.

Je me souviens que pendant plus d'un mois, Danton continuait d'agir au conseil, en allant voter à l'Assemblée; cette cumulation de pouvoirs paraissait très condamnable à Roland qui, durant la dernière quinzaine de cette allure de Danton, s'abstint d'aller au conseil, influencé par un homme qui ne devait plus s'y trouver. Proh pudor !

(Appel à l'impartiale postérité, par la citoyenne Roland, in-8* en 2 parties. — Extrait de la première, page 79.)

Ce n'est pas sans dessein que la femme du ministre de l'intérieur revient sur ses souvenirs administratifs; on en verra bientôt la raison.

L'idée qui le préoccupe sans cesse, sur laquelle il va revenir dès sa deuxième allocution, qu'il a déjà touchée dans la première, c'est qu'il faut faire justice au peuple pour qu'il ne se la fasse pas lui-même. Il serait difficile de citer un discours de quel qu'orateur qu'on lui préfère, plus profondément empreint d'abnégation personnelle que celui qu'on va lire.

Le 22 septembre une députation du peuple d'Orléans vient annoncer à la Convention qu'elle a suspendu ses officiers municipaux dévoués à la cour; ceux-ci résistent, en conséquence, les délégués demandent à l'Assemblée un décret qui confirme la résolution de la ville. A ce propos Danton monte à la tribune.

Vous venez d'entendre les réclamations de toute une commune contre ses oppresseurs. 11 ne s'agit point de traiter cette affaire par des renvois à des comités; il faut par une décision prompte épargner le sang du peuple, il faut faire justice au peuple pour qu'il ne se la fasse pas lui-même. Vous ne devez pas hésiter a frapper du glaive des lois des magistrats qui, dans une crise telle que celle dont il s'agit, ne savent pas faire à la tranquillité publique le sacrifice de leurs intérêts particuliers. Dans de pareilles circonstances l'homme bien intentionné cède à la volonté fortement prononcée de tout un peuple, et on ne le voit pas, pour le plaisir de conserver une place, chercher à opposer les citoyens aux citoyens, et jeter dans une cité des germes de guerre civile. Je demande qu'à l'instant, trois membres de la Convention

Page 1