CHAPITRE V
compte général des dépenses faites par les ministres avant son entrée en fonction, il demande qu'ils soient tenus de rendre compte, même des dépenses secrètes. Danton qui sent où l'on en veut venir monte a la tribune :
Citoyen, je n'ai rien à objecter au système de comptabilité présenté par Cambon. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il exerce avec succès la place de contrôleur-général de la république. (On applaudit.) Mais ce qu'il demande a été fait par le conseil exécutif. En mon particulier je dois déclarer que j'ai été autant l'adjudant du ministre de la guerre que ministre de la justice. S'il a paru étonnant que le ministre de la justice ait employé 200,000 livres en dépenses secrètes, et près de 200,000 livres en dépenses extraordinaires, qu'on se rappelle que la patrie était en péril, que nous étions responsables de la liberté. Nous avons rendu nos comptes. J'ai rendu le mien particulièment. Je crois n'avoir mérité aucun reproche dans ma conduite politique. J'appuie au surplus la proposition de Cambon.
Cette proposition est décrétée.
(Moniteur du 11 octobre 1792.)
Ainsi Danton ne recule pas; s'il a fait ici une simple déclaration générale, c'était pour faire comprendre à l'Assemblée combien il était pénible pour des hommes qui avaient sauvé le pays dans des circonstances historiques les plus critiques, d'avoir à descendre à des explications. Mais la passion ne sent pas plus qu'elle ne raisonne; il faudra donc répondre, il répondra. On avait résolu de perdre l'homme, on lui intentait cette fois une accusation qui ne manque jamais son effet auprès des masses ; elles sont si pauvres que quiconque manie beaucoup d'argent leur fait toujours envie. C'est un des malheurs de l'extrême misère, d'ôter souvent la confiance en la probité. Elle se calomnie elle-même par ses soupçons. Quoi qu'il en soit , la tactique était encore habile.
Le 18, on revient sur la comptabilité des dépenses secrètes. Roland présente ses comptes dans le plus minutieux détail. (Oit applaudit.)
Rebecqui. — Je demande que tous les ministres rendent compte comme Roland.
Monge, ministre de la marine déclare qu'il n'a fait aucune dépense extraordinaire ou secrète.
D\nton. — Je l'ai déjà dit à l'Assemblée, je n'ai rien fait que par ordre du
conseil pendant mon ministère, et le conseil a pensé que, d'après le décret de l'Assemblée législative, il n'était comptable qu'en masse; d'ailleurs, il est telle dépense qu'on ne peut énoncer ici; il est tel émissaire qu'il serait impolitique et injuste de faire connaître ; il est telle mission révolutionnaire que la liberté approuve, et qui occasionne de grands sacrifices d'argent. (On applaudit.) Lorsque l'ennemi s'empara de Verdun, lorsque la consternation se répandait même parmi les meilleurs et les plus courageux citoyens, l'Assemblée législative nous dit : n'épargnez rien, prodiguez l'argent, s'il le faut pour ranimer la confiance et donner l'impulsion à la France entière. Nous l'avons fait, nous avons été forcés à des dépenses extraordinaires; et pour la plupart de ces dépenses, j'avoue que nous n'avons pas de quittances bien légales. Tout éjait pressé, tout s'est fait avec précipitation : vous avez voulu que les ministres agissent tous ensemble; nous l'avons fait et voilà notre compte. (Murmures.) On a dû attacher une confiance morale à ceux qui ont été choisis pour faire la révolution ; et il serait bien pénible, bien flétrissant pour des ministres patriotes, de les forcer à remettre toutes les pièces qui constatent ces opérations extraordinaires. 11 est vrai que Roland n'a point assisté au compte que les ministres se sont rendus mutuellement, mais il pouvait y assister. J'observerai, en finissant, que si le conseil eut dépensé dix millions de plus, il ne serait pas sorti un seul ennemi de la terre qu'ils avaient envahie. Au reste, je vous prie de ne rien prononcer qu'autant que les ministres vous auront rendu compte collectivement de ce qu'ils ont fait ensemble.
Cambon reconnaît que pour des dépenses secrètes il ne faut point demander un compte public.
Mais Roland devait assister au conseil pour en recevoir le compte avec ses autres collègues. La nation l'a nommé son agent pour surveiller l'emploi de ces fonds, et lui garantir qu'on ne s'en est servi que pour le bien et le salut de l'État. Ainsi que le ministre Roland se fasse présenter les comptes de ses collègues, qu'il leur rende le sien, qu'ensuite il vienne nous assurer que ces comptes sont en règle, et il aura rempli son devoir.
Roland. — Je suis très éloigné de blâmer les dépenses secrètes faites par mes collègues pour opérer le salut de la chose publique ; au contraire j'en approuve l'objet; mais j'ai dû déclarer que j'ignorais comment ces dépenses avaient été faites, et à quoi on avait employé les fonds pris sur les deux millions (accordés au pouvoir exécutif le 28 août pour sauver le pays). Je ne le pouvais savoir, il est vrai , puisque je n'ai point assisté au conseil où ces comptes ont élé rendus ; mais j'en ai cherché les traces sur le registre du conseil, je ne les ai point trouvées.
N — Je demande que le registre du conseil soit vérifié.
Danton.- J'observe que le compte des dépenses secrètes ne se porte point sur le registre du conseil.
Sur la proposition de Larivière, la Convention nationale