CHAPITRE V
ralïectalion de la franchise et d'une sorte de bonhomie. Mon imagination assez vive, se représente toutes les personnes qui me frappent, dans Faction que je crois convenir à leur caractère; je ne vois pas durant une demiheure une physionomie un peu hors du vulgaire, sans la revêtir du costume d'une profession, ou lui donner un rôle dont elle m'inspire ou me rappelle l'idée. Cette imagination m'a souvent figuré Danton un poignard à la main, excitant de là voix et du geste une troupe d'assassins plus timides ou moins féroces que lui; ou bien, content de ses forfaits, indiquant par le geste qui caractérise Sardanapale, ses habitudes et ses penchants. Assurément je défle un peintre exercé de ne pas trouver .dans la personne de Danton toutes les convenances désirables pour cette composition
De cette époque sa marche fut aussi rapide que hardie ; il s'attache par des libéralités, ou protège de son crédit ces hommes avides et misérables qui stipulent les besoins et les vices; il désigne les gens redoutables dont il faudra opérer la perte; il gagne les écrivains, ou inspire les énergumênes qu'il desline à les poursuivre ; il enchérit sur les inventions révolutionnaires des patriotes aveugles ou des adroits fripons; il combine, arrête et fait exécuter des plans capables de frapper de terreur, d'anéantir beaucoup d'obstacles, de recueillir beaucoup d'argent et d'égarer l'opinion sur toutes ces choses. Il forme le corps électoral par ses intrigues, le domine ouvertement par ses agents et nomme la dépulation de Paris à la Convention dans laquelle il passe. Il va dans la Belgique augmenter ses richesses; il ose avouer une fortune de 1,400,000 livres, afficher le luxe en prêchant le sansoulottisme, et dormir sur des monceaux de cadavres
Dès que l'Assemblée eut rendu, de son propre mouvement un décret qui attribuait 100,000 livres au ministre de l'intérieur pour impression d écrits utiles, Danton et Fabre surtout me demandèrent, par forme de conversation, si Roland était en mesure à cet égard, s'il avait des écrivains prêts à employer, etc., etc., je répondis qu'il n'était point étranger à ceux qui s'étaient déjà fait connaître; que les ouvrages périodiques rédigés dans un bon esprit indiquaient d'abord ceux qu'il convenait d'encourager; qu'il s'agissait de voir leurs auteurs, de les réunir quelquefois pour qu'ils s'instruisissent des faits dont il importerait de répandre la connaissance, et se conciliassent sur la manière d'amener plus efficacement les esprits à un même but. Que si, lui Fabre, lui Danton en connaissaient particulièrement quelques-uns , il fallait qu'ils les indiquassent , et qu'ils vinssent avec eux chez le ministre de l'intérieur, où l'on, pourrait, une fois la semaine, par exemple, s'entretenir de ce qui devait dans les circonstances, occuper essentiellement les écrivains. — Nous avons le projet, me répliqua Fabre, d'un journal en affiche que l'on intitulera. compte rendu au peuple souverain et qui présentera le tableau de la dernière révolution; Camille Desmoulins, Robert, etc., y travailleront. — Eh bien, il faut les amener à Roland. —11 s'en garda bien et ne parla plus du journal qui commença cependant dès que l'Assemblée eut donné au conseil deux millions pour "dépenses secrètes. Danton dit à ses collègues qu'il fallait
danton (nn)
que chaque ministre put en user dans son département; mais que celui des affaires étrangères et de la guerre ayant déjà des fonds pareils, il convenait que ceux-ci restassent à la disposition des quatre autres qui auraient ainsi chacun tant de cent mille livres. Roland s'éleva fortement contre cette proposition; il prouva que l'intention de l'Assemblée avait été de donner au pouvoir exécutif, dans ces moments de crise, tous les moyens dont il pouvait avoir besoin pour agir avec célérité; que c'était le conseil collectivement qui devait déterminer l'emploi de ces fonds d'après la demande et pour les objets présentés par chacun; que pour lui particulièrement il déclarait ne vouloir en faire aucun usage sans en justifier au conseil à qui il appartenait d'en connaître, et à qui ils étaient conliés. Danton répliqua, jura comme il avait coutume de faire, parla de révolution, de grandes mesures, de secrets, de liberté ; les autres, séduits peut-être par le plaisir de tripoter chacun à sa fantaisie, se rangèrent à son avis contre toute justice, politique et délicatesse, malgré les réclamations de Roland, et sa vigoureuse instance dont l'autorité déplut. Danton se pressa de toucher cent mille écus au trésor public, dont il fit ce que bon lui sembla ; ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir de Servan soixante mille livres, de Lebrun davantage, sur les fonds secrets de leurs départements, sous différents prétextes. Jamais il n'a fourni de comptes à l'Assemblée, il s'est contenté de lui attester qu'il l'avait rendu au conseil, et à ce conseil, il s'est borné a dire dans une séance où Roland n'était pas pour cause d'indisposition, qu'il avait donné vingt mille francs à tel, dix à tel autre, et ainsi du reste, pour la révolution, à cause de leur patriotisme, etc.
C'est ainsi que Servan me l'a répété. Le conseil, interroge par l'Assemblée sur la question de savoir si Danton avait rendu des comptes, répondit simplement que oui. Mais Danton avait acquis tant de puissance, que ces hommes timides craignaient de l'offenser. Aussitôt après la retraite du brave Servan, Danton ne trouvant plus d'opposition dans les bureaux de la guerre, empoisonna l'armée de Cordeliers aussi lûches qu'avides , qui favorisèrent les pillages et les dilapidations, qui rendirent les soldats aussi féroces aux Français qu'aux ennemis, qui firent détester la révolution aux peuples voisins par les excès de tous genres auxquels ils se livrent au nom de la république, et qui, prêchant partout l'insubordination, préparent les revers éprouvés depuis.
D'après cela on ne sera pas étonné que Danton , voulant envoyer en Bretagne un homme à lui, sous prétexte de visiter les ports et d'examiner les inspecteurs, détermina le ministre de la marine à lui donner une commission ; mais comme ces sortes de commissions doivent être signées de tous les membres du conseil, Roland s'y refusa. De deux choses l'une, dit-il à Monge, ou vos employés à la marine font leurs devoirs, ou ils ne le font pas, et c'est ce que vous pouvez parfaitement juger. Dans ce dernier cas, il faut les renvoyer sans miséricorde ; dans le premier, pourquoi les décourager et les insulter, en leur envoyant un étranger qui ne tient point à cette partie et qui leur prouverait votre défiance. Cette opération n'a rien qui convienne au