CHAPITRE V
de l'ordre de choses existant n'ait été funeste à quelqu'un ; qu'il ne faut donc pas imputer, ni à la cité de Paris, ni à celles qui auraient pu présenter les mêmes désastres, ce qui est peut-être reflet de quelques vengeances particulières dont je ne nie pas l'existence ; mais ce qui est bien plus probablement la suite de cette commotion générale, de cette fièvre nationale qui a produit les miracles dont s'étonnera la postérité. Je dis donc que le ministre a cédé à un sentiment que je respecte, mais que son amour passionné pour l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de faction et de grands complots d'État, ce qui n'est peut-être que la réunion de petites et misérables intrigues dans leur objet comme dans leurs moyens. Pénétrez-vous de cette vérité qu'il ne peut exister de faction dans une république; il y a des passions qui se cachent, il y a des crimes particuliers, mais il n'y a pas de ces complots vastes et particuliers qui puissent porter atteinte à la liberté. Et où sont donc ces hommes qu'on accuse comme des conjurés, comme des prétendants à la dictature ou au triumvirat ? Qu'on les nomme? Oui, nous devons réunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques ressentiments et de quelques prétentions personnelles, plutôt que de nous effrayer par de vains et chimériques complots dont on serait bien embarrassé d'avoir à prouver l'existence. Je provoque donc une explication franche sur les défiances qui nous divisent, je demande que la discussion sur le mémoire du ministre soit ajournée à jour fixe, parce que je désire que les faits soient approfondis, et que la Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent être coupables.
J'observe que c'est avec raison qu'on a réclamé contre l'envoi aux départements de lettres qui inculpent indirectement les membres de cette Assemblée, et je déclare que tous ceux qui parlent de la faction Robespierre, sont à mes yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais citoy ens. (Il s'élève des murmures.) Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la laissent établir avant de la juger. Je n'ai accusé personne et je suis prêt à repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour lundi prochain. Je la demande pour lundi parce qu'il faut que les membres, qui veulent accuser, s'assurent de leurs matériaux, et puissent rassembler leurs pièces, et pour que ceux qui se trouvent en état de les réfuter, puissent préparer leurs développements et repousser à leur tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne cherchent que la lumière, qui veulent connaître les choses et les hommes, sauront bientôt à qui ils doivent leur haine , ou la fraternité qui seule peut donner à la Convention cette marche sublime qui marquera sa carrière. (Il s'élève des applaudissements.) (Moniteur du 31 octobre M.)
Quoi qu'il puisse arriver, l'histoire ne tiendra-t-elle pas compte à Danton de ses efforts pour faire cesser ces discordes de partis qui devaient amener tant de maux?
Bourbotte avait demandé pourquoi lecture n'avait pas été
faite d'une adresse de la société des amis de la liberté, séante à Auxerre.
Kersaint secrétaire avait répondu qu'il était impossible de répondre à la foule immense d'adresses présentées chaque jour.
Danton. — Je crois devoir reproduire à l'Assemblée une idée qui déjà lui a été présentée, c'est le besoin qu'elle a de grefliers. Les secrétaires ne perdent pas par cette fonction le caractère de représentants du peuple. Ils sont obligés d'écouter la discussion et d'émettre leur opinion. Il faut nommer des grefliers révocables à volonté, chargés de rédiger, sous l'inspection des secrétaires, les procès-verbaux de l'Assemblée. Si vous n'adoptez pas cette proposition, je donne ma démission de secrétaire; car, comme député, je dois prendre part aux délibérations, et comme membre du comité de constitution, je veux élaborer mes idées. Je demande donc que celte question soit discutée demain.
On réclame l'ordre du jour.
Danton. — En ce cas, j'use du droit que j'en ai, et je donne ma démission. (Moniteur du 24 octobre 92.)
Il avait été nommé secrétaire le 18, avec Gensonné, Barbaroux et Kersaint; celte nomination ne prouvait-elle pas déjà que l'Assemblée ne demandait pas mieux que Girondins et Montagnards ne fissent plus qu'un?
Je demande, avait dit Buzot.dans la séance du 23 octobre, que la Convention nationale décrète que les émigrés français soient bannis à perpétuité, et que, s'ils remettent le pied en France, ils soient punis de mort. (On applaudit.)
Danton. — Je propose les mômes principes qui Buzot, je n'ai qu'un mot à y ajouter. Sans doute quand la liberté est en péril, elle a soif du sang de la tyrannie; mais quand elle porte la guerre chez les tyrans, elle doit froidement délibérer ses lois. Or, vous aurez fait une loi froide en portant la peine que Buzot vous propose. Ce sont les émigrés eux-mômes qui se sont bannis de la France. Eh bien ! rendez perpétuel le bannissement qu'ils se sont imposé. Qu'ils aient été faibles ou lâches, ils ne doivent plus revoir la patrie. Que leur dit la patrie? Malheureux! vous m'avez abandonné au moment du danger, je vous repousse de mon sein. Ne revenez plus sur mon territoire, je deviendrais un gouffre pour vous. (On applaudit.) {Moniteur du 24 octobre 92. >
En appuyant cette motion du girondin Buzot, Danton ne fait-il pas, une fois de plus des avances? Il faut être bien fort de tête et de cœur, pour avoir tant de puissance sur un tempé-