EN
Mais quels collaborateurs, quels agents avait-il eu à sa portée? sur quels éléments, dans le gouvernement, dans l'administration et à la Convention même avait-il pu s'appuyer pour influencer les choses du dehors et tenir, d'une manière efficace, la main à la politique extérieure de la France ? en un mot, quelle était l'état diplomatique de la République au temps où Danton en exerça la direction ?
Au commencement de 1793, il fut nommé membre du comité de Défense générale (comité des Vingt-Cinq), crée pour remplacer le trop fameux comité Diplomatique (2), et, bientôt après, il fut porté au premier Comité
il) Voici, en abrégé, quelle fut, à cette occasion, l'action du >inct de Saint-James : 1793, 4 mars, articles entre la Grande- Bretagne et le Hanovre; 25 mars, traité d'alliance, de Londres, entre la Russie et la Grande-Bretagne; 10 avril, traité de subsides avec le landgrave de Hesse-Cassel ; 25 avril, traité de subsides avec la Sardaigne; 25 mai, traité de Madrid, alliance avec l'Espagne ; 12 juillet, traité de Naples, alliance avec les Deux-Siciles; 14 juillet, traité d'alliance du camp devant Mayence avec la Prusse; 30 août, traité d'alliance, de Londres, avec l'empereur; 21 septembre, traité de subsides avec le margrave de Bade; 26 septembre, traité de Londres, alliance avec le Portugal (V. n° 21, pièces 192 et 195). (2) Nous avons trouvé dans les papiers que le couventionnel a laissés à sa famille le billet ci-joint : « Paris, le l* r avril, an II de la République» — Minuit et demie, — Cilcrç^ w&&^\& > \&
de salut public, qui entra en fonction au commencement du mois d'avril de la môme année, le il.
Au mois de juillet suivant, il y fut remplacé par Hérault de Sécheiles, qui, avec Thuriot, au moins, y continua son influence et sa politique. On peut voir à travers les mensonges mêmes de Barère qu'il y avait en partage les Affaires étrangères, et que son ami continua, pendant un temps, d'en être charge.
C'est donc bien depuis le commencement de janvier 1793, — après avoir eu une part extrêmement considérable à tout ce qui s'était passé en Champagne et dans les Pays-Bas après le 10 août 1792, tant comme membre du conseil Exécutif que comme Représentant du peuple en mission, ou dans les divers comités de la Convention, jusqu'au mois de septembre de la même année, époque à laquelle Hérault, son alter ego au second comité de Salut, se rendit dans le département du Bas-Rhin
Sour y remplir une deuxième mission encore toute iplomatique (1), — que Danton, aux titres divers que nous venons dénumérer, eut officiellement part à la direction de la politique extérieure de la France : en tout un an, d'août 1792 à septembre 1793.
On doit ajouter à cette situation officielle incontestable, à cette participation directe à l'exercice du [mouvoir, le prestige considérable dont il jouissait à 'Assemblée et dans le peuple pour sa coopération reconnue au renversement du trône et à la défense nationele, et la prépondérance inévitable qui en résultait pour lui, soit sur ses collègues, soit près des autorités soumises à la Convention.
comité de Défense générale m'a chargé de vous invitera vous rendre
sur-le-champ à la séance, pour affaires importantes. — Le président
du comité de Défense générale, L.-B. Guyton. » (1) C'est là qu'il négocia et obtint définitivement la neutralité de
la Suisse. Il rappela ce service au tribunal révolutionnaire, en se
défendant contre des accusations inouïes (V. notre Procès des
Dantonistes).
M. Marc Dufraisse admet que dans cette mission Hérault eut
aussi des pourparlers avec des représentants de la Prusse. Il est • vrai que son dossier (comité de Salut public, AF, 49), contient une correspondance assez volumineuse en allemand.
Or, après la chute de la royauté, la toute-puissance, qui avait passé du prince à la nation, échut nécessairement aux Représentants du peuple, qui l'exercèrent au moyen des différents comités institués à cet effet. C'est ainsi que le conseil Exécutif, — le ministère, — devint, après cette organisation, un rouage politique de plus en plus subordonné, et que, en particulier, le département des Affaires étrangères n'eut plus la haute main dans la direction de l'action extérieure de la France. Et s'il arriva, à la fin de 1792 et au commencement de 1793, que cette subordination du Conseil à la Convention se fit surtout en faveur de la majorité girondine, qui se trouvait en force dans le comité Diplomatique, Danton sut, au nom de la Montagne et par sa situation et sa valeur personnelle, disputer souvent et avec succès, à Lebrun, à Dumouriez et à leurs patrons politiques le partage de cette direction.
Lorsque le premier, ou Brissot, ou d'autres encore, se trouvaient, dans des circonstances aussi graves, face à face avec le puissant homme d'Etat, comme il arriva, en particulier, pour les affaires de Belgique et Hollande, du Palatinat, de la Savoie et de Nice, nous inclinons à penser qu'ils devaient avoir fort à faire pour lui imposer la loi.
Toute l'histoire de ce temps le prouve.
Danton avait sa politique, que nous avons définie, indiquée précédemment, que nous détaillerons au fur et à mesure que nous avancerons dans ce travail, et qu'il parvint à faire accepter du plus grand nombre, à la Convention et dans le comité de Salut public.
On s'est donc étrangement mépris lorsqu'on a attribué au département des Affaires étrangères, aux bureaux, amalgame des débris de l'ancienne organisation avec des hommes nouveaux, aux commis de Choiseul et de Vergennes, la polititique saep et modérée qui finit par prévaloir en 1793 à l'égard de l'étranger. Nous montrerons qu'elle fut l'œuvre exclusive de l'homme d'Etat de la Révolution; pour le moment, il nous suffit de rappeler quel était le personnel du ministère sows> \jfc\st\xxL *X.
Deforgues, pour établir qu'il ne pouvait, et à grand'peine,
Qu'accomplir un travail d'exécution technique suboronné, sans que jamais il ait fourni ni la conception, ni l'impulsion, ni la capacité directrice (1).
Le ministère des Affaires étrangères, dont le girondin Lebrun était devenu le titulaire en août 1792, comprenait six bureaux, plus celui des consulats, qu'on y avait récemment annexé, et le dépôt des archives, à Versailles.
Maret, le futur duc de Bassano, était chef de la première division (correspondance consulaire et politique avec l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne et le Portugal, les Etats-Unis d' Amérique et les Indes), et il y fut remplacé par Lebartz et Caiilard, anciens employés, lors de sa mission à Londres, et, en 1793, après son arrestation en Suisse, par Otto.
Noël, chef de la deuxième division (affaires d'Allemagne et des Pays-Bas), remplacé par Vieihl de Boisjolin lors de ses aiiférentes missions en Angleterre, à La Haye et à Venise, 1792-1793.
Baudry (remplacé plus tard par Reinhardt), Golchen, furent les chefs des troisième et quatrième divisions (correspondance avec la Suède, la Russie, le Danemark, la Porte et le Levant, les Etats barbaresques et l'Italie, moins la Toscane).
Joseau chef du cinquième bureau (affaires de la Suisse et de ses alliés).
Isabeau, chef du bureau central, qui tenait la Convention en rapport avec les comités Diplomatique, de Salut public et de Sûreté générale ; il fut remplacé en mai 1793 par Dubois Thinville.
Rouhière, premier commis du secrétariat et secrétaire particulier de Lebrun, dont il partageait la confiance avec Ducher.
Mendouze, au bureau des fonds ; Geoffroy, au dépôt de Versailles, et Barailler, chef du bureau des consulats.
(1) C'est dans cette erreur qu'est tombé l'auteur d'un livre estimé, Théophile Lavallée. daus son Histoire des frontières de la France (Paris, 4864).
Ducher, qui possédait également la confiance de Barère, avait beaucoup influé sur les remaniements opérés en 1793 dans le ministère des Affaires étrangères, et il avait été placé un peu plus tard à la tête d'une sousdivision de création nouvelle, le bureau du contentieux (1).
Quelle influence exerça, sur la direction de la politique extérieure, ce personnel où Ton compte à peine quelques noms recueillis parPhistoire ou diçnes de l'être? aucune; nous l'affirmons sans crainte d'être contredit.
L'autorité et la haute main, pour nos relations avec l'étranger, avaient passé tout entières, nous le répétons, après le 10 août, ae la royauté à la Convention nationale, et ce département, en tant que force autonome, avait disparu.
Cela dit, il ne nous coûte pas de reconnaître que la pratique, ou, si Ton préfère, le service des relations internationales, présentait à ce moment bien des difficultés, que le ministre sut affronter.
En pleine crise, au milieu des orages intérieurs et des agressions extérieures les plus menaçantes, nous n'avions et ne pouvions avoir, en Europe et ailleurs, que très peu d'ambassadeurs accrédités ou de chancelleries ouvertes. En Suisse, centre principal de nos communications régulières avec le dehors, le marquis de Barthélémy résidait en qualité de ministre plénipotentiaire, et, sous lui, Bâcher, secrétaire de la légation de Bâle; Soulavie, ministre résident à Genève et pour le Valais (l'abbé avait été antérieurement à Copenhague); après venaient, comme ambassadeurs, comme chargés d'affaires ou même consuls : Laflotte, dans le grand-duché de Toscane; Jacob; Hénin de Cuvilliers, à Venise, et plus tard à Constantinople; de Naillac, Tilly, à Gênes; Le Hoc, puis Stamaty , à Hambourg et Altona ; Grouvelle, à Copenhague (ce dernier ne fut reconnu ministre plénipo-
(i) V. cour plus de détail un volume intitulé : Le département des Affaires étrangères pendant la Révolution (1787-1804). par M. Frédéric Masson, bibliothécaire du ministère des Affaires etran* gères, Paris, 1877»
tentiaire qu'en Tan IV) ; de Mackau, à Naples; de Maulde, puis Noël, à La Haye, avec Thinville comme secrétaire; Desportes, à Deux-Ponts ; Ghàlons, à Lisbonne ; de Bourgoing ambassadeur à Madrid, jusqu'au mois de mars 1793 ; Descorches, marquis de Sainte-Croix, à Varsovie, puis à Constantinople (il ne fut jamais officiellement reconnu par la Porte que comme simple consul) ; Genêt, plénipotentiaire aux Etats-Unis d'Amérique.
A Rome, où la France n'avait phis alors qu'un représentant officieux (le citoyen Digne, consul et chargé du bureau de poste), Hugou de Bassville, ramené à Naples comme secrétaire d'ambassade, et chargé entre temps par de Mackau, ministre titulaire, d'une sorte de mission extraordinaire près du saint-siège, avait été massacré le 13 janvier par un soldat de la sarde papale, à la faveur d'une émeute populaire qui s était faite à l'instigation des prêtres réfractaires et des aristocrates français émigrés, aux cris de : E viva Papa e la Santa-sede, e viva san Bartholomeo , mojano tutti i Francezi! L'hôtel de France avait été pillé, brûlé, et l'académie forcée, saccagée (1).
La Russie, la Bavière, l'Angleterre, les Etats de Hollande, avaient rompu avec la France, et les premières avaient renvoyé ses ambassadeurs et autres agents diplomatiques, au commencement de 1792 ou de 1793; la Sardaigne, la Prusse et l'Autriche dès 1791 et 1792.
Mais nous avons vu que Talleyrand était resté à Londres jusqu'en 1794, et qu'il y avait très activement
(1) V. les détails de cette violation du droit des gens dans le Moniteur du mois de février 1793, n° 44.
Sa version a été infirmée par M. Frédéric Masson, dans un livre intitulé : Les Diplomates de la Révolution (in-8°, Charavay. Paris, 1882).
Mais, l'auteur appartenant à l'école de MM. Mortimer-Ternaux, Granier de Cassagnac père, Charles d'Héricault, Taine, etc., on comprendra aisément que ses conclusions, qui, ici, n'ont qu'un seul but : dégager la responsabilité du saint- siège à l'égard de ce guet-apens odieux, ne doivent être acceptées qu'avec la plus oxtrùme méfiance* D'ailleurs, le massacre de Bassville est un fait incontesté.
servi la politique de paix avec la France et d'alliance avec les Whigs soutenue par Danton. Encore, en quittant cette ville, Chauvelin y avait-il laissé Reinhardt, son secrétaire d'ambassade, lié à Tallçyrand, et Restif, notre consul, agent très actif et très sérieux.
A Gonstantinople, il avait fallu rappeler le fort réactionnaire Ghoiseul-Gouffier; et son successeur désigné, Huguet de Sémonville, n'avait pas été accepté par la Porte, à cause des intrigues du premier et des protestations de la Russie. Il n'avait, du reste, pu se rendre à son poste. Il en avait été de même de Maret, envoyé comme ambassadeur à Naples, et qui, en compagnie du précédent, s'était vu arrêter et dévaliser sur le territoire des Lignes Grises (canton des Grisons) par des agents de l'Autriche. Ce n'est qu'en 1794 que Descorches, en quittant Varsovie, put se faire accepter par le Divan. Peut-, être qu'Olivier, ce naturaliste qui voyagea dans le Levant pendant les premières années de la Révolution, aux frais de la République, eut aussi une mission secrète, politique et commerciale.
En outre, aux armées, près des généraux, qui, en 1792, avaient négocié personnellement, il y avait eu des en-* voyés du conseil Exécutif, voire des délégués de la Commune de Paris, associés à divers titres aux négociations diplomatiques, comme Custine fils, Westermann, Brune, Billaud-Varennes, Benoit, Desfieux, Proly, Dubuisson, Pereyra, etc., près de Dumouriez et des fondés de pouvoir des puissances ; enfin, des représentants du peuple, Fabre d'Eglantine, Hérault de Séchelles, etc., eurent des missions politiques plus ou moins importantes à remplir auprès des coalisés.
Pour ne rien omettre, rappelons qu'il y eut, en grand nombre, des commissions encore moins exactement définies, dont quelques-unes même inavouées, en Irlande, en Angleterre, en Ecosse, dans les Pays-Bas, à Huningue, dans le Palatinat, en Pologne, en Italie et surtout en Suisse, pour y soulever l'esprit public et y entretenir l'influence française, telles que celles des Vital, La Ghenaye, Mergez, 3olmt,^o\a^fe>^>s»x&*
Du Roveray, Gorani, de Nerciat, Turski (Albert le Sarmate), Conrad de Kock, Hartmann, Ligier, Saint- Hurugue, Dubut de Lonchampt, Serre, Jullien fils, de Car do, Dumas, Blondel, Randon de Lucenay, Achille Viard, etc. (1).
Tous ces agents représentaient et servaient plus ou moins la République auprès des puissances, même chez celles qui avaient rompu ou qui battaient froid. Ils transmettaient les nouvelles du dehors ainsi que les papiers publics à notre gouvernement, au conseil Exécutif, et recevaient ses instructions.
Ils dépendaient donc, pour la plupart, de ce conseil, ou plutôt du ministre des Affaires étrangères, jusqu'au 31 mai, et ensuite des comités spéciaux que l'Assemblée avait chargés des relations diplomatiques, surtout du comité de Salut.
Brissot et Lebrun, principalement, tant au nom du comité Diplomatique que du conseil Exécutif, et comme représentant la Gironde, eurent une grande influence sur les affaires extérieures, jusqu'au coup d'Etat de juin 1793; Danton, Hérault de Séchelles, et après eux Barère et Robespierre, commue membres du comité de Salut public et comme représentant la Montagne. Ghemin- Deforgues, un homme du dix août, remplaça Lebrun depuis le 31 mai jusqu'après le 16 germinal (2).
Tel fut, à grands traits, le personnel diplomatique de la République française en 1793 et au commencement de 1794.
Nous trouvons dans le dossier du procès de germinal, aux pièces à charge, une lettre de Bâcher, notre secrétaire de légation à Bâle, écrite par lui au comité de Salut à la date du 23 mars, qui constitue un spéci-
(1) 11 est question, dans une lettre que l'on trouvera plus loin, des « agents pour fomenter les troubles d'Irlande » ; l'expédition qui se fit sous le Directoire, par le général Hoche, existait en projet, dès 1793, aux Affaires étrangères (V. Archives).
(2) 11 avait été proposé par Hérault de Séchelles. C'est lui qui, dans la nuit du 9 au 10, à l'Hôtel de ville, était venu signifier à l'ancien conseil général de la Commune qu'il eût à céder la place au nouveau*
LA POLITIQUE DE DANTON. lit
men assez curieux des communications dont nous venons de parler :
Copie (Tune lettre de Bâle du 3 germinal Van II de la République française,
(Archives nationales, w, 342, d. 648)
« Les arrestations de Chabot, Bazire, Delaunay d'Angers, Julien de Toulouse, Fabre d'Eglantine et de quelques faux jacobins, sont des coups de foudre pour les émigrés et pour tous les despotes coalisés, qui comptaient sur l'exécution ponctuelle de cet infâme complot. « Nous sommes f..., crient-ils, en Suisse, nous sommes abandonnés par le roi de Prusse et peut-être par tous ses coalisés.» J'ai eu occasion, hier soir, de parler avec un citoyen, de Bâle, • que j'avais chargé d'entreprendre un ci-devant baron de Vincennes, l'un des aides de camp du général Wurmser, sur ce chapitre, qui lui assura en toute confidence que ses ci-devant princes, ainsi que ses coalisés, travaillaient depuis plusieurs mois à ce plan, et qu'il était surtout question d'enlever le petit Capet, que l'on avait employé des sommes immenses pour l'exécution de ce plan, et qu'on tremble pour toute cette brave noblesse qui se trouve dans ce moment à Paris et qui s'est donné tant de mouvement. Vincennes nomma quelques noms des traîtres qui ne sont pas encore arrêtés et qu'il n'a pu retenir, mais je ne manquerai pas de prendre toutes ces informations et de vous en prévenir.
« Vous voyez, citoyen ministre, qu'il y a bien des traîtres à Paris, impliqués dans le complot, et je pense que la Convention nationale ferait bien d'arrêter tous ces étrangers, surtout ceux qui sont munis de passeports de la Suisse, car l'on prétend ici que ces émigrés sont entrés à Paris avec de faux passeports, où ils se font passer pour Suisses; mais il faudrait pour cela que l'on prenne des mesures bien sages, pour ne pas irriter ces braves Suisses, qui nous sont attachés de cœur et d'âme.
« Les despotes coalisés et les émigrés ont toujours l'œil sur Paris ; ils disent que Paris a fait la Révolution, et qu'il n'y a qu'un Paris qui peut faire la contre, et si Paris crie : Vive le roi ! tous les départements répéteront ce cri .
« La Convention nationale est sauvée; la République est sauvée; mais il faut que la Convention porte toute son attention sur Paris, qu'elle pourvoie sans cesse cette bonne ville de vivres suffisants, et qu'elle éloigne toute espèce de nobles et d'étrangers suspects de son sein.
« Voilà le moment favorable, citoyen ministre, pour faire
trembler les despotes, la consternation est entre eux; ils ne triompheront jamais s'ils n'ont pas de Vendée.
« Le roi de Prusse n'augmente pas ses forces, il en est bien éloigné; des nouvelles de Nuremberg m'annoncent que l'on ne voit pas passer ni marcher un homme, et que l'on ne remarque que quelques transports de recrues autrichiennes qui y passent de temps à autre au nombre de trois ou quatre cents au plus.
« La niasse que l'empereur et ses Etats d'empire ont voulu faire marcher n'obéit pas à Nuremberg, Bamberg, Dusseldorf, et dans le fond de l'empire, on est très attaché au système français; ce n'est que dans les environs de Fribourg qu'on forme quelques bataillons et avec peine.
« Le pays de Vaud, en Suisse, et la plupart des cantons est très agité, où l'on brûle de pur patriotisme, les magistrats commencent à craindre ici, à Bàle; l'on vient d'emprisonner un des magistrats qui a vendu six chariots chargés de riz pour la France, • condamner un autre pour cinq ans à la maison de force, qui a prêché le patriotisme et blasphémé contre l'Eglise, un autre encore qui a dit qu'il n'irait plus à l'église que lorsqu'on jouera Ça ira.
« Je vais faire maintenant une tournée du côté de la forêt Noire, pour voir ce qui se passe chez Condé.
« Je joins aussi, citoyen ministre, des gazettes de Strasbourg, les articles sont marqués, et vous remarquerez que ce gazettier insère souvent des articles pareils pour consoler des citoyens de cette ville, qui pensent toujours fort bien pour l'empereur.
« Je vous prie aussi de penser au mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser, il y a quelques jours, de me recommander au comité de Sûreté générale, ainsi que ma pauvre famille, qui est arrêtée à Besançon.
« Salut, etc.
« Gollationné,
« BOISSONNADE.
« Pour copie conforme, Le chargé provisoire du département des Affaires étrangères,
« Goujon. »
Il y eut au moins quatre Etats avec lesquels la France ne cessa pas ses relations à cette époque : la République helvétique, celle des Etats-Unis d'Amérique, la Suède et la Turquie.
Avec les deux premières, dont l'attitude, il faut le dire, laissa à désirer, la reconnaissance de la République et la
paix furent définitivement assurées ; pour la Suisse, au mois de décembre seulement.
On conclut avec la Suède un traité d'alliance très ferme, quoiqu'il n'ait été ratifié qu'en 1795 ; et le Danemark, qui ne reconnut cependant la République qu'en l'an IV, ne cessa pas de nous témoigner son bon vouloir en refusant énergiquement et à plusieurs reprises d'entrer dans la coalition, et nous donna même, en diverses occasions, des preuves de dévouement.
En Pologne, où le ministre de France, Descorches- Sainte-Croix, accrédité auprès du roi et de la République, séjourna jusqu'à la fin de 1792, il n'avait cessé jusqu'à son départ, au mois de novembre, occasionné par sa protestation contre la réunion de la Diète à Grodno, et d'ailleurs exigé par la tzarine, de soutenir la cause nationale contre ses ennemis.
Bien que les clubs de patriotes qui s'y étaient formés après la prise de la Bastille y aient été supprimés au
tic[i
çait toujours par des envoyés secrets, et surtout à'après les sympathies et les intérêts du parti patriote et libéral, à la tête duquel se trouvait Thadeus Kosciusko, l'ami et le compagnon d'armes de Washington et de La Fayette, l'hôte aimé de la France, le glorieux chef de la sanglante insurrection de 1793 et 1794 contre les Prussiens et contre les Russes.
Enfin, la Turquie, serrée de si près par l'empereur et I>ar la tzarine, nous resta néanmoins favorable; elle entretint avec nous des relations diplomatiques assez actives pendant toute cette année, et, aussitôt qu'elle put reprendre haleine, elle s'empressa de reconnaître la République (1794).
Les efforts de notre diplomatie auprès de la Porte, principalement soutenus par Descorches-Sainte-Croix et Hénin de Guvilliers, avaient surtout consisté à l'exciter contre l'Autriche et contre la Russie, en lui faisant entrevoir la possibilité d'un concours naval de la part de
la République française, et d'une extension territoriale aux dépens de la République de Venise, ou plutôt de l'Empire.
Rappelons également que les tentatives faites pour détacher la Bavière et la Prusse delà coalition, en les avantageant aux dépens de l'Empire encore, soit en Lombardie, soit en Pologne, — tentatives qui faisaient déjà partie du programme de Dumouriez lorsqu'il passa aux Affaires étrangères, furent reprises en 1793 par Hérault de Séchelles, au nom du comité de Salut public, lors de ses missions du Mont-Blanc et du Bas-Rhin, et, pour la Prusse, en 1794, à Francfort, par les agents de Robespierre, comme il appert des débats du Parlement anglais.
Enfin, des efforts énergiques et soutenus avaient été faits en 1793 et 1794, comme nous l'avons précédemment établi, du côté de la Grande-Bretagne.
Des lettres, écrites par Noël, chef de la deuxième division au département des Affaires étrangères, l'un des rédacteurs de la Chronique, organe du parti girondin, et proposé au conseil Exécutif par le ministre Lebrun pour une mission spéciale en Angleterre, semblent se rapporter à cette action diplomatique.
Elles sont adressées à Danton, qui avait fait une opposition assez vive à la nomination de Noël, et dont celuici s'efforçait de gagner la confiance. Ces lettres furent trouvées dans les papiers saisis chez le conventionnel lors de son arrestation (1).
Nous n'en citerons qu'une ici, renvoyant pour la première, et pour tous les commentaires qu'elle suscite, à notre Procès des Dantonistes ;
« Londres, le 4 octobre 1792, l'an I er de la République.
ce Je n'ai le temps de vous écrire qu'un mot, mon cher maître, et je profite de l'occasion du brave Anglais qui veut consacrer ses talents à la cause de la liberté.
(1) Archives nationales, cartons des tribunaux révolutionnaires, cote AF, II, 63. — V. surtout Archives des Affaires étrangères.
ce Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé Benoist?Rien n'était plus pressant. Dundas et Rose penchaient pour nous, bien entendu que leur intérêt devait s'y trouver. Il y avait des paroles de données et Pitt était sur le point d'autoriser M. Grenville à me voir et à traiter directement avec moi. Et jugez de quel poids ce serait de voir l'Angleterre être la première à traiter et à reconnaître la République. La médiation de cette puissance est peut-être nécessaire pour vous assurer la liberté de vos négociations avec la Prusse, sans quoi vous avez à craindre les soupçons et la défiance du peuple en vous voyant négocier, ou un enthousiasme déplacé qui ne lui ferait voir dans le Brunswick qu'un ennemi battu et fugitif.
« Faisons un pont d'or à l 'ennemi, cette maxime de tous les temps trouve toujours son application
« Voyez donc ce que vous voulez l'aire. Rappelez-vous que Ségur avait été envoyé en Prusse avec des millions. En un mot, l'occasion est très favorable. Mais il me faut un caractère et de grands moyens. Il n'y a pas un moment à perdre.
« Votre jeune parent m'est revenu. Il m'est fort utile et je vous en remercie.
« Au nom de la patrie, agissons, et vive la République.
a Noël. »
Comme on le voit, le chef de la deuxième division ne se prenait pas pour un autre ; il n'y allait pas par quatre chemiils. Et Chauvelin?et Talleyrand?... n'étaient-ils là que pour la forme?
Danton dut bien rire quand ce brave homme, dans la
Première lettre qu'il lui écrivit, lui apprit, avec cet air 'importance que nous lui voyons, que le futur prince de Bénévent, l'homme du conventionnel pour le moment, venait de passer en Angleterre et qu'il s'offrait à servir. Fallait-il que le grand diplomate se fût boutonné vis-à-vis de son collègue I
Les archives du tribunal révolutionnaire de Paris (affaire Danton et consorts) nous ont conservé d'au-
très indices relatifs à tous ces pourparlers avec les gouvernements de l'Europe, des pièces dont on fit, en temps utile, un usage monstreux contre Hérault de Séchelles et ses coaccusés.
En voici un premier extrait :
« Sainte-Croix a écrit de Constantinople à la Convention (1).
« Je vous ai déjà fait part de sa situation dans cette capitale, et que les ministres d'Autriche et de Russie lui faisaient une guerre très vive, mais que celui d'Angleterre le protégeait et avait contribué à le faire rester. C'est son ami intime, Jacobin d'inclination, et qui fait tout ce qu'il peut pour brouiller la Porte avec les cours de Vienne et de Pétersbourg.
« Signé : CLEMENTE DE CAMPOS (2) .»
Voici maintenant l'extrait d'une lettre de M. de Las Casas, ambassadeur d'Espagne près de la République de Venise, au citoyen Hénin, chargé d'affaires de France à Constantinople :
« Cber ennemi, . . .
« Sachez donc que dans un comité de matadors tenu le XX septembre, Forgues (3), consulté sur ce qu'il espérait des intelligences étrangères, dit que les moyens s'affaiblissaient chaque jour, soit parce que les moyens de payer les agents en numéraire devenaient chaque jour plus difficiles, soit parce que les gens employés au dehors volaient les fonds, au lieu de les employer. Que Mackau, Flotte, Tilly, Hénin, Jacob, Noël étaient spécialement dans ce cas-là, qu'il n'y avait peut-être que deux vrais serviteurs de la République, Barthelmi (sic) et Soulavie.... Que les agents à fomenter les troubles d'Irlande (cela ne vous regarde pas non plus)... que malgré les friponneries de Hénin, il lui devait la Justice de dire qu'il servait fort bien à Constantinople, qu'il y était écouté des ministres et avait un parti dans le Divan, qu'il battait la plus hardie des entreprises dans les pratiques qu'il se ménageait dans les deux corps des Janissaires et des Tœpelins, qu'il était puissamment secondé par le drogman Fouten, qui met-
(1) Dcscorchcs de Sainte-Croix.
(2) Ambassadeur d'Espagne à Venise. 11 écrivait cette lettre à la date du 31 juillet 1793. au duc de la Alcudia, à Madrid.
(3) Deforgues.
tait en langue turque toutes les instructions qu'il voulait faire glisser dans la milice ; que son travail lui paraissait important, qu'il pressait de délibérer si, malgré ses friponneries, il n'était pas convenable de l'employer sans se plaindre de ses procédés... Sacbez d'ailleurs que les amis de Sémouville ne veulent pas, à Constantinople, d'aucun de vous autres qui y êtes, et qu'ils pressent pour qu'on y envoie un nomme babile pour y suivre ses plans et projets ; tous ses moyens, réflexions et plans se trouvent en double à Paris. Le dépôt est connu de mes amis.
« J'ai dit; je désire d'avoir dit assez pour vous être utile, répondez ce que vous voudrez. Mon adresse est sous enveloppe de MM. Smitter frères, qui sont des banquiers d'ici... « Vienne, 13 octobre 93 (1). »
Du reste, pour confirmer la réalité de ce que nous avons avancé, nous renforcerons les indications qui
E récèdent par un passage du très remarquable livre de I. Marc Dufraisse [Histoire du droit de guerre et de paix de 1789 à 1815) :
« Dès la fin de 1792, dit cet historien, on est disposé à rendre Mayence et le Palatinat pour avoir la paix (Bournonville et Lebrun y inclinaient; Custine avait reçu ordre de sonder les puissances à ce sujet). Vers la même époque, le général de l'armée du Haut-Rhin, Biron, est autorisé par le conseil Exécutif à faire des ouvertures de paix. Durant l'été de 1793, Beauharnais est chargé d'entamer des négociations pour obtenir la paix. A la mort de Dampierre (avril 1793), on trouva sur lui une lettre qui l'invitait, au nom du ministre Lebrun, avec l'assentiment de membres du comité de Salut public, à insinuer aux puissances que la République était disposée à traiter de la paix. Un billet de Proly, bâtard du prince de Kaunitz, en contenait les propositions.
« Je rencontre des émissaires français en Belgique, auprès des Autrichiens; à Valenciennes, auprès du duc d'York; à Bàle, auprès de l'Anglais Bedford, un des chefs du parti de la paix avec la France.
« Hérault-Séchelles a dû s'aboucher quelque part avec des envoyés du roi de Prusse, car il fut dit à son procès qu'il s'était
(1) Nous avons publié en son entier cette lettre dans le Procès des Dantonistes, C'est aux archives des Affaires étrangères au 'est toute l'histoire de cette diplomatie.V. notamment la correspondance de Noël avec Lebrun. — H.
vanté d'avoir écarté par ses négociations une armée de soixante mille Prussiens (1).
« En novembre 1793, peu de temps après notre victoire de Wattignies, le rapport de Robespierre sur les relations de la République à l'extérieur est un manifeste de paix. Les puissances, s'il faut en croire l'émigré Toulougeon, ne s'y trompèrent point.
« Dès l'automne de 1793, le parti des Indulgents, Danton, Desmoulins, Fabre d'Eglantine, font opposition à la guerre et au comité de Salut public, qu'ils accusent de la prolonger. On n'a peut-être pas remarqué que le Vieux Cor délier est autant une ode en faveur de la paix qu'une élégie en faveur de la clémence. Camille persifle la politique de guerre, comme il flétrit la politique d'écbafaud.
« Au moment où on lui impute de ne vouloir pas la paix, le comité de Salut public négocie pour la faire. J'en trouve la preuve dans quelques mots voilés de Jay Sainte-Foy, à une séance où il fut le confident et l'orateur du conseil des Douze.
« Renouveler le Comité, dit-il, ne croira-t-on pas qu'il a perdu «la confiance de la Convention ? et cela lorsque de grandes négo- « dations sont entamées! »
« Les lois de la Convention contre les réfugiés avaient pour but de disposer les puissances à la paix.
« Le mouvement contre le culte exaspéra le comité de Salut public, parce que les saturnales bébertistes compromettaient son système de pacification à l'égard de l'Europe et « les opérations commencées ».
« C'est au même sentiment qu'il faut attribuer les fureurs de la Convention contre la faction de V étranger (2).
(1) Il y a ici une erreur probable, d'ailleurs partagée par M. Avenel. Les notes de Topino-Lebrun portent simplement ceci : « Envoyé dans le Bas-Rhin par le Comité, je travaillé {sic) avec Bcrthélemy (sic) à la neutralité de la Suisse et j'ai sauvé à la République {sic) une armée de 60,000 hommes (et non pas 60,000 Prussiens). — Et le Bulletin du Tribunal révolutionnaire : « C'est moi qui ai maintenu auprès de Barthélémy, chancelier de Bâle, une neutralité importante avec les Suisses; c'est moi qui ai délivré la France d'une armée de 60,000 hommes qui menaçaient son territoire. » Ces dires semblent bien se rapporter à la Suisse et non à la Prusse ; mais il ne s'en va pas, pour cela, qu'Hérault n'ait eu aucun pourparler avec les agents de cette dernière.
(2) D'autres considérations que celles ressortissant a la diplomatie, et infiniment moins plausibles, avaient très certainement inspiré les mesures de répression relatives à l'athéisme et à la faction dite de l'étranger. — R.