V. Procès des Dantonistes et les pièce n° 21-23 de ce vol
9 Je n'oserais affirmer que l'exécution d'Anacharsis Gloots et de ses amis fût un holocauste à la paix. Il y a cependant une coïncidence qui me frappe : c'est au printemps de Tan II, au moment de l'ouverture de la campagne, que les Cosmopolites sont envoyés à l'échafaud. »
Ajoutons, pour résumer ce qui précède, qu'il fallait, suivant toute raison, ménager la Prusse: Frédéric- Guillaume avait éloigné de ses armées les émigrés ; après qu'il avait eu repris Mayence, il nous avait presque « tendu l'olivier » et bégayé une sorte de reconnaissance delà République ; à la fin de 93, il avait rappelé au ministère Hertzberg, l'ennemi de l'alliance autrichienne : tout cela pouvait donc faire pressentir la possibilité de la dissolution de la coalition et encourager Danton dans sa politique.
Nous devons maintenant parler avec quelque détail, bien que sortant davantage de notre sujet, c'est-à-dire, de ses relations avec les républicains anglais, des négociations qu'il ouvrit directement et personnellement avec la Suède.
Tandis qu'il se concertait en Angleterre, en Irlande et en Ecosse avec le parti de la Révolution, tandis qu'il partageait avec ses collègues le poids des affaires politiques en Belgique et en Hollande, il n'oubliait pas le reste de l'Europe, et, pour le moins, portait ses efforts sur le royaume Scandinave , sur le Danemarck, sur la Pologne et sur la Turquie, qu'il souhaitait d'armer contre l'Autriche et contre la Russie.
La correspondance de l'ambassadeur de Suède à Paris, M. de Staèi-Holstein, publiée il y a quelques années par M. Léouzon-Leduc, jette un jour décisif sur cet objet.
Nous préferons citer :
« Gustave m mort, l'attitude politique de la Suède vis-à-vis de la France changea soudainement (1). Investi de la régence pendant
(1) On se rappelle que ce monarque s'était fait le paladin de Marie- Antoinette et qu'il s'était posé en enuemi personnel de la Révolution. — R.
la minorité de Gustave IV, le duc Charles de Sudermanie n'hésita pas à répudier les plans aventureux, du dernier règne. Non seulement il résista aux sollicitations des princes émigrés et des anciens familiers du feu roi, mais encore, lorsque l'impératrice de Russie lui adressa l'invitation de joindre 8,000 Suédois aux 15,000 Russes qu'elle se proposait d'envoyer sur le Rhin, pour marcher contre la France, il la déclina. Sans vouloir se brouiller avec la Russie...., il tenait à ménager la République française. C'était là pour lui une question d'intérêt.
« A ce point de vue, le baron de Staël, que le duc régent avait accueilli, dès son arrivée à Stockholm, avec une extrême faveur, lui parut digne de confiance. II lui donna ordre de se rendre à Paris. C'était vers la fin de 1792.
« M. de Staël avait pour instruction d'obtenir de la République française les subsides nécessaires à la Suède pour braver les attaques de la Russie et maintenir sa neutralité dans la grande guerre continentale fomentée contre la France. Sa mission était rigoureusement secrète....
« De Copenhague, M. de Staël gagna Bruxelles et y resta près d'un mois, retenu par les nouvelles de Paris (21 janvier 1793)....
« Emporté par ses sympathies révolutionnaires, M. de Staël se résolut néanmoins à passer outre. A la fin de février 1793 il partit pour Paris....
« Vers la fln de mars 1793 s'ouvrirent les négociations. Au nom du gouvernement français, Lebrun, ministre des Affaires étrangères, fit à l'envoyé de Suède les propositions les plus avantageuses; mais, au moment où l'on commençait à les discuter, survinrent presque coup sur coup, la nouvelle du soulèvement de la Vendée (11 mars) et celle de la défaite de Dumouriez à Nerwindeu (18 mars). Ce double événement interrompit les négociations.
« ....Le baron de Staël reçut de son gouvernement l'ordre plusieurs fois réitéré de s'abstenir. Toutefois la Suède résista à la pression de la Russie et de l'Angleterre; elle arbora le drapeau de la neutralité et le maintint haut et ferme....
« Il est vrai que, concurremment, on enjoignait à M. de Staël de quitter Paris et de se transporter en Suisse pour y attendre un moment plus favorable.
« M. de Staël se croyant en état de mieux apprécier, sur place, les hommes et les choses, ne tint aucun compte de ces ordres, et renoua les négociations. Bientôt (16 mars 1793) il conclut avec le ministre Lebrun un traité d'alliance entre la Suède et la France, qu'il s'empressa d'expédier par un courrier extraordinaire à Stockholm. Ce traité était tout à l'avantage de la Suède. Entre
antres dispositions, il lui assurait un subside immédiat de 10 millions, sous la condition qu'elle reconnaîtrait la République et reprendrait avec elle ses rapports politiques dans les deux mois qui suivraient le payement de la somme. De plus, si, par suite de ce traité, la guerre était déclarée à la Suède, la France s'engageait à lui verser annuellement une somme de 18 millions, somme six fois plus forte que celle que le duc régent espérait. De son côté, pour faire face à la guerre, la Suède fournirait une armée d'au moins 60,000 hommes, 15 vaisseaux de ligne et 12 frégates.
« Un traité de commerce entre les deux pays était réservé, et, par une dernière clause, chaque partie se ménageait le droit de tenir l'alliance ouverte en faveur des autres puissances qui seraient disposées à y entrer. Cette clause visait particulièrement le Danemark et la Turquie.
« Le traité dont il s'agit était Yœuvre du parti de Danton.
« Malgré les grands avantages qu'il lui offrait, le duc régent n'osa le ratifier; il craignait de provoquer une prise d'armes de toute l'Europe contre la Suède. Cependant il lui en coûtait de le repousser formellement; on délibéra, on se consulta. Finalement, on crut avoir trouvé un moyen de rendre le traité conclu avec une République aussi violente, aussi sanguinaire que l'était à cette époque la République française, moins odieux aux puissances.
« M. de Staël reçut une note dans laquelle il était demandé de ia part du duc régent , que Marie- Antoinette et sa famille, incarcérées au Temple, fussent mises en liberté. Cette note n'eût aucun succès (1).
« Dès lors, le duc régent n'hésita plus : il ordonna à- M. de Staël d'ajourner les négociations jusqu'à ce que la République fût plus solidement constituée, et , en attendant, de se rapprocher du Danemark.
« M. de Staël quitta la France avec sa femme à- la fin de 1793, et se rendit d'abord à Coppet, ne laissant à Paris que son secrétaire, M. Signeul. Celui-ci, agent subalterne et non reconnu officiellement par le gouvernement suédois, est représenté comme un farouche Jacobin, ce qui explique ses relations avec Robespierre au plus fort de la Terreur. Robespierre, en effet, ne perdait pas de vue la Suède ; il lui offrit des sommes considérables, si elle
(1) Cette déclaration est de la plus haute importance : elle réduit à néant tous les bruits qui furent mis en circulation à ce sujet des deux côtés du Rhin, ainsi que les accusations des Robespicrristes et des Hébertistes. — R.
voulait reconnaître la République française, et, ses offres éludées, il alla, parait-il, jusqu'à la menace (1). »
Avec le front et la hâblerie qui caractérisent ses mémoires, Barère, bien qu'en manière d'accusation, n'en confirme pas moins que ce traité avec la Suède fut l'œuvre de Danton :
« Deux seuls incidents, dit-il, qui ne sont point connus parce qu'ils
sont de l'intérieur du Comité, méritent d'être rapportés ici Le
premier de ces faits est relatif à la Suède, ou plutôt à M. de Staêl-Holstein, ambassadeur de cette puissance.
« Ce diplomate (d'accord avec Danton) se présenta au Comité pour proposer à la Convention l'accession et l'alliance de la Suède, qui offrait, disait-il, de nous fournir un certain nombre de vaisseaux de ligne, de frégates et de petits bâtiments de guerre, avec tous leurs équipages, pour se joindre à la marine française, et coopérer avec elle contre l'Angleterre. L'offre était séduisante; mais l'exécution en parut problématique ou même illusoire. Le Comité renvoya toutes les propositions de M. de Staël à un plus ample examen. Le rapport devait être fait par Danton et par moi, puisque nous étions chargés de la partie des relations extérieures dans le Comité.
« Danton me dit que nous examinerions cette affaire au plutôt et avec un grand soin.
« Quoique mon collègue eût un air de bonhomie et de rondeur dans les affaires, je me déûai de lui, sachant qu'il aimait beaucoup les finances, et ne voulant rien avoir à faire dans cette partie délicate, où l'on peut être soupçonné très facilement de corruption et de partage.
« Je ne m'étais pas trompé. Deux jours après, Danton vint me parler en faveur du projet de M. de Staël, qu'il trouvait merveilleux pour la France, dans un moment où elle n'avait pas un seul appui, pas un seul allié en Europe. « Les douze ou quinze « millions demandés par la Suède, dit-il, pour cet armement mari- « time et pour sa coopération, méritent sans doute qu'on marchande « un peu l'ambassadeur sur cette somme exigée en numéraire, « quand il n'y a dans le Trésor que des assignats ; mais il y a là « quelque chose à faire avec la Suède, il ne faut pas laisser échappe per cette occasion de se faire un allié naturel et utile.
(1) Correspondance diplomatique du baron de Staèl-Rolftein, ambassadeur de Suède en France; 4 vol. îq-8<>, Paris, 1881,
« — Je ne suis pas de votre avis, répondis-je; M. de Staël est le « gendre de M. Necker, avec qui il ne cesse de correspondre à « Goppet C'est connu : M. Necker et sa fille, Mme de Staël, sont « bien plus Anglais que Français; cette proposition d'alliance et de «t coopération maritime pour le prix de quelques millions est une « spéculation fiscale plutôt qu'une opération diplomatique. Je ne « vous cache point ma façon dépenser : je suis contre la proposi- « tion. Je dirai cette opinion ce soir au Comité si vous y venez. »
« Je tins parole. M. de Staël était présent (1). Danton vint au Comité m 'écouter , et me combattit par des considérations générales.
« Le Comité ajourna toutes les propostions de l'ambassadeur de Suéde. En effet, il n'avait ni assez de confiance en cette proposition, ni assez de fonds disponibles.
« Plusieurs jours se passèrent sans que j'en entendisse parler. Danton vint à moi dans l'Assemblée et me dit qu'il avait pensé à l'affaire de Suède : que j'avais eu raison ; mais qu'il restait un moyen bien simple de s'assurer si l'exécution de cette coopération maritime était praticable dans un délai fixé ; qu'en conséquence il fallait se contenter de faire repartir M. de Staël pour Stockholm dans le but de déterminer avec précision le nombre, la qualité des vaisseaux et frégates que la Suède pouvait armer dans un court délai pour la cause de la République française (2); qu'on fixerait sévèrement la somme que la France donnerait pour les frais de cette coopération navale.
« Dans ce cas, dis-je à Danton, M. de Staël n'a qu'à se rendre « en Suède; cela ne nous regarde plus jusqu'à ce qu'il soit revenu « avec une réponse catégorique.
« — Sans doute, répliqua Danton ; mais il faut lui avancer « 600,000 francs pour faire son voyage, et nous aider à Stockholm « au succès diplomatique de la proposition qu'il nous a faite.
« — Je n'adopte aucune dépense à cet égard, ni aucune proposi- « tion à faire; parlez vous-même au Comité; s'il veut vous donner
(1) Pas un mot sur Barère et sa prétendue opposition au projet d'alliance, dans la correspondance de M. de Staël, pas une ligne, pas la moindre allusion !
Au reste, personne, ici, n'innovait.
La Suède, comme d'autres petits Etats, se trouvait, bien avant 1792, dans la sphère d'attraction de la France et en recevait un subside annuel,
Danton ne faisait, par ce nouveau traité, que consolider et accroître des relations existantes.
(2) Etait-il donc nécessaire que l'ambassadeur de Suède se dérangeât pour avoir ce renseignement? — H.
« une somme pour payer d'avance la coopération de l'ambassadeur, « le Comité en est responsable. Ne me citez en rien. »
« Danton ne demandait pas mieux que de n'avoir pas un rapport contraire ; il profita d'un moment où je faisais des rapports à la Convention ; et j'appris le lendemain que le Comité, obsédé par Danton et par M. de Staël, avait chargé le ministre des Affaires étrangères de faire compter à ce dernier (à l'ambassadeur) cent mille écus pour son voyage et sa négociation en Suède.
« Je dis au Comité que c'était de l'argent bien hasardé.
« M. de Staël et Danton reçurent les cent mille écus (1). M. de Staël partit, il est vrai, de Paris, mais il ne dépassa jamais le lac de Genève. C'est à Coppet, chez son beau-père, M. Necker, qu'il alla s'établir, et non à Stockholm. Plus jamais on n'entendit parler de la négociation de cette prétendue coopération navale de la Suède. C'est à Coppet que M. de Staël recevait constamment les bulletins diplomatiques et les nouvelles secrètes de tout ce qui se passait à Paris depuis cette époque (mai 1793) jusqu'au mois de novembre 1794, époque à laquelle M. de Staël revint de Coppet à Paris, pour suivre les nouveaux événements de la réaction qui devait déshonorer et renverser la Convention nationale par ses propres mains (2). »
Ainsi, M. de Staël-Holstein et Danton s'étaient mis d'accord pour escroquer à la République chacun trois cent mille francs, et ni le ministre compétent, ni la trésorerie nationale, ni le comité de Salut public ne s'en était douté. L'ambassadeur n'était point retourné à Stockholm, il s'était arrêté en Suisse pour mettre à couvert le produit de sa filouterie, tout comme Danton avait dissipé le sien en orgies chez Rosse, au restaurant de la rue Grange-Batelière ; Barère lui-même, par excès de bienveillance (qui n'a pas ses défauts ?), avait gardé le silence sur cette vilaine farce, alors et pendant le procès
(1) Pourquoi Danton? A quel titre Lebrun, girondin et adversaire politique du montagnard, l'aurait-il fait bénéficier de tout ou partie de la somme remise à l'ambassadeur de Suède? Si encore Barère avait prétendu que les deux compères avaient partagé euxmêmes! Mais non, c'est le ministre des Affaires étrangères de la République par qui il fait remettre le prix du courtage ! Qui dit trop ne dit rien. — R.
(2; Mémoires de Barère, T. II, p. 87-90.
de germinal, par amitié pour le conventionnel ! Ce n'est que longtemps après, quand tous les accusés furent morts, qu'il retrouva sa langue et rendit hommage à la vérité.
Misérable fourbe 1
Premièrement, en comparant la Correspondance diplomatique de M. de Staël- Holstein avec le récit de Barère, on reconnaît combien peu celui-ci était au courant des faits, combien il avait été tenu en dehors des négociations, et pour cause ! au point d'ignorer le résultat auquel elles avaient effectivement abouti, et la condition expresse qui les avait fait définitivement échouer : la mise en liberté de la reine et des siens. On sent alors le ridicule autant que l'odieux du personnage, qui se crime ici en important, en magister, vis-à-vis du puissant homme d'Etat qui occupait un autre rang que lui, assurément, dans la direction des affaires de la France et qui n'aurait été d'humeur ni à le laisser s'y immiscer, ni à se laisser régenter par un si pauvre hère.
Et quel chef de cabinet, quel diplomate, quel homme sûr de lui-même, certain de sa probité, que cet imbécile se gourmant de la sorte à l'idée d'être rendu responsable des fonds publics et de dépenser quelques milliers de francs pour avancer une affaire de pareille importance ! ou plutôt quel charlatan que ce drôle qui, tant d'années après l'aventure, songe à s'en servir pour se poser devant le public en Gaton incorruptible.
L'argent de la France! mais il ne l'effraya plus au même degré, lorsqu'il s'agit pour lui de toucher les gages que lui accordèrent Napoléon I er et Louis-Philippe, pour 1 attacher à leur police
Enfin, quel arracheur de dents que ce chroniqueur éhonté qui a osé écrire de sa main : plus jamais on n'entendit parler de la négociation de cette prétendue coopération navale de la Suède ! quand il est de notoriété que M. de Staël rentra à Stockholm au mois de février 1794, qu'il n'avait quitté Paris qu'à la fin de 1793 (et non pas au mois de mai), et qu'il y revint en 1795 (premiers jours de mars) pour reprendre les négociations.
« Dès son arrivée, dit la note que nous empruntons à la Correspondance, M. de Staël engagea des pourparlers avec Cambacérès, Tallien et les autres membres du comité de Salut public, qui l'accueillirent avec empressement. Mais les vues du comité et celles de l'ambassadeur suédois étaient fort divergentes. En effet, outre le traité d'alliance défensive et de subsides qu'il s'agissait de conclure, M. de Staël avait charge d'obtenir de la France le remboursement des frais occasionnés à la Suède par ses armements maritimes (la coopération navale n'était donc point une farce?). Le comité, réservant tout l'argent disponible pour des projets plus grands, éluda ce dernier point, qui, du reste, dans les négociations antérieures, avait toujours été une pierre d'achoppement.
« Il voulait, d'une part, que la Suède entrât dans le système de défense qu'il se préparait à organiser contre l'Angleterre menaçante, et, de l'autre, qu'elle contribuât au relèvement de la Pologne (encore la politique de Danton).
« M. de Staël ne se crut pas autorisé à accepter ces conditions et demanda de nouvelles instructions à son gouvernement. Ainsi les négociations furent suspendues.
« Ce temps d'arrêt menaça de tout compromettre.
« De savantes intrigues s'ourdissaient au sein du comité, intrigues d'autant plus dangereuses que l'habile Sieyès en était à la fois le promoteur et l'agent. Sieyès, en effet, appartenait à un parti russe formé clandestinement à Paris dans le but de soutenir les intérêts de l'impératrice. Contrecarrer l'ambassadeur de Suède était, par conséquent, un des points principaux de son programme, car Sieyès ne visait à rien moins que de brouiller la Suède avec la France, de la courber sous la domination de la Russie et d'amener la France à s'allier avec cette puissance.
« M. de Staël, tenu au courant de ces intrigues, était on ne peut plus perplexe; ses nouvelles instructions n'arrivaient pas; il se résolut alors à frapper un grand coup, c'est-à-dire, puisqu'il y était autorisé, à reconnaître officiellement la République française au nom de son gouvernement.
« La reconnaissance, en 1795, de la République française, par une des plus vieilles et des plus glorieuses monarchies de l'Europe, était un événement considérable. Elle eût lieu en pleine Convention nationale, le 4 floréal (23 avril), au milieu d'un imposant appareil. »
L'événement occupa deux séances, dont la Gazette
nationale ou le Moniteur universel a rendu compte dans ses n°«215et217, an III (1).
Barère pouvait-il ignorer de pareils faits lorsqu'il eut l'audace a écrire dans ses mémoires : plus jamais on n'entendit parler de la négociation de cette prétendue coopération navale de la Suède; et étions-nous fondé à le traiter d'imposteur?
En effet, « par ce coup d'éclat de l'ambassadeur de Suède, les intrigues du parti russe furent mises à néant ; la Suède reprit auprès de la Convention une faveur marquée; en sorte que le baron de Staël put rapidement mener à un ses laborieuses négociations. // conclut un traité à peu près sur les mêmes bases que celui de 1793. Quarante tonnes d'or devaient être versées immédiatement à la Suède avec promesse d'une somme égale un mois après la ratification du duc régent. En outre, par des articles secrets, la Suéde s'engageait à armer dix vaisseaux de ligne avec frégates et à déclarer à l'Angleterre qu'elle entendait faire respecter sa neutralité. En môme temps elle signifiait à l'Angleterre d'avoir à lui restituer les navires suédois retenus dans ses ports, sinon elle mettrait l'embargo sur les navires anglais mouillés dans le Sund, et ne les rendrait que lorsque l'Angleterre lui aurait donné satisfaction (2). »
Voilà comment George-Jacques Danton et Eric-Magnus de Staël-Holstein, en 1793, avaient joué la République au moyen d'une prétendue entente diplomatique qui n'était qu'une « opération fiscale » à leur profit, c est-à-dire pour voler six cent mille livres à la trésorerie nationale.
Il n'a pas fallu, on en conviendra, un aplomb ordinaire au pitre décemviral pour hasarder une pareille bourde, une fable aussi grossière et aussi niaise, et pour supprimer, afin d'assurer son dire, des négociations ap-
(1) Dans le même temps la République traitait à Bâle avec la Prusse (5 avril 1795), avec la Hollande (8 prairial), avec l'Espagne (22 juillet), avec le landgrave de Hesse (28 août), etc.
(2) Correspondance diplomatique du baron de Staèl-Holstein, p. 260 à 269. — V. également le Manuscrit de l'an III (1794-1795), par le baron Fain, Paris, 1828, dont Barère ne pouvait non plus Ignorer la publication.
puyées de documents de toute sorte, des faits politiques avérés, patents, et jusqu'à des détails historiques figurant à l'Officiel : le récit authentique de deux séances de la Convention.
Mais rien doit-il surprendre de la part du personnage qui, pour assouvir sa malignité et assurer ses besoins, a
filusieurs fois recouru à 1 assassinat, et qui, ayant eu 'honneur insigne autant qu'immérité de figurer dans le Grand comité, en qualité de comparse, il est vrai, ou comme porte-parole, finit ses jours dans la police?
On sait aujourd'hui que c'est à une délation de ce misérable au maréchal Lannes que sont dus l'arrestation, le jugement et l'exécution d'Arèna, Cérucchi, Topino-Lebrun, Dermerville, l'ancien secrétaire du comité de Salut au temps même de Darère (1).
Pour terminer, nous voulons montrer «ncore qu'un point de l'échiquier militaire où se firent les grandes guerres de la République, l'Italie, n'était pas non plus resté en dehors de la portée et des préoccupations du chef de la défense nationale en 1792 et 1793.
Nous en trouvons l'indice dans une lettre qui lui fut adressée par Hérault de Séchelles, lors de sa mission en Savoie, lettre écrite de sa main, mais collectivement signée par ses collègues, l'abbé Grégoire et Philibert Simond, députés, et par Pajol, général de brigade. Nous l'empruntons aux archives de la famille Danton (2).
Elle témoigne, entre autres, à quel point il tenait en sa main l'ensemble des relations extérieures, et de
3uel poids il pesait sur tous ses collègues comme irecteur général des Affaires étrangères de la Repu* blique :
« Chambéry, 3 février 1793, l'an II de la République française.
« Citoyen collègue, « Nous habitons momentanément, dans le département du Mont-Blanc, une ville (Chambéry) qui fut ci-devant le siège d'un
(1) V. Lanfrey. Histoire de Napoléon I er .
(2) Nous dévoila encore cette pièce, si intéressante, a l'extrême obligeance de M me Sophie Danton (M me V ve Menuel), dont on connaît la sollicitude dévouée envers la mémoire de son illustre aïeul.
sénat, d'une judicature majeure, d'un gouvernement, d'une intendance générale, d'une direction générale de gabelles, d'une trésorerie générale, d'un évêché, d'un état militaire et de tout ce que la ci-devant Savoie avait de nobles aisés.
« Les agents supérieurs de tous ces établissements avaient disparu, pour la plupart, à l'entrée des Français, et les suppôts et sous-ordres, fatigués par le despotisme des commandants militaires, et espérant un nouvel ordre de choses qui pourrait allier la cupidité, l'égoïsme et l'esprit de chicane avec la liberté, avaient corn plaisamment enduré une Révolution qu'ils se proposaient de morceler ensuite dans les points qui pourraient leur préjudicier.
« Dès qu'il a été question de l'établissement du chef-lieu du département et de la circulation des assignats, alors nous avons vu s'élever une multitude de réclamations présentées par des ci-devant patriciens affamés, appuyées par des ci-devant privilégiés récalcitrants et fomentées par des prêtres fanatiques et désespérés, qui tous, aujourd'hui, se coalisent contre le triomphe de notre Révolution, après avoir eux-mêmes sollicité d'être admis au partage de ses bienfaits.
« Une société, dite de Jacobins, mais remplie d'hommes suspects, d'espions, d'aristocrates, de Piémontais, et qui, n'ayant que des formes et des apparences de communes avec les respectables sociétés populaires dont la France est couverte, souille ses délibérations en les subordonnant habituellement à l'intérêt des individus qui la dominent; une municipalité composée de procureurs et d'avocats qui voudrait contenir tous les districts dans son arrondissement et ne rien faire sans salaire ; un sénat agonisant qui regrette ses vieilles formes et pleure ses épices ; une administration provisoire dont la majorité des membres, avec l'air d'opiner publiquement, apporte des délibérations préparées par l'égoïsme et l'intrigue dans des conventicules journaliers ; une nuée de prêtres et de commissaires à terriers qui voient avec désespoir déchirer ces chartes religieuses et féodales dont ils fournissaient les explications lucratives : tout cet ensemble incivique, soutenu par une habitude d'espionnage très actif, que, d'une part, la cour de Turin entretient autour de nous et de l'armée, et que, de l'autre, continuent pour leur compte les habitants d'une ville cupide où tout espionne, depuis le maire jusqu'au mendiant, a formé contre les commissaires de la Convention un projet de désorganisation auquel se joint tout ce qui déteste la Révolution dans le département et dont souffre et gémit la majorité des citoyens dans les petites villes et surtout dans les campagnes.
« Leur grand système est de nous décû\të>\&tat, te\Hm\*ssfc-
traliser, de convoquer les assemblées populaires contre nos travaux, de ne rien nous communiquer, de paraître référer sur tout à la Convention nationale, afin de tout retarder et peut-être de tout faire manquer.
« On nous a dit que l'on envoyait à la Convention diverses adresses qui ne sont pas à notre avantage. Nous nous réjouissons de soumettre notre conduite à nos collègues et d'appeler sur nous l'examen le plus sévère; mais, auparavant, nous croyons qu'il est de la dignité nationale que la Convention renvoie à ses commissaires toutes ces adresses hypocrites.
« Hérault, Grégoire, Ph. Simond, général Pajol.
« P. S. — Cette lettre est confidentielle. »
D'autre part, on trouve au Moniteur (n° 44), à la date du 13 février 1793, sous la rubrique Italie, département du Mont-Blanc, le passage qui suit, confirmant et complétant la lettre d'Hérault à Danton.
« Chambéry, 10 février.
« Les commissaires de la Convention ont eu à dévorer bien des désagréments et des difficultés pour parvenir à l'organisation parfaite du 8i° département de la République. Enfin, elle est achevée. S'ils ont rencontré quelquefois les obstacles du misérable égoïsme, ils ont eu, en général, à se louer du plus grand nombre des nouveaux Français, malgré l'explosion de mille petites passions locales qui n'ont honoré personne. »
Nous croyons avoir suffisamment indiqué comment, à quel point et par qui furent maintenues nos relations extérieures, en cette mémorable année 1793, sous la direction de Danton, de Lebrun et d'Hérault de Séchelles d'abord, et, à la fin, sous celle de Barère et de Robespierre (au second comité de Salut public), au-dessus et en dehors des bureaux du département des Affaires étrangères.
Au reste, la cessation de ces relations sur beaucoup de points et leur tension sur tous les autres, l'intensité de la lutte et l'exaltation des passions, expliquent suffiont la richesse des suppositions , racontars ,
erreurs, fables et calomnies mis en circulation à propos des efforts d'entente réciproque incessamment abandonnés et repris, mais gui, cependant, finirent par aboutir en Tan III; car il est impossible d'isoler les traités de Bâle et de Paris des efforts qui les ont préparés et amenés, et qui furent institués très sérieusement dès 1793.