MÉMOIRE
sur les rapports actuels de la France avec les autres États
de PEurope.
(Aff. étr., Corrup. d'Angleterre, 6 e supplément, pièce 1H.)
« Les principes d'après lesquels la France va former sa Constitution républicaine et organiser son régime intérieur ne peuvent plus s'allier, sous aucun rapport, aux maximes et au système de conduite dont se composait l'ancienne doctrine politique des nations. Il est aussi impossible à un peuple libre de porter, dans ses transactions avec les autres peuples , les idées et les sentiments des gouvernements arbitraires, qu'il l'est à ceux-ci de déterminer leur action politique d'après les principes de la raison, de la justice et de l'utilité générale. L'effet nécessaire d'une Constitution libre est de tendre sans cesse à tout ordonner en elle et hors d'elle, pour l'intérêt de l'espèce humaine ; l'effet nécessaire d'un gouvernement arbitraire est de tendre sans cesse à tout ordonner en lui et hors de lui pour l'intérêt particulier de ceux qui gouvernent. D'après ces tendances opposées, il est incontestable que rien de commun ne peut exister pour les moyens, puisque rien de commun n'existe pour l'objet.
« 11 ne s'agit plus aujourd'hui, comme nous le conseillaient encore, il y a quelques années, des hommes célèbres dans la carrière politique, il ne s'agit plus d'adopter un système qui puisse rendre à la France LE RANG que son énorme consistance lui assigne dans /'ORDRE POLITIQUE, ou LA PRIMATIE qui lui est due sous tous les rapports parmi les puissances du continent.
« On sait bien maintenant à quoi se réduisent toutes ces grandes idées de rang, de primatie^ de prépondérance, Qw^&\\.<ùk
qu'il faut penser de tout cet échafaudage politique sur lequel la torbulenre et In nullité des cabinets de l'Europe se sont débattues si longtemps, et avec tant d'appareil, aux dépens des intérêts des peuples. On a appris, enfin, que la véritable primatie, la seule utile et raisonnable, la seule qui convienne à des hommes libres et éclairés, est d'être maître chez soi et «de n'avoir jamais la ridicule et funeste prétention de l'être chez les autres. On a appris, et un peu tard sans doute, que, pour les États comme pour les individus, la richesse réelle consiste non à acquérir ou envahir les domaines d'autrui, mais à bien faire valoir les siens; on a appris que tous ces agrandissements de territoire, toutes ces usurpations de la force ou de l'adresse, auxquelles de longs et illustres préjugés avaient attaché l'idée de rang, de primatie, de consistance politique , de supériorité dans l'ordre des puissances, ne sont que des jeux cruels de la déraison politique, que de faux calculs de pouvoir, dont l'effet réel est d'augmenter les frais et l'embarras de l'administration, et de diminuer le bonheur et la sûreté des gouvernés pour l'intérêt passager ou la vanité de ceux qui gouvernent.
« Le règne de l'illusion est donc fini pour la France; on ne séduira plus son Age mûr par toutes ces grandes décorations politiques qui avaient, pendant si longtemps et d'une manière si déplorable, égaré et prolongé son enfance. Des circonstances, que nulle sagacité humaine ne pouvait prévoir, ont amené pour elle un ordre de choses sans exemple dans l'histoire des peuples; par son courage, sa persévérance et ses lumières, elle s'est ouvert une carrière nouvelle, et, après avoir vu le but où elle doit tendre, elle saura s'y placer.
« Tous les leviers de l'ancienne politique sont rompus ou près de l'être, et ceux qui existent encore ne sont plus à l'usage de la France. Le nouveau système de ses rapports extérieurs doit être approprié au système de ses rapports intérieurs et entièrement analogue aux idées et aux intérêts qui sont le résultat de sa situation nouvelle.
« De toutes les parties de l'ancien système, celle qui est le plus en contradiction avec nos lois, nos opinions et nos mœurs nouvelles, celle, par conséquent, dont les traces doivent s'effacer chaque jour davantage, c'est la matière des alliances.
« Un traité d'alliance est la promesse d'un secours mutuel, dans le cas où l'une des puissances contractantes éprouverait une agression ou voudrait en faire éprouver une.
« De cette définition , il résulte qu'il ne doit y avoir rien de commun entre des alliances formées par des gouvernements arbitraires et des alliances contractées par des États libres.
« Dans les gouvernements arbitraires et par les principes même d'action qui en maintiennent l'existence, une alliance a presque toujours pour objet l'attaque et non la défense; l'envahissement du domaine d'autrui et non la conservation de sa propriété. Tantôt c'est une convention faite entre des rois ou des pouvoirs aristocratiques pour assujettir ou dépouiller des peuples; tantôt c'est un traité par lequel, sous prétexte de maintenir la paix de l'Europe, mais dans le dessein réel d'établir la prépondérance politique de Tune des parties, c'est-à-dire, en termes plus simples, d'assouvir son ambition et sa cupidité, on verse à flots le sang et l'or des peuples ; tantôt c'est un pacte où des rois, unis par le sang, croyant que leurs nations sont des familles dont ils sont les pères communs, traitent entre eux des propriétés nationales comme de biens de patrimoine, cèdent, échangent les personnes et les biens de ces enfants dociles, et négocient des successions aux trônes comme on transige sur un héritage privé ; en un mot, un traité d'alliance entre des rois ou des États aristocratiques n'est presque jamais qu'un arrangement domestique entre des maîtres, et une véritable conjuration contre Jes peuples. Tel est le résultat général de toutes les transactions de ce genre, depuis le premier traité conclu enlre deux tyrans imbéciles jusqu'au traité d'alliance formé, en 1788, entre l'Angleterre et les Provinces-Unies, traité par lequel un peuple libre s'est laissé imposer, et pour des intérêts de famille royale, autant que par de fausses vues mercantiles , la honteuse et criminelle obligation de maintenir les usurpations du stathouder et de l'aristocratie batave, et de verser son sang, d'épuiser ses trésors, d'aggraver ses impôts et de se précipiter vers la banqueroute, uniquement pour empêcher un autre peuple d'être libre à sa manière. Heureusement , l'opinion publique qui, en Angleterre, tend constamment à se former sur les principes de la raison et de la justice, l'opinion publique relâche chaque jour ces liens d'une injuste garantie, et le moment n'est pas loin, peut-être, où le peuple anglais verra avec plaisir ses voisins les Bataves briser le double joug du stathoudérat et de l'aristocratie, parce qu'il saura que la chute du stathouder, quelque pénible qu'elle puisse être pour la maison de Brunswick, ne nuira point aux vrais intérêts du commerce d'Angleterre.
« Exposer ce qu'ont été jusqu'ici les traités d'alliance entre les puissances de l'Europe , c'est indiquer ce qu'ils doivent être à l'avenir, relativement à la France.
a D'abord, la France doit-elle contracter des alliances?
« En principe, une alliance n'est un acte raisonnable et juste que lorsqu'elle se réduit à un traite (te &&«&%& ife&vro^N ^^
donc de la probabilité de l'attaque, et ensuite du calcul des chances qui, en tel ou tel temps, peuvent en amener le succès, que dépend pour une nation la nécessité d'un traité de ce genre. Ainsi, un petit État, dont la situation à côté de grands empires rend l'existence précaire et dépendante, a besoin, pour l'intérêt de sa propre conservation, de se tenir constamment allié à quelqu'une de ces grandes masses politiques auprès desquelles il puisse trouver, à chaque instant, l'appui et la force qui lui manquent.
« Rien de pareil ne peut exister pour la France, et il est évident, soit par les faits dont nous sommes témoins, soit par les événements qu'il est aisé de pressentir, qu'elle ne doit pas chercher dans une alliance quelconque un moyen d'indépendance, de force et de sûreté personnelle, plus prompt ou plus puissant que celui qui doit résulter de l'exercice libre et unanime de ses propres forces.
» Si la France contracte des alliances, ce sera donc moins pour son propre intérêt que pour celui des États qu'elle aura rendus ou qu'elle voudra rendre libres ; ce sera pour hâter le développement complet du grand système de l'émancipation des peuples. C'est là que doit se trouver le seul objet de sa politique actuelle, parce que c'est là que se trouve le vrai principe des intérêts généraux et immuables de l'espèce humaine.
« Ainsi, après avoir reconnu que le territoire de la République française suffit à sa population et aux immenses combinaisons d'industrie que doit faire éclore le génie de la liberté, après s'être bien persuadé que le territoire ne pourrait être étendu sans danger pour le bonheur des anciens comme pour celui des nouveaux citoyens de la France, on doit rejeter sans détour tous ces projets de réunion, d'incorporation étrangère qui pourraient être proposés par un zèle de reconnaissance ou d'attachement plus ardent qu'éclairé ; on doit être convaincu que toute acceptation ou même tout désir public de ce genre, de la part de la France, contrarierait, d'abord sans honneur et sans profit, ensuite avec péril pour elle, ces renonciations faites si solennellement et avec tant de gloire, et dont l'Europe est loin d'attendre l'inexécution au moment où elle s'unit, par ses vœux, au succès d'une cause qu'elle croit ne pouvoir être souillée ni par l'ambition, ni par l'avidité. La France doit donc rester circonscrite dans ses propres limites ; elle le doit à sa gloire, à sa justice, à sa raison, à son intérêt et à celui des peuples qui seront libres par elle.
« Il faut donc qu'après avoir concouru à établir leur liberté, elle la consacre et l'éternisé en s'alliant à eux, non par les secours qu'elle peut en tirer powr &\\fc-mfcm^\xvm^a «m^cçi'elle
peut leur offrir. Des alliances de cette nature ne ressemblent guère à celles qui ont existé jusqu'à présent entre les grandes puissances et les petits États. Nous avons vu constamment le -fort vendre sa protection au faible, et celui-ci s'épuiser eu détail et périr lentement de ses sacrifices pour obtenir la faveur de n'être pas écrasé d'un seul coup ; ici le fort donnera librement et avec générosité son appui au faible, sans autre retour que d'à- . voir près de lui des amis et des hommes libres. Comme l'objet n'est plus le même, il est naturel que les moyens soient différents. Ainsi , après avoir rendu la liberté aux Savoisiens, aux Belges, aux Liégeois, etc.; après avoir élevé les signes de la liberté sur les bords de l'Océan et sur ceux de la Méditerranée, la France formera, entre elle et tous ces peuples, des traités solennels de fraternité où les intérêts de la défense commune soient établis et déterminés d'une manière immuable et où de nouvelles sources de commerce et d'industrie soient ouvertes avec libéralité aux besoins et à l'activité de l'espèce humaine.
« Tel est le seul plan de conduite que la France puisse adopter parce qu'il est le seul conforme à ses vrais intérêts, aux principes qu'elle a proclamés et à ceux qu'elle a pris, et que l'usage a déjà reconnus pour base de sa nouvelle existence politique.
« Quant aux autres États qui, soit par leur situation géographique, soit par l'opposition de leurs principes de gouvernement, ne peuvent offrir à la France ni le même intérêt, ni les mômes moyens d'une défense commune, il est évident que ses rapports avec eux ne doivent pas être de la même nature. Elle doit se lier à eux non par des traités permanents d'alliance et de fraternité, mais par des conventions passagères sur les intérêts politiques et commerciaux qui naîtront des circonstances.
« Ainsi, par exemple, une négociation particulière va sans doute s'ouvrir avec la Prusse et elle aura très vraisemblablement pour résuitat non ce traité d'alliance dont on avait conçu le plan et pressé l'exécution dans d'autres conjonctures, mais un traité particulier où seront fixés d'abord les termes de la pacification, et où l'on déterminera ensuite les rapports particuliers qui doivent exister entre les deux État6, rapports dont l'examen est sans doute depuis quelque temps l'objet de l'attention du Conseil exécutif.
« Une autre convention doit être aussi incessamment formée entre la France et la Porte ottomane pour obtenir de celle-ci la libre navigation de la mer Noire, objet sollicité depuis si longtemps avec tant d'ardeur par tous les hommes instruits des vrais intérêts commerciaux de la France et rejeté avec tant de dM^\5\ par tous les ministres de l'ancien tè&Ymfc. ÇaW& \^Ssga©ss^*»r
vrira aux productions de notre sol et aux produits de notre industrie d'immenses débouchés dans les provinces ottomanes qui bordent la mer Noire, en Russie, en Pologne et en Perse, et transportera facilement, promptement et à moins de frais, dans la Méditerranée, les avantages de ce commerce du Nord qui, malgré toutes les primes et autres prétendus encouragements, n'existera jamais pour nous d'une manière certaine tant qu'on persistera à le continuer exclusivement par les glaces et les écueils de la Baltique.
« Quant à l'Angleterre, la situation delà France ayant changé pour elle comme pour tous les autres États de l'Europe, il est évident que Ton ne doit plus rechercher la même espèce de rapports avec elle qu'on avait désiré d'établir dans ces derniers temps.
« Au milieu de toutes les tyrannies de l'Europe coalisée contre la France, l'alliance de l'Angleterre lui était nécessaire, soit pour le maintien de sa liberté, soit pour l'entière conservation de son territoire dont le démembrement devait être le prix de cette conjuration royale, comme vient de le prouver la récente publication du traité de Pavie. Dans un temps où les vœux et les démarches secrètes du gouvernement ne tendaient qu'à resserrer les liens de la France avec les maisons d'Autriche et de Bourbon, l'intérêt public prescrivait impérieusement de détruire une alliance de famille dont l'objet réel était de miner sourdement et ensuite de renverser la liberté, par une alliance nationale destinée à la maintenir et à la défendre.
« Si quelque chose, en effet, peut prouver combien cette alliance était alors nécessaire, combien la France devait y trouver un appui suffisant pour sa sûreté et sa liberté, c'est l'acharnement avec lequel cette mesure était traversée, tantôt ouvertement, tantôt en secret, par les ministres et conseillers d'alors, connus par leur attachement aux intérêts de la maison d'Autriche et de la maison de Bourbon autant que par leur haine ou leur éloignement pour la cause de la liberté. On n'a point oublié avec quelle obéissance docile, et plus souvent avec quelle ardeur de zèle, les écrivains de pamphlets (1), de gazette et de suppléments de journaux, payés par ces ministres, s'étaient attachés à décrier tout ce qui pouvait tendre à faire paraître l'Angleterre d'une manière imposante et décidée en faveur de la France. On n'a point oublié le ton d'assurance avec lequel ils nous répétaient cet adage de l'ancienne ineptie diplomatique : « qu'il ne doit point y avoir d'alliance entre
(1) Je ne me souviens de tout ce que ces messieurs ont écrit contre moi que parce que j'aime à me rappeler la manière dont M. Guadet m'a défendu.
des ennemis naturels », concluant de là, à leur manière, que nous devions regarder et traiter comme nos ennemis naturels la nation anglaise, qui aimait et pouvait défendre notre liberté naissante, et que nous devions chérir comme nos amis naturels les princes des maisons d'Autriche et de Bourbon qui s'armaient pour la détruire.
« On n'a point oublié toutes les plates et folles calomnies répandues alors sur ce sujet et dans le public et jusque dans la tribune de l'Assemblée législative (i), calomnies auxquelles le gouvernement attachait un si haut degré d'utilité personnelle que la liste civile les faisait imprimer et distribuer par milliers dans tout le royaume. On se rappelle le désespoir qu'inspira la déclaration de neutralité du gouvernement anglais à ces comités directeurs et à leurs agents qui voyaient, dans cette neutralité, une chance de moins en faveur des projets d'arbitrage suprême de la maison d'Autriche. On se rappelle enfin que si quelque chose a contribué à éloigner alors l'Angleterrede tout projet d'union avec la France, c'estl'espèce de démenti que donnaient chaque jour aux propositions des négociateurs français à Londres les articles de gazette française qu'on savait être aux ordres des ministres français et où les Anglais cherchaient la vraie opinion du gouvernement français dont les négociateurs n'avaient l'air de leur offrir que l'opinion apparente et forcée.
« Les événements ont tout changé, la royauté est détruite en France, et avec elle se sont évanouis tous les intérêts de familles royales opposés à l'intérêt public; l'alliance de l'Angleterre, si nécessaire à la France, sous le dernier régime, comme un contrepoids nécessaire aux influences domestiques et étrangères de son gouvernement, cette alliance serait dans les circonstances actuelles sans une grande utilité et ne vaudrait peut-être ni les frais, ni les embarras d'une négociation chargée de lutter contre les obstacles que, par des motifs très faciles à saisir, le gouvernement anglais ne cessera d'opposer à tout projet d'alliance de la République française avec les royaumes de la Grande-Bretagne et d'Irlande, quelque populaire que cette alliance pût être d'ailleurs aux yeux de la nation anglaise.
« Les seuls rapports que la France puisse donc chercher en ce moment à entretenir et étendre avec l'Angleterre sont des rapports d'industrie et de commerce.
« Parmi les conventions de ce genre qui doivent avoir lieu entre les deux empires, il en est une que le sentiment de la
(1) L'opinion de M. Hibes, dans laquelle il me dénonce comme agent principal du nouveau système politique.
liberté. l'esprit public et les lumières actuelles de la France sur les vrais principes «le la richesse publique, on peut-être le bonheur qu'elle a «l'être exempte en ce moment de tous les anciens prejnires de ■•ommeree »»t de traiic. peuvent lui offrir l'honneur dV proposer lu première : cette convention entre la France et F Angleterre doit avoir pour objet l'indépendance de leurs colonies respectives. C'est de la France, où l'opinion est moins égarée qu'en Angleterre par l'appareil d'un grand mouvement de commerce *»t d'industrie, par la crainte dumérique d'un déplacement subit d'hommes et de travaux, et par beaucoup d'autres petites vues de la routine mercantile, c'est de la France que doit partir le premier appel à la nation anglaise sur cette grande mesure poli ti< me «pie reclament les vrais intérêts du commerce, et qu'il faut se hâter d'opérer pour l'utilité commune avant d'être obligé, par les circonstances, «le s'y soumettre avec honte et péril. Une négociation sur cet objet entre les deux États, ouverte sous les yeux de l'Europe entière, «l'une manière franche et libérale, suivie avec zèle et lumières, doit nécessairement avoir un résultat favorable pour l'intérêt des deux mondes. Les préjugés commerciaux de l'Angleterre opposèrent d'abord, sans doute, des obstacles assez grands au succès de cette mesure ; mais il est impossible que ces préjugés puissent résister a l'action »:ontinne d'une discussion libre et générale, et surtout à une forme de raisonnement aussi puissante pour le vulgaire «nie l'exemple du commerce de l'Angleterre avec les États-Unis d'Amérique, commerce qui, depuis leur indépendance, n'a fait qu'acquérir plus de force et d'étendue.
«« En même temps que cette négociation sera suivie entre les deux empires, un autre objet de la plus grande importance non seulemeut pour la Fran«*e et pour l'Angleterre, mais pour l'intérêt tles ileux mondes, doit ti\er leur attention et réunir leurs efforts communs : cet objet est l'indépendance des colonies espagnoles dans le Pérou, le Mexique, etc.. indépendance qui, étant pour ces parties du monde la revendication de leurs propres droits et le retour aux principes de justice et de liberté naturelle, ne peut pas être regardée comme une violation du droit ou plutôt de l'usurpation «lu gouvernement espagnol dans le cas où sa conduite hostile à l'égard de la France particuuërement lors des troubles de Saint-Domingue) n'autoriserait pas celle-ci à l'en punir. Les vaisseaux de la France et de l'Angleterre réunis iront ouvrir dans la mer Pacifique, dans la mer du Sud et dans l'Océan méridional le commerce libre de cette immense partie des Indes occidentales. Les moyens d'opérer cette grande révolution commerciale, qui doit avoir une si puissante influence sur le sort de 'JÇarope et de l'Amérique,** s»wt c*Vù\<te la France en particulier,
PIÉGÉS JUSTIFICATIVES. 251
ces moyens sont beaucoup plus faciles et moins dispendieux qu'on ne pourrait le croire, si l'on ne voulait les juger que par l'étendue de l'objet. Cette expédition avait été conçue par le gouvernement anglais, il y a quelques années, et les dépenses en hommes et en argent qui devaient en assurer le résultat étonnent par leur extrême modicité lorsqu'on les compare à la grandeur de l'entreprise. Cette expédition fut arrêtée, quelque temps après avoir été conçue et préparée, par l'effet d'une négociation particulière entre le ministère anglais et l'ambassadeur d'Espagne. Mais le plan existe et avec lui tout l'ensemble des moyens nécessaires pour le mettre en exécution et le suivre avec succès. L'exposé de ce plan et le développement des moyens de toute espèce qui doivent servir à commencer, continuer et achever cette expédition seront l'objet d'un mémoire particulier dont j'ai réuni tous les matériaux et que je rédigerai si le Conseil croit devoir donner de la suite à l'idée que je viens de présenter. Après une révolution, il faut ouvrir de nouvelles routes à l'industrie, il faut donner des débouchés à toutes les passions. Cette entreprise-ci réunit tous les avantages : son importance politique et commerciale exige que toutes les questions qui y sont liées soient traitées d'une manière détaillée et avec une étendue et une exactitude qui ne laissent aucun doute.
« C.-M. Talleyrand.
« Londres, 25 nov., l'an I er de la République.
« P. S. — Les patriotes entre les mains de qui cet écrit peut tomber jugeront sans doute qu'une partie des vues qu'il renferme est de nature à rester secrète. »
Quoi qu'il en soit d'un pareil document, on ne peut méconnaître combien il était propre, par le fond et paf la forme, à frapper un esprit comme celui de Danton et à le faire renoncer, pour la France républicaine, à la politique de conquête, aux acquisitions de territoires.
Cependant, il faudrait encore, pour conclure définitivement en ce sens, qu'aucune preuve ne surgît à rencontre.
Or, nous pensons en trouver une, et décisive, dans la pièce aussi très remarquable que nous rapportons ci-dessous, égaler ment tirée des archives des Affaires étrangères, et qui n'est autre qu'une déclaration faite, au nom de la Convention nationale* aux puissances, après le 10 août, c'est-à-dire avant que Talleyrand n'eût envoyé son mémoire diplomatique t
La conclusion de cette pièce, tout au moins, nous y fait reconnaître la participation directe de Danton, le doigt de l'ouvrier ou la griffe du lion, comme on voudra, une identité frappante de fond et de forme, d'inspiration même, avec les passages les plus décisifs de son discours du i3 avril an I er , lorsqu'il exécuta définitivement, à la Convention, le système de la propagande armée (V. pages 169-170).
Nous concluons de ces remarques et surtout de l'étude attentive du document lui-même, qu'alors, comme avant et après sa publication, ce grand politique, fidèle à la philosophie du xvm* siècle, fut toujours partisan de la paix, et que, lorsqu'il parut s'en éloigner en s'associant au mouvement de la guerre de propagande, comme au système des annexions, ce n'était qu'afin de pouvoir dominer un jour cette irrésistible déviation et la ramener définitivement à la ligne droite.
Ce n'était donc pas de Talleyrand qu'il avait reçu cette haute tradition, quoique celui-ci la partageât bien certainement, à ce moment, avec lui et avec tous les esprits élevés.
Voici la pièce :
(Aff. étr., Correep. d'Angleterre, 6' supplément, no 125.)
« Les représentants du peuple français, assemblés en Convention nationale, profondément pénétrés des maux que le gouvernement monarchique a causés à la patrie, ont, le 21 septembre, prononcé d'une voix unanime l'abolition de la royauté en France.
« La République, en notifiant à toutes les puissances la nouvelle forme de son existence politique et la destitution du fonctionnaire chargé d'entretenir les relations extérieures de l'État, croit devoir aux sentiments d'union et d'amitié qu'elle désire conserver avec elles de leur faire part des causes qui ont nécessité cette révolution.
« Personne n'ignore comment la liberté est née, en France, de l'excès même de la servitude. L'univers entier sait par quel enchaînement de vexations et de brigandages l'ancien gouvernement fut réduit à recourir à la nation même, qu'il avait épuisée par ses dilapidations et révoltée par les actes du despotisme le plus effréné, pour sauver le vaisseau de l'État du naufrage presque inévitable où VavatexA ex^o^sas manœuvres insensées;
l'univers entier sait avec quelle perfidie ce même gouvernement ne feignit de restituer au peuple une partie de ses droits que pour achever de Passervir et de le dépouiller.
« On vit les vrais représentants de la nation, chassés du lieu de leurs séances, errant sans asile, contraints de se réfugier dans un jeu de paume; le premier sujet de l'Etat dicter impérieusement ses volontés au Corps législatif, une armée aux portes de la capitale, Paris menacé d'un assaut et l'Assemblée nationale d'une dissolution violente. Toute l'Europe applaudit à l'élan généreux de courage par lequel le peuple renversa en trois jours le colosse de la tyrannie, à la sagesse avec laquelle il maintint la subordination au milieu de la désorganisation subite de tous les pouvoirs et l'ordre an sein de l'anarchie. On loua sa confiance dans ses représentants, sa modération envers un homme dont il sépara la cause de celle de ses agents, dont il n'imputa les fautes qu'à la séduction et à l'erreur.
« Cependant, le même homme, toujours protestant de son amour pour le peuple et toujours livrée une faction ennemie, multipliait les serments de fidélité à la Constitution, et les actes d'hostilité contre elle, sanctionnait les décrets du Corps législatif et les projets sans cesse renaissants des conspirateurs, jusqu'à ce qu'après deux ans d'hypocrisie constitutionnelle il leva enfin le masque et s'enfuit de la capitale, laissant après lui un manifeste contre l'Assemblée nationale, et, comme la cour l'espérait, la torche qui devait allumer la guerre civile.
« Un cri s'éleva de toutes les parties de l'empire et la voix du peuple entier demanda la déchéance d'un roi que sa faiblesse ou sa perfidie avait également rendu incapable de régner.
« Mais l'Assemblée constituante, qui, par des vues de sagesse, s'était crue obligée, dès le commencement de ses séances, de décréter la conservation de la monarchie héréditaire dans la maison régnante, et qui avait construit sur cette base l'édifice de la Constitution, désirant mettre fin aux secousses qui agitaient depuis si longtemps le corps politique et faire jouir la France d'un repos nécessaire, persuadée d'ailleurs qu'un grand acte de clémence attacherait pour jamais à la nation un monarque qui lui devrait deux fois la couronne, jeta sur sa conduite un voile religieux et le maintint sur un trône duquel la confiance des Français dans les généreux citoyens qui avaient brisé le joug du despotisme pouvait seule l'empêcher de descendre.
« Roi constitutionnel d'un peuple libre, partie intégrante du pouvoir législatif, chef suprême de l'armée, arbitre de la guerre et de la paix, dépositaire de la majesté de la nation dont il 4ta& le représentant perpétuel et hêrêàitaïi^ tastoYâta teû& *»» ^&&-
sonne, jouissant doue liste civile supérieure à la totalité des revenus de plusieurs grands États de l'Europe, quel trône lui offrait un plus haut degré de puissance et de gloire ? quel monarque n'eût envié son sort ?
« Tel fut l'excès de la munificence nationale ; voici quelle en fut la récompense.
« Le roi accepta la Constitution, mais il ne s'y attacha que pour la renverser ; la cour se fit un système raisonné d'inaction et résolut, en perpétuant le désordre, de fatiguer les Français de la liberté et de les ramener, par les malheurs de l'anarchie, sous le joug du despotisme. Des divisions furent habilement fomentées entre les corps administratifs; leur insubordination fat tolérée. On ferma les yeux sur la mollesse des tribunaux ; les sourdes menées du fanatisme ne furent point réprimées, ses attentats mêmes demeurèrent impunis; on souffrit que des prédicateurs de rébellion soulevassent la conscience des peuples contre les lois constitutionnelles et les appelassent à la révolte au nom d'un Dieu de paix. On fit plus ; le gardien-né de la Constitution s'environna de ces mêmes prêtres que la Constitution réprouvait, et, montrant un protecteur aux séditieux, encouragea leurs manœuvres et enleva ainsi, autant qu'il était en son pouvoir, la confiance publique aux ministres du culte seul reconnu par l'État. En vain le Corps législatif voulut-il, par une salutaire sévérité, arrêter la marche de cette dangereuse faction, le roi détournait les coups et opposait sa prérogative à la volonté nationale et à l'intérêt de l'empire.
« Une armée d'émigrés, commandée par les frères du roi, agissant, disaient-ils, au nom et pour la cause du roi, menaçait nos frontières d'une invasion et remplissait toutes les cours de ses intrigues et de ses cris et tous les départements de ses émissaires et de ses conjurations. Les ci-devant seigneurs soulevaient les campagnes par leurs agents, désorganisaient l'armée par les désertions combinées d'une partie des officiers et les perfides suggestions des autres, épuisaient le royaume d'argent par l'extraction du numéraire, fatiguaient le commerce par les accaparements, discréditaient les assignats par toutes les ressources de l'agiotage et n'omettaient rien pour embraser leur patrie de tous les feux de la guerre civile et d'une guerre étrangère, et détruire dans cet incendie la Constitution et la liberté. En vain la France entière, par l'organe du Corps législatif, s'élevait-elle contre ces ennemis du genre humain, le roi s'interposait entre eux et la France, les couvrait de son veto, comme d'un bouclier impénénétrable, et, tandis qu'il les gourmandait par des proclamations cl feignait de les poursutora \>«* te* xtè^V^Vàûm ^\&Uqu.es A il
lés soutenait dans leur révolte par des négociations particulières et prodiguait, pour leur défense, cet or que la libéralité de la nation lui avait accordé pour un plus noble usage.
« Une ligue de rois s'était formée contre la souveraineté du peuple français. Elle osait menacer son indépendance et lui dicter, les armes à la main, les conditions auxquelles elle voudrait bien permettre à la France d'être libre ; et le cbef du peuple français gardait un bonteux silence. Les citoyens français étaient insultés cbez tous les despotes de l'Europe. Les voyageurs étaient en butte à mille outrages, les commerçants à mille avanies; et les ministres du roi des Français près des puissances étrangères ne se mettaient en peine ni de venger l'honneur ni de protéger le commerce national. Il fallait avilir la liberté aux yeux de tous les peuples pour affermir le despotisme chez les uns et le ramener cbez les autres.
« Forcé enfin par l'éclat de l'indignation publique et par l'avis unanime de son conseil, le roi fit au Corps législatif la proposition formelle de la guerre contre le roi de Hongrie, qui succédant au trône et à la baine héréditaire de sa famille contre un royaume qui, depuis plus de trente ans, portait tout le poids de son alliance, pour prix de cette foi constante séparait insolemment Louis XVI de la nation, et se déclarait en même temps l'ami du roi et l'ennemi du peuple. Mais comment fut conduite cette guerre depuis si longtemps prévue ? Les frontières dégarnies, les places fortes démantelées, les régiments de ligne incomplets, les bataillons de volontaires dénués d'armes et d'habits, nul amas de vivres et de munitions, les magasins vides, les troupes obligées, faute de tentes, de coucher au bivouac, et exposées plusieurs jours de suite aux rigueurs de la faim et aux injures de l'air ; rien n'était prêt pour attaquer l'ennemi, tout était disposé pour rebuter les troupes à force de travaux et de fatigues, laisser le temps à l'ennemi de rassembler son armée et livrer aux fers des Autrichiens et des Prussiens nos légions découragées et à demi vaincues. Quand la valeur de nos guerriers eut renversé les barrières que leur opposait la malveillance du gouvernement, des entreprises mal concertées, des déroutes préparées avec autant de soin que des victoires, des cris de trahison, des défiances, d'odieux soupçons, tous les ressorts que peut faire jouer la politique de tyrannie, tout fut mis en œuvre pour enivrer la nation entière de terreurs paniques et de fureurs insensées, et la précipiter au-devant du joug que venaient lui porter les satellites du despotisme : tels sont les actes formels par lesquels le roi s'opposa à une armée qui venait en son nom envahir la France. Cependant on attisait avec ^\R&m*V\\^^mVNsa^
la discorde, les ministres se succédaient avec une effrayante rapidité, et le roi partagé entre son conseil légal et un conseil clandestin ne paraissait constant que dans son système d'irrésolution et d'inertie. Les patriotes, réunis par l'amour de la liberté, étaient séparés d'opinion sur les moyens de la défendre, l'Etat divisé en factions, qui, toutes se déchiraient avec acharnement, n'avait plus cette unité de volonté et d'action qui fait le nerf du corps politique ; on ne savait plus qui des accusateurs ou des défenseurs du roi étaient les vrais amis de la Constitution et de la patrie; on ne savait ni pour qui ni pourquoi Ton allait combattre, lorsque la déclaration la plus insolente par laquelle l'orgueil du despotisme ait jamais outragé le droit des gens et la souveraineté des nations apprit la prochaine arrivée de l'armée prussienne; elle s'avançait, en effet, vers nos frontières, guidée par une troupe de rebelles, au nombre desquels on comptait cette ancienne maison militaire du roi, qui venait, à sa solde, faire la guerre à la France. L'armée, séparée en une multitude de pelotons disséminés sur une immense étendue, ne paraissait offrir aucun moyen d'arrêter la marche des ennemis; les clefs du royaume déposées en des mains perfides devaient passer dans celles du duc de Brunswick. L'invasion semblait assurée, et il est hors de doute qu'en moins d'un mois le roi de Prusse fût entré en triomphe dans la capitale de l'empire, si le peuple, par une de ces impétueuses et irrésistibles saillies qu'excite un noble désespoir et que la première de toutes les lois, celle du salut de la patrie, autorise, n'eût déconcerté les trahisons de la cour et renversé les espérances des despotes coalisés.
« Le pouvoir exécutif fut donc suspendu dans les mains du roi et le Corps législatif reconnaissant que la Constitution était désormais impuissante pour sauver la liberté, recourut à la volonté suprême du peuple, et l'invita à exercer immédiatement ce droit inaliénable de la souveraineté reconnu et respecté par l'acte constitutionnel, et que nulle autorité ne peut modifier ni restreindre.
« La nation a fait ce qu'elle seule pouvait faire, ce que lui prescrivait l'impérieuse nécessité du salut de la patrie. De nouveaux représentants, investis de sa toute-puissance, ont été envoyés par elle, chargés d'assurer à la France les trois dons les plus précieux que le ciel puisse faire à la terre, la liberté, les lois et la paix. Instruite par une funeste expérience et ne voulant plus faire dépendre le sort de vingt-six millions d'hommes des vices ou des vertus d'un seul, la Convention nationale a prononcé l'abolition de la royauté, et ce décret, applaudi par tout l'empire, ôtant aux trouble* \o\x\. vrttaxte *X VwX <&V& wuLdivi-
sions, a été le signal de la concorde et l'époque de la réunion générale des opinions et des volontés.
« Telle a été depuis le commencement de la Révolution la conduite des Français et du roi. La République ne prétend poinjt par cet exposé insulter à ce ci-devant chef de l'État dont elle plaint les malheurs, en condamnant ses fautes qui furent peut-être les crimes de la royauté plutôt que les siens; elle prétend encore moins faire l'apologie du peuple, iJ n'en a pas besoin. Seul arbitre de sa Constitution et de ses lois, en changeant la forme de son gouvernement il a usé du droit commun à toutes les nations. Il ne doit compte à personne de sa souveraineté dans l'intérieur de l'empire; mais en rappelant des faits dont la vérité est reconnue de l'Europe entière, elle a voulu prévenir les impulsions de la calomnie et rendre justice, aux yeux de l'univers, à la conduite d'un peuple magnanime dont la plus grande gloire des chefs de l'État sera toujours d'être les représentants ; elle a voulu que l'on fût bien convaincu qu'en abandonnant la lettre de la Constitution avec laquelle la perte de la France était infaillible, elle en a religieusement suivi l'esprit, qui était de maintenir l'indépendance nationale et la liberté individuelle, et qu'en renversant le trône pour sauver la nation, elle a rempli un grand devoir et exercé un grand acte de justyce.
« La cause de Louis-Auguste de Bourbon n'est pas la cause des rois qui ne veulent régner que par les lois, mais bien de ceux qui veulent usurper la souveraineté nationale, se faire un do-, maine de leur royaume, et des sujets de leurs citoyens. C'est la cause des despotes et des tyrans. La cause du peuple français est la cause de tous les peuples, c'est celle de la liberté du monde, c'est la cause du genre humain.
« La République française en notifiant à toutes les puissances la destitution du ci-devant roi et celle de tous les agents dont les pouvoirs émanaient de l'autorité royale, s'empresse de déclarer à toutes les nations qu'elle persiste dans les sentiments de bienveillance universelle et de paix qu'elle a déjà manifestés à l'Europe sous la monarchie constitutionnelle. Elle déclare de plus qu'elle ne prétend s'immiscer dans le gouvernement intérieur d'aucun peuple. Résolue de respecter les droits de tous, elle a droit d'attendre que tous respecteront aussi les siens. Elle offre paix, alliance, amitié à tous les amis de la justice et de la liberté. Mais elle déclare une guerre éternelle aux tyrans qui oseraient entreprendre sur la sienne, et jure de s'ensevelir sous les ruines de la patrie plutôt que de souffrir qu'il y soit porté atteinte. »