DES NÉGOCIATIONS DE PAIX EN
Contrairement à tonte vérité, à tonte certitude historique, les cosmopolites ont accusé Danton d'agissements criminels dans la direction de la politique extérieure de la République.
« Le grand tripoteur », comme ils veulent bien l'appeler, ne croyant pas que la France, réduite à ses seules forces, pût résister à la coalition, — et qui donc, mieux que lui ou même autant que lui, a cru et contribué à cette résistance? —s'était constamment efforcé d'arriver à un arrangement avec les puissances, à n'importe quelles conditions : l'évacuation de la Hollande, l'abandon de la Savoie et de la Belgique, la reddition de Mayence, le renvoi en Autriche de la reine et de ses enfants, la mise en liberté des d'Orléans, l'abandon de la politique populaire pour plaire aux hauts bourgeois et les rallier, afin de rendre aux affaires leur activité ! et quoi encore ?.... pour un peu ils auraient affirmé, — quelques-uns n'ont pas hésité à le faire, — que la cession de certaines places du Nord et du Midi aux Anglais et aux Espagnols rentrait aussi dans « son jeu », et qu'il désorganisait la défense nationale au profit de Vélranqer (i).
Ces aveuglements de l'esprit de parti, dans tous les temps et dans tous les lieux, sont la bonté de la nature humaine.
Cependant, il n'y a pas de fumée sans feu, dit le proverbe; on devrait donc retrouver dans les documents de cette époque ceux qui ont pu servir de prétexte à des imputations aussi graves.
(1) V. Avenel : Anacharsis Cloots et Lundis révolutionnaires.
Il est au moins piquant d'entendre les Girondins s'associer à de pareilles clameurs.
On se rappelle, en effet, que leur homme d'État, Brissot, a été formellement taxé par Governor Morris, plénipotentiaire des États- Unis près le roi de France, dans une lettre qu'u écrivait à Washington le 7 février 1792, du fait suivant :
« Dans le comité Diplomatique de l'Assemblée, M. de Warville a proposé la cession de Dunkerque et de Calais à l'Angleterre, comme gage de la fidélité de la France aux engagements qu'elle pourrait contracter. » — (Mémorial, T. II, p. 114).
Rien d'équivoque, du reste, et de malveillant pour notre pays comme l'attitude de ce représentant de république qui nous desservit constamment, pour ne pas dire plus, au bénéfice de l'Angleterre (Archives des Affaires étrangères).
C'est ce que nous avons voulu rechercher.
La première pièce qui nous ait paru se rapporter aux pourparlers diplomatiques engagés en vue d'amener la cessation delà guerre en £793 , est un projet attribué à Mercy-Argenteau, publié par un journal anglais, la Gazette du Kent, à la date du ii janvier; aussitôt inséré, critiqué, démenti par la Gazette nationale; le voici :
« L'Angleterre et l'Espagne seront médiatrices entre la France et les puissances coalisées; elles reconnaîtront la République française aux conditions suivantes :
« 1° La République renoncera à la liberté de l'Escaut et à tout projet sur la Hollande ;
« 2° Elle laissera Ja liberté aux Bourbons de se retirer après la paix, et leur assignera un traitement convenable ;
« 3° Elle modifiera les décrets sur les émigrés en faveur de ceux qui n'ont point porté les armes contre leur patrie et en faveur des femmes des émigrés. Elle accordera une pension aux prêtres déportés;
« 4° Les armées françaises évacueront la Belgique, le pays de Liège, l'électorat de Mayence, la Savoie et le comté de Nice; mais ces pays, avant de rentrer sous la domination des princes qui les gouvernaient, feront à leur constitution les changements qu'ils jugeront convenables, et ces constitutions seront garanties par la République française ;
« 5° La République française gardera Avignon et le comtat, en accordant au pape des dédommagements ;
« 6° L'empereur interposera son autorité pour faire accepter aux princes possessionnés en Lorraine et en Alsace les dédommagements qui leur seront offerts par la République française ;
« 7° Tous les traités qui subsistaient avant la guerre, entre la France et les puissances coalisées ou médiatrices , seront suspendus et pourront être changés ou renouvelés, etc. »
Sauf le maintien de la République, c'était presque le statu quo ante bellum.
Mais en quoi ceci intéresse-t-il Danton ? En aucune manière ; cela ne le concerne pas.
Quant à ceux qui trouveraient modérées, de la part des coalisés, de pareilles propositions, nous leur ferons observer qu'au temps où elles furent mises en circulation, comme essai, nos armées n'avaient encore éprouvé aucun échec en Allemagne, ni en Belgique.
Il n'en fut plus de même après nos défaites d'Aix-la-Chapelle et de Nerwinden.
C'est à partir de cette époque que nous devons examiner une
série de pièces gui, * des dites postérieures et arec des variations considérables, selon les événements, représentent U série d'efforts tentés en l'an !•* pour le rétablissement de la paix.
Elles sont empruntées aux archives des Affaires étrangères (Correspondance d Angleterre, T. 586), et sont dues, la plupart, à l'intervention d'un certain Matthews, de nationalité anglaise, faisant profession d'appartenir au parti wbig, très versé dans le détail de la politique de son pays, en rapports avec lord Hawksbury et avec Pitt lui-même, en relations avec Rneinhardt, notre secrétaire d'ambassade à Londres. C'est lui qui, en Angleterre, avait mis Matthews en rapport avec Jlaret, chargé d'une mission auprès du cabinet de Saint-James, et ce fut là le point de départ de son entente avec le gouvernement français.
Quoi qu'il en soit, lors de son premier voyage à Paris, au commencement de mars 1793 (1), Matthews communiqua à Maret (revenu en France), qui les remit au ministre Lebrun : 1° le plan de campagne de l'armée anglaise contre notre armée du nord ; 2° le projet d'une triple alliance négociée par Mercy- Argenteau entre l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse; 3« le projet de partage de la France par la coalition, avec carte ; 4° une note sur les « manœuvres infâmes de la cour de Londres pour accaparer les grains et autres provisions destinées à la France (2) ».
Lebrun reçut ces communications et autorisa James Matthews a continuer des démarches, au profit de la République française, vis-à-vis de l'Autriche et de l'Angleterre, et même à faire, pour notre compte, les dépenses que nécessiteraient ses négociations.
L'agent anglais ne perdit pas de temps.
11 revint à Londres, assiégea Pitt de ses demandes et de ses obsessions, traversa Mercy dans sa négociation et la fit échouer ; tout cela à ses frais. Il arrêta le texte de ses propositions de paix au cabinet anglais et retourna en France au commencement de juin pour les communiquer à Lebrun.
({) Interrogatoire du mois d'août.
(2) Le dépouillement de la correspondance d'Angleterre, aux archive* des Affaires étrangères, les dépêches de Ghauvelin, Noël, Maret, Mourgues, Thain ville, les lettres de Dumas, Pétry, agent du commerce et de la marine, pour la France, en Ecosse, Minet, facteur à Douvres, Sennovert, Sléphen Fayre, courtiers à notre service, etc., mettent hors de doute que le gouvernement anglais, dès 1792, flt tout au monde pour nous affamer, ruiner, anéantir et séquestrer. Il avait établi, à notre plus grand préjudice, le blocus continental annoncé par Pitt (V. page 37), et que Bonaparte ne fit, plus tard, que vouloir retourner contre l'Angleterre.
Celui-ci les fit connaître au comité de Salut public, qui en délibéra. 11 hésita à accorder sa confiance à Matthews, ne voulut pas se prononcer sur des propositions qui lui répugnaient et refusa même de reconnaître les sommes (11,000 livres sterling) que réclamait l'intermédiaire bénévole pour ses débours.
Matthews ne se rebuta pas ; il repartit pour l'Angleterre et obtint de Pitt des propositions un peu plus sor tables (il résulterait de son dire que le cabinet anglais était alors partagé en deux partis, dont l'un, avec le roi, ne voulait entendre à aucun arrangement, et dont l'autre, avec Pitt, quoique également ennemi de la France et de la Révolution, ne désirait pas une guerre à outrance, de peur qu'elle nuisît à la popularité du ministre et à la prospérité du pays).
L'agent s'était, en outre, procuré d'autres renseignements sur la campagne de l'armée anglaise dans le nord de la France, et avait averti Lebrun et Danton (ce qui nous fut très utile) du prochain investissement de Dunkerque et de l'emploi des batteries flottantes.
Il revint à Paris le 27 août 1793, juste au temps où les Hébertistes commençaient à accuser le conventionnel d'avoir reçu, à Arcis- sur- Aube, les propositions du duc d'York, et fut autorisé par le gouvernement à avoir trois conférences avec le chef de la première division, Otto, au ministère des Affaires étrangères. 11 subit ensuite deux interrogatoires dans le cabinet du ministre luimême, où il maintint tous ses dires antérieurs, donna de nouveaux détails, proposa de nouvelles conditions de paix et demanda les pleins pouvoirs du comité de Salut public, aûn de porter ces articles au cabinet de Saint-James. Il plaidait l'urgence, en vue d'arriver à temps pour empêcher la triple alliance de se constituer définitivement.
Après tous ces pourparlers, après des pas et des démarches sans fin et sans succès pour entamer des négociations personnelles avec Lebrun, Danton, Hérault de Sèche lies, James Matthews, par arrêté du comité de Salut public du 6 septembre 1793, fut décrété de prise de corps et gardé à vue dans son domicile, à l'hôtel Grange-Batelière.
Voici cet ordre :
« Le comité de Salut public arrête que Matthœus {sic), anglais, sera mis en état d'arrestation et que le scellé sera mis sur ses papiers.
« Le ministre des Affaires étrangères est chargé de faire connaître la demeure de Matthœus.
« Et ont signé au registre : Hérault, Thuriot, Prieur de la Marne, Barère, C. A. Prieur, Carnot. »
Enfin, Matthews, avons-nous dit, était descendu à l'hôtel Grange-Batelière, chez Bosse, là même où Danton fat accusé par les Kohespierristes et par les Hébertistes d'avoir fait, « avec des Anglais », des repas à cent écus par tète.
Dans notre Procès des Dantonistes, nous avons déjà relevé comme il convenait de pareilles récriminations; nous retrouvons ici le fait banal qui a pu y donner lieu.
Le résumé que nous venons de donner est l'analyse succincte du « Rapport concernant James Matthews, Anglais », appuyé d'un très grand nombre de pièces de la correspondance d'Angleterre, aux Affaires étrangères. — Nous donnerons textuellement trois de ces documents :
Pièce 192 (août 1793).
Explications verbales données par Matthews (Notes tirées de mes conversations particulières avec M. f — c'est le chef de la 1™ division qui écrit, — sur les propositions qu'il vient de faire) (1).
([Rapport des décrets)).
« Cette mesure est demandée pour satisfaire le public anglais et pour imposer silence à l'opposition, qui ne manquerait pas de jeter les hauts cris, si on faisait la paix sans obvier aux prétendues insultes qui en ont été la cause.
((Point de cession de territoire sans le consentement
de P Angleterre)),
« M. nous conseille de rejeter cet article péremptoirement, de môme que la médiation, qui entraînerait de grandes difficultés. Il dil que le ministre anglais n'y tient pas infiniment.
((Cession aux îles)).
« L'Angleterre n'a en vue que Pile de Tabago, dont elle est déjà en possession. Elle regarde cette lie comme anglaise et comme lui ayant été injustement enlevée par le dernier traité.
(î) Les articles en italique et entre double parenthèse sont de Matthews, le texte, les réflexions et commentaires entre parenthèse simple sont du ehet de la î'* division, le citoyen Otto.
({Indemnisation des princes allemands et du pape)).
« L'Angleterre n'y tient aucunement. Elle serait môme fâchée d'avoir à garantir les possessions de ces princes et encore plus celles du pape.
((Restitution de la Savoie et de Nice)).
« Cet article est considéré par l'Angleterre comme indispensable. M. m'a dit à ce sujet que le projet de la triple alliance, qui va être négociée dans le courant de septembre entre l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, est de mettre le roi de Sardaigne en possession de tous nos départements au delà du Rhône pour servir de barrière à l'Italie. Si nous consentons aux propositions qui nous sont faites, ce traité n'aura pas lieu. En voici les autres conditions :
« 1. L'Autriohe serait mise en possession de l'Alsace et de la Lorraine.
« 2. Les Pays-Bas et les conquêtes faites dans nos départements septentrionaux seront érigés en Etat indépendant et donnés au duo d'York.
« 3. On garantit au roi de Prusse la part qui lui est échue en Pologne et on y ajoutera les électorats ecclésiastiques, qui seront sécularisés.
« 4. L'Autriche se mettra en possession de la Bavière.
« 5. L'Espagne pourra étendre ses conquêtes jusqu'au département de la Gironde.
« Ce brigandage royal, qui déplaît à plusieurs membres du cabinet britannique, a de grands attraits pour George, qui y trouve l'avantage de placer un de ses fils. Ceux qui voudraient s'y opposer attendent avec impatience nos ouvertures pour traverser cette triple alliance, non par amitié pour nous (car M. confesse que nous n'avons guère d'amis en Angleterre), mais par attachement pour leur pays.
((Renvoi de la famille du Temple)).
« On n'insiste sur cet article que pour satisfaire le public anglais qui prend quelque intérêt à cette famille. M. sait d'une manière positive que l'empereur et le roi de Prusse désirent que la reine soit sacrifiée : . :
« 1. Parce qu'après avoir été dégradée, elle serait pour toujours
un objet de pitié qui servirait à mortifier l'orgueil des têtes couronnées.
« 2. Parce que son supplice exciterait encore davantage la haine des puissances européennes contre nous et rendrait la guerre en apparence plus légitime.
u M. tient ces renseignements d'un homme intimement lié avec George (1). »
Pièce 195 (1 er septembre 1793).
(Seconde entrevue.)
Propositions de M. (Matthews), communiquées par écrit pour servir de préliminaires à la paix.
« La France s'engage à rapporter tous les décrets qui ont donné ombrage à la Grande-Bretagne et en fera d'autres qui pourront prévenir à l'avenir toute mésintelligence entre les deux puissances.
u La France ne cédera aucune partie de son territoire a une puissance étrangère sans le consentement exprès du cabinet britannique, et elle confiera à ce cabinet la médiation pour une paix générale.
« On conviendra préalablement d'un armistice.
« La France cédera à la Grande-Bretagne une de ses possessions aux Indes orientales, pour mettre un terme à l'effusion de sang et non pour l'indemniser des frais de la guerre.
« Les princes allemands seront indemnisés en argent sous la médiation de l'Angleterre.
« Le pape sera indemnisé de la même manière.
u La Savoie sera rendue, de même que Nice et Villefranche.
« On permettra à la famille du Temple de se retirer sans insulte, mais elle ne pourra pas se rendre en Espagne. On lui donnera annuellement un traitement qui n'excédera pas 100,000 livres sterling.
« Si Ton demande ici quelque chose de plus que le statu quo, il faut considérer que l'honneur de l'Angleterre y est intéresse.
(1) Cette révélation, si elle contient la vérité, jetterait un jour étrange sur la moralité des chers de la coalition.
Ce cannibalisme de chancellerie laisse loin derrière lui le père Duchesne et tout ce qu'il a pu dire; car la rage du patriote contre Y Autrichienne parait, ici, autrement légitime que le machiavélisme des potentats, frère et amé cousin de Marie-Antoinette!
Nous nous abstenons de qualifier.
« La France rejette comme contraire à son indépendance nationale :
<. 1. Le retour des émigrés, si ce n'est par une suite de sa clémence.
« 2. Le déplacement de la Convention de la ville de Paris.
« Mais elle renouvellera le traité de commerce sur des bases mutuellement avantageuses.
« Elle ne demande que la reconnaissance de la République, un traité d'alliance et la garantie de tout son territoire.
« Ces propositions seront faites officiellement à la cour de Londres si on le désire. — Dans le cas où elles ne seraient pas acceptées, on ne les renouvellera jamais.
« M. (Matthews) demande une réponse sur chacun de ces articles. — Il désire d'être expédié sous peu de jours. Il demande aussi des pleins pouvoirs comme agent secret près du ministère britannique et il promet de faciliter l'admission d'un autre négociateur chargé de pouvoirs plus amples. »
Piège 212.
Lettre de Matthews à Danton, (Traduite de l'anglais.)
Paris, 9 septembre 1793, 7 heures du matin.
Citoyen Danton,
Vous vous rappellerez qu'il y a trois semaines je m'étais permis de vous écrire au sujet d'un passeport (1). N'en ayant pas trouvé, comme je l'espérais, à Hirson, je vins immédiatement à Paris, il y a maintenant quinze jours, où, comme on me le demanda, je fis
(î) Le u août, Matthews avait envoyé un courrier à Danton pour obtenir deux passeports, sous des noms supposés, pour lui-même et pour son interprète, afin de venir conférer à Paris avec les membres 'du comité de Salut public et du Conseil exécutif.
Comme on va le voir, il n'avait pat reçu de réponse.
Ceci nous montre encoro que Danton, quoiqu'il eût cessé de faire partie du comité de Salut public le u juillet, continuait à en partager les travaux et la direction.
U y maintint son influence jusqu'à la fin de septembre 1793.
une sorte de narration, hâtivement rédigée, de la situation actuelle de nos affaires. J'ajoutais que j'étais prêt à donner des explications particulières au comité de Salut public, mais qu'il était d'absolue nécessité que je fusse de retour à la mi-septembre. Je fus invité, il y a huit jours, à me trouver au ministère des Affaires étrangères avec les citoyens Hérault et Barère; quant à la date et à l'heure, elles devaient m'être fixées par un avis. Mais, depuis lors, je suis resté dans une attente continuelle, sans en recevoir aucun.
Hier matin je me suis adressé au citoyen Otto, auquel fai fait ma communication, mais il n'avait aucune sorte de réponse à me donner.
Outre la grande crainte que j'ai de perdre, par ce retard, l'occasion d'accomplir ce que je me propose, une loi sur les étrangers a été votée par la Convention, punissant de mort quiconque se sert du nom d'un pays auquel il n'appartient point. Je suis dans cette fausse situation ; mais comme vous connaissez mes raisons, vous, le comité et le ministre des Affaires étrangères, je dois pouvoir compter sur votre parole et votre honneur à tous pour me donner la marche à suivre : si je fais ma déclaration à la section où mon passeport est enregistré, je serai arrêté; si je ne la fais point, je violerai la loi et je crois que le dernier délai accordé expire aujourd'hui.
Pendant deux jours, et à diverses reprises, j'ai écrit, à ce propos aussi, au citoyen Otto et envoyé chercher la réponse, mais il ne peut m'en donner aucune. Et hier matin étant allé moi-môme le voir sans succès, et apprenant que le citoyen Hérault parle anglais, je passai chez lui, il était allé au comité; je lui adressai une lettre sur ces faits, et après avoir attendu près de quatre heures, j'eus le malheur de le manquer. Je restai au comité de neuf heures à onze heures hier soir, maïs il n'y vint pas. J'arrive de chez lui, il n'y a pas couché; de sorte que je dois penser qu'il a quitté Paris. Gomme cette loi, aussi juste que nécessaire, peut m 'être redoutable, j'espère pouvoir, avec confiance, me mettre sous la protection de la nation. J'ai rendu à la République d'importants services ; plus, peut-être, que ne le suppose le comité luimôme ; mais, s'il en a eu connaissance, les événements qui arrivent sans cesse peuvent prouver qu'au milieu de toutes les trahisons et de toutes les coalitions dont vous avez été entourés, je me suis hardiment mis en avant comme un ferme ami du pays, et (si on y avait prêté l'attention nécessaire), je vous ai effectivement fourni : lo les moyens d'éviter la guerre ; 2° les moyens de faire échouer, — en vous en donnant avis plusieurs mois à l'avance, — chacun des événements qui sont survenus depuis l'affaire de la Montagne
de Fer jusqu'à la prise de Toulon, ainsi que les affaires intérieures. Je suis maintenant ici dans les mêmes dispositions et avec la même bonne volonté. C'est pourquoi j'espère pouvoir compter sur la parole et l'honneur du comité pour obtenir une mesure d'exception ou de sûreté, ainsi qu'un passeport npur m'en retourner si je ne puis être plus longtemps utile; la cause elle-même n'a rien à gagner à un prolongement de séjour, qui ferait le plus grand tort à moi et à la République. Je me rendrai au comité à dix heures et demie ce matin, et je vous serai très obligé de faire pour moi toutes les démarches nécessaires.
J'ai l'honneur d'être, citoyen Danton, votre très obéissant et humble serviteur.
James Matthews.
Au citoyen Danton,
passage du Commerce,
rue des Cordeliers.
Des pièces qu'on vient de lire, les deux premières constituent les limites extrêmes de tout ce qui a été projeté et proposé, à ce moment (1793), pour et contre la France : tous les desseins exprimés, tous les pourparlers engagés, oscillent entre ces deux expressions diplomatiques.
Qu'en résulte-t-il pour Danton?
Un intermédiaire anglais, après avoir demandé un passeport qu'on ne lui a pas envoyé, vient à Paris, motu proprio, s'il faut l'en croire, sonder le Conseil exécutif et le comité de Salut public; il apporte à Lebrun et au conventionnel des préliminaires inacceptables, que Ton repousse, et des renseignements importants que l'on utilise. Il insiste: on le suspecte et on le tient à l'écart. Il manque de prudence et de réserve : on l'arrête en vertu d'une loi d'hier, d'une mesure de défense et de représailles prise par la Convention contre les étrangers en général et contre les Anglais en particulier (on sait quelle guerre odieuse George et Pitt nous faisaient, en France même, par leurs agents secrets).
Or, en quoi tout ceci peut-il inculper Danton ou les autres membres du comité de Salut public? et d'abord, où est le corps de délit, où le crime? A-t-on accepté, lui ou d'autres, quoi que ce soit des propositions de l'agent anglais? l'a-t-onméme pris au sérieux?
Nullement.
Le comité a tenu, ici et partout, haut et ferme le drapeau de la France : il a considéré et traité comme un suspect cet étranger qui trahissait son pays pour se faire dans le nôtre une situation d'argent ; il a repoussé ses propositions en totalité et avec indignation; il l'a mis eu arrestation et au secret t
Encore une fois, où est la faute? où le manquement? il n'y en a pas.
Et cependant nous ne voyons que là, ce qui ait pu servir d'aliment ou de prétexte à la calomnie et aux soupçons élevés contre Danton.
Ne trouvant ici ni trahison, ni défaillance, nous attendons qu'on nous les prouve ailleurs. Mais nous doutons qu'on y parvienne.
Car, si déjà la réponse administrative aux efforts de Matthews est de nature à satisfaire les plus difficiles, il faut se rappeler aussi qu'il existe dans l'histoire, en dehors des cartons des archives les plus riches, qui cependant n'accusent personne, des faits éclatants et de nature à fixer tous les esprits.
Nous voulons parler encore une fois des grands événements militaires de l'an II, auxquels eut une part assurément glorieuse et effective, que bien peu oseraient aujourd'hui lui contester, le chef de la défense nationale en 1792 et 1793, le promoteur de la grande réquisition, celui qui disait à l'Assemblée, le 14 août, au temps même où les cosmopolites commençaient à le déchirer :
« 11 faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la foudre populaire entre ses mains, il faut que les envoyés des assemblées primaires, là où l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en attendre, fassent des réquisitions à la première classe. En réunissant la chaleur de l'apostolat de la liberté à la rigueur de la loi, nous obtiendrons pour résultat une grande masse de forces. Je demande que la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus étendus aux commissaires des assemblées primaires, et qu'ils puissent faire marcher la première classe en réquisition. Je demande qu'il soit nommé des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter avec les délégués des assemblées primaires afin d'armer cette force nationale, de pourvoir à sa subsistance et de la diriger vers un même but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis d'effroi, et la terreur que répandra la marche de cette grande masse nous en fera justice... »
Voilà comment Danton désespérait de la France, comment il avait peur des coalisés.
Il avait demandé la déclaration de guerre à l'Espagne, l'annexion de la Belgique, et l'invasion de la Hollande, — celle-ci malgré les menaces de ses alliés anglais, Fox, Sheridan (Y. la pièce n° 23), — enfin il avait obtenu, comme nous venons de le dire, que la Convention mit la France sur le pied de guerre le plus formidable ; ce n'était donc pas l'homme de la paix à tout prix ni surtout d'une paix déshonorante ou criminelle !
Il faut de la logique en tout ; et, dans l'espèce, celle des cosmopolites, Girondins ou Hébertistes, n'est vraiment pas de mise.
Maintenant, que Danton ait ou non dîné à la Grange-Batelière avec les émissaires des pacificateurs anglais, cela est vraiment de trop peu d'importance !
De tels bruits, bons tout au plus à défrayer la verve des tricoteuses de clubs et des gardes du corps de Y Incorruptible, ou la jurisprudence d'Hermann et de Fouquier-Tinville, ne sauraient en aucune façon attirer les soupçons des patriotes de sens et de probité, et encore moins l'attention de l'histoire. De pareilles scories ne doivent pas embarrasser son chemin.
No 22.