‹ Danton & RobespierreChapitre 10 sur 117 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Fédéraliste ou non, je veux te démontrer que tu as mérité dix fois d'être pendu, quand bien même tu n'aurais pas causé le plus léger préjudice à la liberté républicaine. Jeté demande simplement : Qu'astu fait pour la liberté? De quelle façon t'es-tu compromis pour la liberté ? Qu'as-tu fait pour être pendu si une{ réaction se produisait et si les modéréis ar» rivaient au pouvoir ?

Le paysan. — Moi ? Oh ! — attendez, je recueille mes souvenirs. — Oui, je me souviens. — Je trouvai un jour dans un bois un homme à moitié mort de faim, enseveli sous un monceau de paille sèche, qui m'implorait avec des gestes tellement lamentables — car je ne pouvais entendre que très peu par suite de ma surdité — que je le ramenai chez moi, le ranimai et l'hébergeai dans le plus grand secret. En partant il oublia dans la mansarde quelques papiers chiffonnés qui me prouvèrent qu'il devait avoir été un homme très important, un de ceux qui gouvernent maintenant à Paris — un membre de votre — comment donc l'appelle-t-on ? j'en ai entendu parler aujourd'hui — de votre Convention nationale. Ces papiers m'apprirent aussi son nom. Il s'appelait Bri — oui, le nom me revient, Brissot {Grande sensation dans la foule ^ puis cris sauvages de : Traître ! traître I coquin !)

Le sans-culotte. — Silence ! — (au paysan) Malheu reux ! C'est le chef des Girondins et des fédéralistes promis au bourreau, des modérés, de ceux qui trahissent secrètement le peuple, que tu as hébergé I — Camarade, ta cause est perdue. Tu n'as plus rien à espérer ! — Pendez-le.

La foule. — A la lanterne !

Un citoyen. — Bah ! laissez-le ! Vous voyez bien que c'est un benêt, qui a été sourd pendant six ans.

Plusieurs voix, — Quoi ! Tépicier le défend ! Un. traître aussi !

Le citoyen. — Ne suis-je pas un bon patriote ? Récemment, lors de la grande famine, n'ai-je pas distribué au peuple mon sucre par livres, gratis ?

Une marchande de poissons. — Tu nous as trompés sur le poids. Quand je pesai ma livre chez moi, il y manquait un demi-gramme.

Les femmes. — Pendez-les tous deux !

Un homme dans la foule. — Ici devant la librairie du brave patriote Momoro ! {On traîne le paysan de-va ni le poteau de la lanterne qui se dresse en face de la boutique de Momoro).

MoMORO {s^ avance sur le seuil^ en soulevant légère^ ment le bonnet qui recouvre sa tête chauve). — Bonjour, sans-culottes ! Qu'est-ce que ces hommes libres et ces nobles citoyens désirent faire devant ma porte ?

Un homme dans la foule. — Bonjour, citoyen Momoro ! Nous pendons un fédéraliste, un valet des Girondins.

Momoro. — Justement ici devant la porte d'un patriote f — Gardez-vous-en, honorables citoyens de la République ! A quoi bon alors le tribunal révolutionnaire, qui, à dire vrai, nous laisse en gé néral peu à désirer et peu à pendre ? Et surtout faitesmoi la grâce de ne pendre personne avant qu'il ait lu les dernières brochures qui viennent de paraître en ma librairie. Quand vous tuez un homme, le pauvre diable pourrit inutile en terre et réjouit tout au plus les vers. Mais si vous lui laissez le temps de lire les dernières brochures, vous pouvez transformer laristocrate le plus endurci en un patriote plein d'ardeur, prêt à se faire tuer à tout 'moment, des larmes de joie dans les yeux, pour la République. Je vous le demande : lequel vaut le mieux } — Voyez f (// étale

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