‹ Danton & RobespierreChapitre 9 sur 117 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Comme s'il n'était rien arrivé, dans le sac

Où le valet du bourreau l'a jetée —

Comme si elle n'avait fait qu'aspirer

Une forte prise. — On nomme cela guillotiner :

C'est un beau et doux genre de mort.

Le paysan. — Guillotine-t-on beaucoup ?

Le citoyen. — Une soixantaine de gens par jour, davantage aussi, quand le temps est beau.

(Une troupe d^hommes et de femmes en haillons s'avance, précédée d^un sans-culotte qui porte une eu-

lotte sur une pique. Cris sauvages de Ça ira ! Ça

ira I)

Le sans-culotte {au paysan et aux deux citoyens). — Joignez-vous à nous, patriotes ! joignez-vous à nous et criez avec nous : Ça ira ! en Thonneur de cette culotte que nous venons d'enlever à un aristocrate, qui ne voulait d'aucune autre façon devenir sans-culotte. Ça ira !

Les femmes (entourant le paysan). — Une petite danse, mon petit paysan ! Viens, nous dansons la carmagnole !

Le sans-culotte {au paysan, lui criant dans V oreille) ; — Chante Ça ira ! coquin, Ça ira !

Le paysan (craintif). — Pardonnez, — j'ignore complètement la musique.

Le sans-culotte. — Fxoute, drôle ! si tu n'es pas plus bête que les boeufs de ton étable, tu dois pouvoir beugler Ça ira aussi bien qu'un autre.

Le paysan. — Permettez, Messieurs —

Le sans-culotte. — « Messieurs ! ». Avez-vous entendu f A la lanterne, le coquin !

Le citoyen. — Laissez-le tranquille ; il a été sourd pendant six ans et n'est guéri que d'aujourd'hui.

Le sans-culotte. — Alors la première chose qu'il a

entendue aurait dû être qu'il n'y a plus de Messieurs. Le veilleur de nuit de Mayence lui-même ne chante plus : « Louez le Seigneur Dieu ! », mais « Louez le citoyen Dieu ! ». Coquin ! aucun Français n'en appelle maintenant un autre : Monsieur, mais...

Le paysan. — Je saisis. On dit maintenant drôle, imbécile, gredin, vaurien, et ainsi de suite.

Le sans-culotte, — Quoi i

Le PAYSAN. — Vous me qualifiez ainsi.

Le sans-culotte. — Benêt, c'est autre chose. Tous les Français maintenant sont citoyens, entends-tu ? ni plus ni moins !

Le paysan. — En ce cas, nous autres, gens de province, nous le sommes aussi bien que vous, et nous pouvons dire notre mot f

Le sans-culotte. — Dire votre mot ? Entendez-vous, citoyens? Le gaillard est fédéraliste ! c'est un valet échappé des Girondins ! il divague sur l'autonomie de la province !

Les femmes. — Pendez-le ! pendez-le ! c'est un fédéraliste. (On veut s^ emparer de lui).

Le paysan {criant anxieusement), — Patrouille! Police ! Au secours ! Meurtriers ! Brigands ! Voleurs ! — Au secours ! {Quelques-uns rient).

Les femmes. — Il traite les sans-culottes de brigands et de meurtriers ! A la lanterne !

. Cri général. — A la lanterne ! {On s'empare de lui).

Le sans-culotte {s' interposant). — Un moment, citoyens ! Pas de fureur aveugle ! Quand on a été, comme moi, un homme de Septembre, on connaît la vraie conduite à suivre en pareille affaire. Ecoute, coquin !

Le paysan. — Quel crime ai-je donc commis .?

Le sans-culotte [très dignement). — Par cette question nul citoyen ou patriote français ne se disculpe.

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