ACTE V, SCÈNE III.. 2I
Robespierre [se plongeant dans . la méditation), — Les généraux de Parmée accompagnés à . travers les rues avec des acclamations — dans le moment où il s'agit de la vie ou de la mort de la République ! — Danton, tu es vainqueur ! —
Saint-Just. — Robespierre, adieu I je vais, ce poignard à la main, me mettre à la tête des sans-culottes —
Robespierre. — Tu ne le feras pas. —
Saint-Just. — Pourquoi ne le ferais-je pas?
Robespierre. — Tu es mon prisonnier. Tu es condamné à mort.
Saint-Just. — Je vais la chercher — dans le combat —
Robespierre. — Il n'y a plus à combattre, Saint- Just. Nous avons fini de combattre. Nous sommes vaincus — nous sommes jugés. De misérables coquins nous ont craché au visage. Nous sommes déshonorés. Nous sommes des monstres, des tyrans, des objets d'horreur et d'épouvante pour toujours. — Donne-moi ton épée, Saint-Just ! [Avec ironie). Ne répands plus une seule goutte de ce noble sang français qui se réserve pour une ambition plus haute — donne- moi ton épée, Saint-Just!
Saint-Just. — La cause de la liberté et de la République est-elle irrévocablement perdue i
Robespierre. — Tu le vois !
Saint-Just [brise son épée),
Robespierre. — Je vois le Français tel qu'il est, et je pressens ce qu'il sera à jamais. Des orgies de la liberté il retombera perpétuellement dans les orgies du despotisme : car son but le plus élevé est le culte effréné de la gloire, et celui qui la lui donnera, il le servira en esclave. Il veut être libre, oui ! mais plus
encore qu'être libre, il veut briller, vaincre, conquérir I — Ô mon peuple ! tu ne seras pas libre d'une façon durable tant que la destinée ne t'aura pas auparavant abaissé d'une façon durable — tant que ton cœur ne se sera pas guéri de la fièvre immodérée de l'ambition ! — Je voulais faire d'un peuple de soldats un peuple de citoyens — je m'y suis efforcé — le glaive sanglant du juge à la main ! Oui, à l'aide du glaive — du glaive. — Ah ! Robespierre, avec cet instrument à la main, n'étais-tu pas toi-même trop soldat, trop Français ? —
{Après une pause).
Amis, la guillotine est une invention qui n'a pas résisté à la preuve. Elle n'a pu empêcher l'inévitable. {Fixant les yeux devant lui comme dans la fièvre). Toutes les têtes que j'ai coupées pour cette grande idée s'avancent en chancelant et en bondissant, elles me ricanent avec mépris au visage, elles clignent d'un air moqueur la paupière sur leur pupille froide, morte, blanchâtre. — {Comme s"* éveillant , à Saint- Just et à Couthon), Vous êtes encore ici ? pourquoi ne vous enfuyez-vous pas avec les autres ? le chemin est encore ouvert. — Ah, oui I nous sommes les « inséparables ! ». Bien, bien ! donnez-moi la main I (// leur saisit la main à tous deux). Nous trois, nous rêvions d'une mission sublime — ha ha ha ! Elle consistait simplement à tirer assez de sang des veines du peuple français pour que son feu excessif s'éteignît, etqu^il pût redevenir suffisamment las et énervé pour se laisser reconduire paisiblement dans son ancienne voie. Il ne nous reste donc plus qu*à mourir, amis. Mourir — mourir — sentez-vous quelle secrète horreur délicieuse est impliquée dans ce mot ?