ACTE V, SCÈNE III
— Pouvoir sortir de ce bruit confus et se plonger dans un silence pur et profond — pouvoir effacer par son propre sang la tache visqueuse, brûlante, du sang d'autrui —
CouTHON. — Le temps du repos est-il venu ? Alors, je n'ai rien à répondre. J'espère avoir dans Téternité des jambes meilleures que celles-ci, qui t'ont suivi à travers boue et* mares ? — N'y a-t-il vraiment plus rien à faire, vaillant ami et frère Robespierre ?
Robespierre. — Non, Couthon ! Il est éteint, l'enthousiasme de la Révolution — les esprits sont las et desséchés — le. peu d'activité et d'énergie qu'ils avaient est épuisé — le vent maintenant les pousse et les balance comme des écales vides — amollis et fatigués —
Couthon. — Nous aussi, frère Robespierre ! — Toi aussi tu dois être fatigué, Robespierre, horriblement fatigué — à peu près comme un homme qui vient de subir une longue et violente attaque de chorée. — Tu n'as point conservé le flegme suffisant. Mais pour la tête bouclée, jeune et ardente de Saint-Just, c'est presque un malheur. — Eh bien* ! Robespierre, si tu laissais ce brave enfant s'échapper ?
Robespierre. — O mon Saint-Just I — Ne te nommait-on pas Jean, le disciple chéri du Messie sanglant de la Révolution ? — {ironiquement). Va, monte à cheval — et deviens un général renommé —
Saint-Just. — Sous une bannière que souille le sang du plus grand, du dernier républicain .? Tu plaisantes, Robespierre I
Robespierre. — Tu vois là une plaisanterie ? Je te remercie ! — Descends donc avec nous, mon jeune ami, descends dans la fraîche et silencieuse nuit réconciliatrice —
Saint-Just. — Volontiers ! — Une vie, Couthon
qui est devenue sans but, doit être plus pénible encore pour le jeune homme que pour le vieillard.
CouTHON. — C'est bien, c'est bien — Comme tu voudras, mon cher enfant l comme tu voudras ! —
Robespierre. — Nous sommes seuls — seuls — Je crois qu'au fond nous Pétions déjà, alors que des centaines de milliers d'hommes nous suivaient encore. Où sont-ils maintenant, ces centaines de milliers ? O vagues de l'Humanité, qui comptera tes ressacs ?
CouTHON. — Henriot nous est resté —
Robespierre [souriant amèrement), — Henriot ! Oui, certes ! c'est des nôtres le plus fidèle — le dernier qui nous est resté ! {Se tournant vers le dormeur). Son ivresse dure plus longtemps que l'enthousiasme des autres. Voilà pourquoi il est demeuré avec nous et ne s'est pas également enfui. O cruelle et monstrueuse ironie du destin I Le dernier champion du système de la sévère vertu républicaine, du système de Robespierre, qu'on nommait le sobre, c'est cet animal épicurien, c'est Henriot l'ivrogne ! Pauvre Henriot! on t'a délivré, mais à quoi te sert la liberté, si tu es ivre et dans l'impossibilité de remuer raisonnablement un membre f
CouTHON. — Bacchus et Vénus se vengent de nous. Un fou amoureux et un ivrogne causent notre ruine. Si Tallien ne s'était pas grisé avec de délicieux vins d'Espagne, et si Henriot avait été à jeun ce matin, le 9 Thermidor aurait eu une autre issue. La République se noie dans quelques bouteilles de vin —
Robespierre. — Les vieux péchés originels triom phent de la vertu et de la terreur. — O Danton I — Je crois qu'il avait parfois raison —
CouTHON. — Ce n'était pas un imbécile. Il trouvait
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